La chapelle cachée du Sénat


Le Guide Bleu signale, dans sa notice consacrée au Palais du Luxembourg, l’existence d’une chapelle d’époque Louis-Philippe. Le touriste curieux, qui souhaiterait en faire la visite, peut toujours chercher. Depuis 1982, la chapelle (ou plutôt l’ancienne chapelle, puisqu’elle fut désaffectée au début du siècle) est entièrement invisible, ses décors masqués par des cloisons, et transformée en vulgaires bureaux.

Un parfait exemple de style Louis-Philippe

JPEG - 21.8 ko
1. Alexandre-Denis Abel
de Pujol (1785-1861)
Dieu et les vieillards de
l’Apocalypse

Ancienne chapelle
du Sénat, détail
Photo : D.R.

Il s’agit pourtant d’un des éléments les plus intéressants de la Chambre des Pairs, telle qu’elle fut aménagée à partir de 1836 par Alphonse de Gisors. De proportion réduite (environ 23 x 6 m), son décor fut donné dans un premier temps au peintre François Bouchot, mais celui-ci mourut avant le début des travaux. La commande fut alors confiée à Théophile Vauchelet, qui peignit au plafond les quatre évangélistes et à l’abside le concert des anges tandis qu’Alexandre Denis Abel de Pujol représentait, sur la paroi d’entrée, Dieu1 et les vingt-quatre vieillards de l’Apocalypse (ill., détails).
Sur les murs, le peintre Jean Gigoux fut chargé de peindre quatre grandes compositions sur toile. L’ensemble, comme on peut le constater sur d’anciennes photos, constitue un remarquable témoignage de l’art religieux de la Monarchie de Juillet.
Cloisonnée il y a moins de vingt ans, la chapelle a fait en 2000 l’objet de travaux. Pour lui rendre son aspect Louis-Philippe ? Pas du tout. Pour y installer les équipes de la chaîne parlementaire. On mesure l’importance de la chose. Grâce à l’obligeance du service d’architecture du Sénat, nous avions vérifié sur place, en 2001, l’état de la chapelle. A l’aide d’une échelle nous avons pu jeter un œil à travers le faux-plafond et constater deux choses : les boiseries du plafond et le Saint Jean l’Evangéliste de Vauchelet, ainsi que le haut de la fresque d’Abel de Pujol, seuls éléments visibles depuis la trappe d’accès, sont en excellent état. Et, surtout, ce décor est d’une beauté à couper le souffle. En revanche, nous n’avons pu voir les toiles de Gigoux, roulées dans des réserves du Luxembourg depuis 1982. On nous a assuré qu’elles ont fait l’objet récemment d’une vérification, et que leur état est satisfaisant.

La chapelle qui n’existait pas

JPEG - 16.8 ko
2. Alexandre-Denis
Abel de Pujol (1785-1861)
Dieu et les vieillards de
l’Apocalypse

Ancienne chapelle
du Sénat, détail
Photo : D.R.

Il reste qu’il est inadmissible qu’un bâtiment comme le Palais du Luxembourg – rappelons que le monument dans son entier, et donc son décor peint et sculpté, est classé – soit ainsi privé d’une de ses pièces les plus belles. Plus grave, l’existence de la chapelle est passée sous silence. On la cherchera en vain en effet, tant sur le site Internet du Sénat, que dans les ouvrages parus récemment, tel que Le Patrimoine du Sénat (éditions Flohic). Espérons que cette façon curieuse d’écrire l’Histoire ne va pas au delà du simple oubli. Un décor qui n’existe pas n’a en effet pas besoin d’être restauré. Il n’a même plus à être conservé.
Cette attitude est d’autant plus inexplicable que le Sénat veille d’ordinaire jalousement à l’entretien de son patrimoine. Pourquoi, d’ailleurs, s’il faut absolument loger ici la chaîne parlementaire, avoir cloisonné la chapelle ? En Italie, on trouve couramment des bureaux dotés d’équipement moderne dans un décor ancien conservé et visible.
Il y a des peintres sur lesquels le destin s’acharne. Ainsi, le décor d’Abel de Pujol qui ornait un escalier du Louvre a disparu, remonté en partie seulement au musée de Valenciennes2. Les quatre pendentifs qu’il avait réalisé dans la Salle des Séances du même Palais du Luxembourg ont péri lors d’un incendie du vivant même de l’artiste. Enfin, un plafond peint par lui dans l’actuelle École des Mines a fait l’objet il y a quelques années d’une « restauration » malheureuse.
Reste, si l’on veut découvrir cet intéressant artiste, à visiter les églises parisiennes qui conservent encore des décors de sa main, telles Saint-Sulpice, Notre-Dame de Bonne Nouvelle ou la Madeleine. En attendant de revoir, dans un avenir que l’on souhaite proche, son chef d’œuvre, la peinture murale de la chapelle du Sénat.


Didier Rykner, lundi 7 avril 2003


Notes

1Mise à jour 27/4/15 : nous avions écrit qu’il s’agissait du Christ, mais la figure est bien celle de Dieu.

2Mise à jour 3/9/12 : nous nous sommes trompé en écrivant cet article ; le décor subsiste en partie à Valenciennes, mais pas au musée, à l’Académie (voir cet article).





imprimer Imprimer cet article

Article suivant dans Patrimoine : La maquette de Giovanni Battista Gaulli, dit il Baciccio, à l’hôtel Boyer de Fonscolombe d’Aix-en-Provence