L’incroyable indigence intellectuelle du Louvre-Lens


Que l’on soit pour ou contre le principe du Louvre-Lens1, il y a un point qui devrait tout de même faire consensus : l’invraisemblable pauvreté intellectuelle de ce projet. Les œuvres qui seront exposées dans la « Galerie du Temps » (rien que ce nom marque l’indigence du concept) n’ont aucun lien entre elles si ce n’est d’être pour la plupart des chefs-d’œuvre et pour plusieurs d’entre elles des objets emblématiques du Louvre, parmi ceux qui ne devraient jamais en sortir. On reste ainsi incrédule lorsqu’on lit que cette liste (que l’on pourra découvrir dans le communiqué de presse) est « le fruit d’une très longue réflexion relative au thème de la Galerie du Temps » comme le dit Henri Loyrette dans une interview publiée dans La Voix du Nord, alors qu’il ne s’agit que de prendre 205 objets couvrant une grande ampleur géographique et chronologique. Le président directeur du Louvre a également accordé un second entretien au Figaro. Les deux sont remplis de perles. Car on y apprend que l’ambition, contrairement à ce que nous venons d’écrire, est haute. Il s’agit de rien moins que « di[re] quelque chose sur le cheminement de l’humanité ». Le Louvre va, par ailleurs « en quelque sorte dévider le fil du temps »...


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1. Mur des Frans Post, mais ils sont partis. En examen.
Depuis longtemps, et le mur est presque vide...
18 avril 2012
Photo : Didier Rykner
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2. Le buste d’Antoine Triest, par Jérôme Duquesnoy
ou plutôt son emplacement.
L’œuvre, a été prêtée à l’exposition de Cassel, terminée
depuis le 30 janvier 2012...
18 avril 2012
Photo : Didier Rykner
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Qu’Henri Loyrette puisse expliquer fort sérieusement que les œuvres ne quitteront pas le Louvre puisque Lens, désormais, c’est le Louvre2, inquiète moins, au fond, que l’absence totale de réactions constatant que le président du Louvre prend tout simplement les gens pour des imbéciles.
On apprend, grâce à ces interviews, que le décrochage commencera en septembre (ce qui contredit l’information donnée par Xavier Dectot dans La Voix du Nord qui, lui, parle d’août !), pour une inauguration en décembre, ce qui va rallonger d’autant l’absence des œuvres. Ou que l’on « pren[dra] bien soin de combler les manques, de raccrocher certaines salles, de faire en sorte qu’il n’y ait pas de trous ». Là, ce serait un vrai progrès. Car pour l’instant, il y a des trous (ill. 1 et 2) alors que ni Lens, ni Abu Dhabi n’ont commencé ! Et encore, la situation s’est un peu améliorée par rapport aux années précédentes, particulièrement désastreuse notamment du côté des peintures nordiques (ill. 3 et 4).


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3. Mur des salles hollandaises XVIIe
La Dentellière de Vermeer, à droite, est
en exposition au Japon
24 mars 2009
Photo : Didier Rykner
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4. La Nef des fous de Bosch est absente
20 août 2007
Photo : Didier Rykner
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« Rencontres, le groupe dans les collections du Louvre3 », « Les arts et la vie4 », « The collection of the Kings5 », « Visages du Louvre6 », « Léonard, Raphaël, Rembrandt et les autres. Portraits et figures7 », etc. Depuis plusieurs années le Louvre exporte de nombreuses expositions dont l’absence de contenu intellectuel est perceptible dès le titre. Celle qui inaugurera le Louvre-Lens ne le sera pas moins. Elle s’intitule : « La Renaissance ». Quels pays ? Italie, Flandres, Espagne, France, toute l’Europe ? Quelles limites chronologiques ? Le XVe siècle ? Le XVIe siècle ? Toute la Renaissance, dans toute l’Europe ? Soit plus de deux siècles d’art européen ? Qui trop embrasse mal étreint. Comment peut-on penser résumer la Renaissance en une exposition ? Mais il fallait bien un argument pour envoyer la Sainte Anne de Léonard de Vinci que l’on avait prévu de montrer à Lens dès 2006.

Heureusement, le Louvre à Paris continue, vaille que vaille, à proposer des expositions de haut niveau scientifique comme, par exemple, l’exceptionnelle rétrospective organisée justement autour de la Sainte Anne récemment restaurée et dont nous parlerons très bientôt. On s’en réjouit, mais cette politique qui réserve à la province les accrochages sans aucune ambition autre que d’aligner les œuvres8 laisse penser que la direction du musée estime que les Lensois, pour ne prendre qu’eux, ne sont pas capables de comprendre une exposition un peu exigeante. Le Louvre-Lens, c’est un peu comme le Centre Pompidou mobile : une aumône faite par le riche bourgeois parisien au cousin pauvre de province.

English Version


Didier Rykner, mercredi 18 avril 2012


Notes

1Sur quelques-unes des raisons qui militent, à notre avis, contre cette entreprise, on peut lire cet article.

2« Elles ne quittent pas l’institution nationale qu’est le Louvre ! Désormais, le Louvre est autant à Lens qu’à Paris » dit-il fièrement dans l’interview accordée du Figaro

3Il s’agit du nom définitif de l’exposition du Louvre à Fukushima qui, au début, s’appelait : « Rencontre, Amour, Amitié, Solidarité dans les collections du Louvre ».

4Titre de l’exposition du Louvre au Québec en 2008.

5Titre de la première exposition du Louvre à Atlanta, dont on ne se lasse pas de voir et de revoir la bande-annonce façon Rambo.

6Il s’agit d’une des expositions dont l’objectif était de « faire plaisir » à Bernadette Chirac (voir ici).

7Cette exposition location devait être organisée à Vérone (voir l’article). Elle a été fort heureusement finalement annulée.

8Ce qui prend néanmoins beaucoup de temps aux conservateurs du musée.





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