L’Ecole de Düsseldorf


Die Düsseldorf Malerschule und ihre internationale Ausstrahlung 1819-1918

Düsseldorf, Museum Kunstpalast du 24 septembre 2011 au 22 janvier 2012.

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1. Andreas Achenbach (1815-1910)
La Cour de l’Académie, 1831
Huile sur toile - 65 x 81,2 cm
Düsseldorf, Museum Kunstpalast
Photo : Didier Rykner

Lorsque les musées allemands montent une exposition, ils font rarement les choses à moitié. Après la rétrospective fleuve autour du Maître de Naumburg dont nous avions parlé (voir l’article), celle consacrée à l’école de Düsseldorf, organisée par le Kunstpalast récemment rouvert (voir l’article), n’est pas moins dense puisqu’elle présente environ 450 tableaux dont les dates s’échelonnent entre les années 1820 et le début du XXe siècle, couvrant ainsi près d’un siècle de création artistique.

« Ecole de Düsseldorf » : ce terme en intriguera plus d’un. Rares sont ceux hors d’Allemagne qui savent de quoi il s’agit. Pour beaucoup, l’histoire de l’art au XIXe siècle, de David à Monet, s’écrit essentiellement en France et les artistes étrangers sont souvent ignorés ou regardés légèrement de haut. Or, Düsseldorf, comme de nombreuses autres ville en Europe ou aux Etats-Unis, connut une véritable floraison de peintres qui n’eurent pas qu’un retentissement local. Il ne s’agit pas d’un véritable « mouvement » car les styles sont aussi différents que les artistes, mais d’un foyer, organisé autour d’une Académie des Beaux-Arts.

Les chiffres sont impressionnants : entre 1819 et 1918, pas moins de 4000 artistes y sont formés. Parmi eux : 700 étrangers dont 170 Scandinaves, 100 Américains, des Russes, des Néerlandais, des Belges, des Suisses, des Polonais… Rien d’étonnant, donc, si nombre d’entre eux essaimèrent par la suite, faisant rayonner internationalement l’école de Düsseldorf. L’exposition prend cet aspect en compte en montrant des toiles de peintres européens ou américains s’étant formés dans cette ville. Elle présente également des œuvres d’artistes ayant influencé les peintres allemands ou ayant des affinités avec cette école.

L’Académie, fondée en 1773, devint en 1819 l’Académie Royale prussienne des Beaux-Arts et eut pour directeur, depuis cette date jusqu’en 1826, Peter Cornelius. Mais ce fut sous son successeur, Wilhelm von Schadow, que l’institution prit réellement son essor.
C’est donc sous le signe des Nazaréens que l’école de Düsseldorf se développa, et l’exposition rend bien compte de cette réalité en proposant un grand nombre de peintures relevant de ce style né à Rome au début du XIXe siècle. L’accrochage, à la fois thématique et chronologique, ne rend pas complètement compte de l’évolution des différents styles. Les manières s’entremêlent, se répondent, se côtoient sans exclusive, à la fois originales mais pétries de références.


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2. Theodor Hildebrandt (1804-1874)
Les Enfants d’Edouard, 1835
Huile sur toile - 150 x 175,2 cm
Düsseldorf, Museum Kunstpalast
Photo : Museum Kunstpalast

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3. Hermann Stilke (1803-1860)
L’Enlèvement des enfants d’Edouard, 1850
Huile sur toile - 174 x 127,5 cm
Berlin, Staatliche Museen, Nationalgalerie
Photo : Nationalgalerie

Une première salle est consacrée à l’Académie elle-même, montrant des scènes d’atelier, des vues de l’Académie (ill. 1) ou quelques œuvres emblématiques du mouvement comme un Agar et Ismaël par Christian Köhler, une toile que l’on retrouve à la place d’honneur au centre d’un tableau de Friedrich Boser représentant La Présentation des artistes de Düsseldorf dans la grande galerie de l’Académie. Puis, l’exposition s’ouvre réellement sur un ensemble de peintures d’histoire montrant de manière évidente une proximité d’esprit avec l’art que l’on a pu qualifier en France de « juste milieu » (entre le romantisme et le classicisme), un terme pas réellement satisfaisant, qui s’appliquait essentiellement à Paul Delaroche et Horace Vernet.
Delaroche est représenté ici par le tableau du Louvre Les Enfants d’Edouard et cette présence s’imposait. Ne serait-ce qu’en raison de son influence sur la toile du même sujet par Theodor Hildebrandt (ill. 2). Le style est très proche de celui du peintre français, mais le moment choisi diffère. Là où Delaroche laissait planer un doute sur le devenir des deux enfants (seuls un rai de lumière sous la porte et le petit chien aux aguets laissent deviner l’arrivée imminente des assassins), Hildebrandt montre le meurtre sur le point d’être accompli ce qui rend la scène plus terrible encore mais moins subtile. Le tableau, dont plusieurs répliques sont connues, ne fut pas moins célèbre en Allemagne que celui de Delaroche ne le fut en France.
Plusieurs œuvres montrent l’importance de ce dernier. Hermann Stilke, originaire de Berlin mais formé – tout comme Hildebrandt – par Schadow, peint en 1850 un épisode plus précoce du drame shakespearien, celui où les deux enfants sont arrachés à leur mère (ill. 3). Quant à Karl von Piloty, qui n’appartient pas à l’école de Düsseldorf mais fut formé à l’Académie de Munich, son propre traitement du thème (d’ailleurs moins heureux que les autres, et d’une qualité inférieure aux tableaux que nous lui connaissons par ailleurs) confirme que Delaroche fut pour certains peintres allemands un modèle. Un autre tableau attribué à Piloty, Seni devant le cadavre de Wallenstein est, lui, manifestement inspiré par L’Assassinat du duc de Guise.


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4. Ernst Deger (1809-1885)
L’Annonciation, 1835
Huile sur toile - 26 x 34 cm
Düsseldorf, Museum Kunstpalast
Photo : Museum Kunstpalast

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5. Alfred Rethel (1816-1859)
Némésis, 1837
Huile sur toile - 95 x 48 cm
Saint-Pétersbourg, Musée de l’Ermitage
Photo : Didier Rykner

L’exposition explore ensuite les peintures religieuses. On ne s’étonnera pas que celles-ci soient nombreuses, Schadow et Cornelius ayant compté parmi les plus éminents des membres de la confrérie des Nazaréens. Un tableau de ce dernier est présenté, datant de 1813-1816, où l’on voit encore cette volonté de naïveté qui est l’une des caractéristiques du style nazaréen et qui se retrouve encore dans les années 1830 chez des artistes comme Carl Ferdinand Sohn, Julius Hübner ou Ernst Deger (ill. 4). Cet aspect disparaîtra au fil du temps. On ne trouve plus rien de naïf dans les œuvres d’Alfred Rethel qui peint notamment une superbe Némésis (ill. 5) sous les traits d’un ange exterminateur poursuivant un assassin (qui évoque bien sûr, mais dans un traitement fort différent, le tableau de Prud’hon) ou d’Edouard Bendemann qui, lui aussi, peut être rapproché de Paul Delaroche.

Une œuvre domine cette section : un triptyque de Wilhem von Schadow (ill. 6), déposé depuis 1870 au Palais de Justice de Düsseldorf et qui vient juste de rentrer au musée après une complète restauration. Même si l’atelier a participé à sa restauration, cet ensemble est singulièrement beau et imposant.
Si le catalogue procède par chapitres qui permettent de mieux appréhender la complexité des divers courants caractérisant l’école de Düsseldorf, l’accrochage de l’exposition, dont on admirera à la fois les beaux murs colorés et le parti pris d’abondance qui évoque les Salons du XIXe siècle est plus confus. On poursuivra donc la visite de cet étage sans s’attarder sur les diverses raisons de la présence de telle ou telle peinture à tel ou tel endroit, mais en signalant quelques tableaux particulièrement marquants.


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6. Wilhelm von Schadow (1788-1862)
Le Purgatoire, Le Paradis, L’Enfer, 1848-1852
Huile sur toile - 241,5 x 303 ; 241,6 x 302,5 ; 242 x 302,5 cm
Düsseldorf, Museum Kunstpalast
Photo : Didier Rykner

Le catalogue distingue ce qu’il appelle les « peintres monumentaux de Düsseldorf » (« Die Düsseldorfer Monumentalmalerei ») où l’on retrouve Alfred Rethel, déjà cité, August Mücke ou l’excellent Carl Friedrich Lessing. Leurs scènes de bataille sont à peu près contemporaines et très comparables à celles de la galerie des Batailles de Versailles. De Lessing, on reproduira ici La Prédication des Hüssites (ill. 7), particulièrement représentative de sa théâtralité.


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7. Carl Friedrich Lessing (1808-1880)
La Prédication hussite, 1836
Huile sur toile - 228 x 290 cm
Berlin, Staatliche Museum, Nationalgalerie
Photo : Nationalgalerie
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8. August Becker (1822-1887)
Paysage héroïque, 1861
Huile sur toile - 86 x 110 cm
Darmstadt, Institut Mathildenhöhe, Städtliche Kuntsammlung
Photo : Institut Mathildenhöhe

L’exposition se poursuit dans une autre aile du bâtiment avec la peinture de paysage. Là encore, la diversité et le nombre des peintres impressionnent. La qualité de certaines œuvres également.
Le paysage classique est à peu près absent de l’école de Düsseldorf. Ces toiles sont d’un style qu’on pourrait qualifier de romantique, montrant des ciels tourmentés, des massifs rocheux, des ruines gothiques… (ill. 8) Curieusement, l’influence de Friedrich semble totalement absente. Certains tableaux, en revanche pourraient être comparés à ceux de l’école de Barbizon.
Les peintres de paysage ne sont pas plus connus que les peintres d’histoire. Ce sont parfois les mêmes, tel Carl Lessing, mais ils sont le plus souvent spécialisés dans ce genre. Andreas Achenbach est l’auteur de vrais paysages conformes à ce que nous décrivions plus haut, mais aussi de belles vues urbaines, d’une précision à la Bellotto, comme celle représentant l’Académie que nous reproduisions au début de cet article (ill. 1) ou de marines proches de Gudin ou de Biard. Certains artistes touchent au fantastique tant leurs arbres prennent des formes étranges (ill. 9), d’autres peignent des paysages grandioses qui ne sont pas sans rappeler ceux de l’école de l’Hudson. Rien d’étonnant d’ailleurs, car nombreux furent ceux, formés à Düsseldorf, qui s’exilèrent définitivement aux Etats-Unis. Le célèbre Albert Bierstadt fut l’un d’entre eux. L’exposition montre aussi trois peintures de Charles Wimar, figurant des indiens (ill. 10). Né à Siegburg, l’artiste finit sa vie à Saint Louis dans le Missouri. Quant à Georg Caleb Bingham représenté par l’un de ses tableaux les plus connus, il séjourna à Düsseldorf entre 1856 et 1859.


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9. Lars Hertevig (1830-1902)
Les Vieux Pins, vers 1865
Huile sur toile - 64 x 74,5 cm
Stavanger, Art Museum
Photo : Institut Mathildenhöhe
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10. Charles Wimar (1828-1862)
L’Enlèvement de la fille de Daniel Boone par les Indiens, 1855-1856
Huile sur toile - 47,3 x 61,6 cm
Fort Worth, Armon Carter Museum of American Art
Photo : Armon Carter Museum

Un étage plus haut, cette exposition fleuve se poursuit avec des toiles datant principalement de la seconde moitié du XIXe jusqu’au début du XXe. On passera rapidement la petite section consacrée aux natures mortes, pour noter seulement que, décidément, tous les genres furent pratiqués par les peintres de Düsseldorf. Rien d’inoubliable cependant à l’exception peut-être d’une composition très épurée de Joseph Wilms1
Le réalisme domine la seconde moitié du siècle. On avouera être moins passionné par cette partie de l’exposition, qui accumule les scènes misérabilistes (La Saisie de Peter Schwingen) ou édifiantes (L’office dans la chapelle de la prison par Wilhelm Heine).


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11. Max Clarenbach (1880-1952)
Un jour tranquille, 1902
Huile sur toile - 171 x 250 cm
Düsseldorf, Museum Kunstpalast
Photo : Museum Kunstpalast

Düsseldorf eut même ses « Impressionnistes ». Certains peintres furent en effet profondément marqués par ce mouvement, mais de manière assez tardive puisque toutes ces peintures datent des environs de 1900. Ils s’appellent Helmuth Liesegang ou Olof Jernberg et peignent des meules, Heinrich Petersen-Angeln qui représente un champ de coquelicots ou Max Clarenbach une rivière aux berges enneigées (ill. 11). Monet, évidemment, n’est pas loin, et une de ses toiles est d’ailleurs montrée ici.
Signalons enfin, parmi d’autres, deux œuvres remarquables : le portrait de Werner Heuser par Wilhelm Schmurr (ill. 12), fascinante silhouette en monochrome noir dont seul émerge le visage au regard perçant et l’Intérieur d’église de Gustav Wendling (ill. 13).
Quant aux Barges de Michael Sichelschmidt, datées de 2007, elles viennent rappeler que Düsseldorf est toujours un foyer artistique très actif. Cette peinture particulièrement belle rappelle, soit volontairement, soit par hasard, la célèbre Péniche aux enfants de Willy Ronis, les enfants en moins.


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12. Wilhelm Schmurr (1878-1959)
Portrait de Werner Heuser, 1902
Huile sur toile - 180 x 113 cm
Düsseldorf, Museum Kunstpalast
Photo : Museum Kunstpalast
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13. Gustav Wendling (1862-1932)
Une église à Scheveningen, 1898
Huile sur toile - 96,5 x 60,5 cm
Düsseldorf, Museum Kunstpalast
Photo : Museum Kunstpalast

On ne peut, même dans un long article, faire passer toute la richesse de cette exposition dont on conseille de manière insistante la visite à tous ceux qui s’intéressent au XIXe siècle. Ils découvriront de nombreux artistes dont ils n’ont sans doute jamais entendu parler avant aujourd’hui. Avec le TGV, Düsseldorf n’a d’ailleurs jamais été aussi près de Paris. Il reste à espérer qu’une fois l’exposition terminée, les œuvres resteront sur les cimaises du musée plutôt que de retrouver les réserves comme c’était le cas lors de l’ouverture.

Commissaires : Bettina Baumgärtel.

Sous la direction de Bettina Baumgärtel, Die Düsseldorf Malerschule und ihre internationale Ausstrahlung 1819-1918), 2 volumes, coédition Imhof Verlag/Museum Kunstpalast, 2011, 784 p., 68 €. ISBN : 9783865687029


Informations pratiques  : Museum Kunstpalast, Ehrenhof 4-5, 40479 Düsseldorf . Tél : +49 (0)211 8990200. Ouvert tous les jours sauf le lundi de 11h à 18h, et le jeudi de 11h à 21h. Tarifs : 12 € (plein), 9 € (réduit).


Didier Rykner, mercredi 16 novembre 2011


Notes

1L’œuvre est reproduite à l’envers dans le catalogue.




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