L’art contemporain au Louvre, arguments contre, et arguments pour


Contre

Beaucoup constatent simplement que ce n’est pas la vocation du Louvre et que d’autres le font mieux :

« Il y a d’autres lieux pour cela !!! »

« Il existe déjà des musées spécialisés pour la présentation de l’art contemporain. Il faut savoir ce que l’on va trouver au Louvre. »

« C’est contraire à l’objet même du Louvre... Le Louvre, Orsay et Beaubourg se complètent bien et forment un tout. Pourquoi vouloir chambouler, sans grande réflexion, la répartition actuelle ? Il n’y a rien d’honteux à ne pas exposer des œuvres d’art contemporain.
En plus, l’art contemporain exposé au Louvre c’est surtout celui adoubé par les pouvoirs actuels, qui est loin de refléter tout ce qui se fait (le choix des œuvres exposées est discutable).
Et ces œuvres s’intègrent assez mal dans les salles du Louvre... Les conservateurs ont travaillé à une répartition scientifiquement et esthétiquement justifiées des objets d’art. Mettre au milieu une production artistique contemporaine porte atteinte à la qualité scientifique et esthétique des salles. »

« Parce que le Louvre n’a pas pour vocation d’exposer de l’art contemporain ; le Musée National d’Art Moderne est là pour cela ; si l’on veut de l’art contemporain, le Hall Napoléon peut être utilisé (voir l’exposition Posséder et détruire : la peinture comme crime qui faisait une place aux actionnistes viennois), tout comme les Galeries nationales du Grand Palais qui peuvent se prêter à toutes les thématiques et les juxtapositions, croisements... possibles et/ou voulus.
Si l’on veut introduire de l’art contemporain au Louvre, il faut redéfinir sa mission, et profiter que le Louvre et les autres grands musées s’autonomisent pour penser à peu plus à la finalité de leurs activités. Les contraintes financières pèsent lourdement sur les orientations générales, et on prend le problème à l’envers. Très simplement, à quoi, à qui sert le Louvre ? Pourquoi le Louvre ? (tarte à la crème qui en provoque une bien plus grande : à quoi, à qui servent les musées en France ?) »

« Le Centre Pompidou comme le Musée d’art moderne de la ville de Paris ont pour mission de montrer l’art contemporain. Il vaudrait mieux redéfinir leurs missions (puisqu’ils sont critiqués) plutôt que d’inventer un nouvel espace pour l’art contemporain au Louvre. De plus le Louvre perdrait de sa cohérence puisque les collections s’arrêtent a 1850. »

« À chaque époque sa place. À quand de l’art médiéval au centre Pompidou ? Assez de sens unique. »

« Ce n’est pas la vocation du Louvre. Pourquoi ne pas exposer Poussin à Ponpidou ? Génial, non ? »

« Le Louvre, Orsay et Beaubourg qui, jusqu’à présent étaient complémentaires, vont devenir concurrents sans pour autant avoir les memes moyens, ce qui est totalement ridicule. »

Les présentations d’art contemporain au Louvre ne semblent pas concluantes pour beaucoup :

« Rien qu’à voir ce qui est proposé actuellement dans le cadre de Contre-point, on comprend que cette politique est à contre-courant. Il suffit de lire les texte de présentation des œuvres pour comprendre le caractère "forcé" de cette manifestation, courage pour ceux qui lisent jusqu’au bout et qui comprennent les idées avancées dans les panneaux de présentation. Quant à créer un nouveau département pour l’acquisition d’œuvres, c’est contraire à l’idée même du Louvre quand il a besoin de fonds de plus en plus importants pour acquérir des objets majeurs sur le marché (voir les prix des dernières acquisitions). Sinon, qu’on m’explique à quoi sert le centre Pompidou ou la commande publique ? »

« Collage totalement artificiel, bien dans l’air du temps, et qui n’apporte en général rien, ni à la compréhension de l’art d’aujourd’hui, ni à celle de l’art plus ancien. Alors pourquoi pas de l’art ancien "greffé" dans un musée d’art contemporain ? Il y a sans doute des passerelles, particulièrement à l’occasion d’expositions temporaires : Picasso - mais est-il encore contemporain ? - et ses "modèles", des représentants de l’Arte Povera, Garouste, Martial Raysse, pour ne citer que quelques noms qui me viennent à l’esprit, et il y en a maints autres dont l’art dialogue explicitement avec l’art du passé qui n’est point passé. Récemment, la réception du Soulages à Orsay m’a laissé hautement perplexe, et j’eu la surprise relative de constater que les visiteurs - pour le meilleur et pour le pire - évitaient systématiquement son espace. Là encore, perte des points de repère et mélange douteux style : vous ne voulez pas de l’art contemporain, eh bien, on vous l’imposera coûte que coûte. Je n’ai rien contre Rouan, mais le dialogue Rouan/Primatice flairait bon son pédant ! Après tout, qu’on me pardonne cette analogie fondée sur le goût, mais le jugement de goût n’a-t-il pas été célébré par Kant dans sa troisième critique ? : je me rends au restaurant chinois, aimant la cuisine asiatique ; or, il se trouve que le chef, fondamentalement éclectique et se voulant pédagogiquement universaliste, veut m’imposer entre les nids d’hirondelle et les ailerons de requin, une soupe aux choux ! Sans commentaire ! »

« Cela a autant de sens que d’installer Fra Angelico à Orsay et Cimabue à Beaubourg. Les récentes installations dans les salles du Louvre sont gratuites et une fois de plus vides de sens (Othoniel et autres joueurs de tambour) »

Certains, comme le correspondant cité ci-dessus, ne veulent pas qu’on leur impose quelque chose qu’ils ne viennent pas voir au Louvre :

« L’art contemporain a ses propres musées. Je souhaite que les responsables des musées d’art ancien aient la courtoisie de nous laisser regarder les œuvres dont ils sont responsables sans interventions contemporaines. »

Le Louvre paraît déjà suffisamment riche en œuvres de toutes époques, sans qu’il soit nécessaire d’en rajouter :

« [Il y a] tellement de choses à voir, déjà (ce n’est pas ce que je souhaite regarder si je choisis d’aller au Louvre) »

« Les murs du Louvre ne sont pas indéfiniment extensibles. Il y est déjà difficile de bien présenter des collections extrêmement diverses.
Par ailleurs, le public n’est pas intéressé par tous les types d’art lors de la même visite. Les couloirs et les escaliers sont considérables, rendant l’accès de ce que l’on souhaite voir difficile et fatigant. L’art contemporain a un public spécifique et sera mieux servi dans un bâtiment indépendant qui lui soit consacré. »

« Le Louvre a des tendances encyclopédiques... asphyxiantes. Déjà les arts premiers... maintenant l’art contemporain ? Il y a suffisamment de musées sur le XXe siècle pour que le Louvre s’y mette aussi (et il faudrait d’abord, pour cela, y faire un petit résumé d’Orsay, afin que les gens ne soient pas perdus) »

« Voulons nous réellement que le Louvre devienne un musée fourre-tout ? L’art contemporain possède déjà son musée prestigieux avec Pompidou. De plus le rapprochement entre œuvres anciennes et contemporaines se fait souvent au détriment de ce dernier. »

Certains estiment ainsi que l’art contemporain n’a rien à y gagner :

« Cela dessert l’art contemporain... »

« Finalement, ce genre d’exercice ne sert ni le Louvre, ni les artistes présentés. Primatice n’a en effet pas besoin de l’aide de François Rouan pour captiver le spectateur et Rouan ne sort pas véritablement grandi de cette confrontation, alors qu’il s’agit d’un artiste parfaitement respectable. Par ailleurs, les exercices de mise en regard d’œuvres anciennes et contemporaines tels que les pratiquent maintenant beaucoup de musées d’art ancien sont devenus des exercices académiques un peu vides. Ils sont souvent l’occasion d’associations si littérales qu’elles ne font que rendre univoques les possibilités d’interprétation des oeuvres. Cette idée qui, il y a 20 ans semblait généreuse et riche d’enseignement n’est souvent plus qu’un genre qui a montré, généralement, son peu de pertinence. »

« Dernièrement au Louvre, j’ai pu constater cette rencontre dans la salle des Watteau où Gilles était sous le regard d’un âne d’Albérola. Que dire ? Pas grand chose en fait car cela était un rendez vous manqué. Dernier avatar de la politique culturelle qui persiste dans l’idéologie contemporanéiste (mot barbare)où l’art contemporain ressemblerait tristement aux académiques... ? Souvenir de la visite de Picasso, affolante, comique et géniale (on en est loin)ou plus simplement coup de pub pour faire parler de soi ? On ne sait, mais en tout cas Gilles lui n’a pas levé son regard. »

« Professeur d’histoire de l’art contemporain, je ne supporte pas le prétexte, l’instrumentalisation, de l’art "ancien" et des musées ou monuments historiques pour justifier des créations de l’art officiel contemporain. Il y a d’autre lieux pour cela. »

Rares sont ceux qui critiquent l’art contemporain, et disent ne pas en vouloir au Louvre car ils n’aiment pas cela :

« Ce sont deux mondes différents. Je ne vois pas de rapport entre Titien et le barbouillages modernes »

« L’art, depuis vingt cinq ans, au moins, est affublé de l’adjectif "contemporain" pour le démarquer de l’art tout court, et aussi pour écarter tout ce qui ne reçoit pas le label officiel des services du Ministère de la Culture, surtout depuis le premier gouvernement Mauroy avec Jack Lang comme ministre. Il serait outrecuidant, et faux, de considérer, ipso facto, la production des arts plastiques de ce dernier quart de siècle comme relevant de l’art vivant. Il s’agit, le plus souvent, de travaux hétérogènes, d’accessoires de théâtre, de décors, dont la banalité, certaines exceptions mises à part, n’échappe plus à tout un chacun. Je ne donnerai pas de nom, mais me contenterai d’avancer que l’étiquette "art contemporain" est momentanée, fragile, sujette à caution. Le temps, et la lucidité publique feront, à force, le tri. Que le palais de Tokyo accueille, si les édiles de la culture y tiennent tant, un musée des productions actuelles, et l’on n’en parlera plus. Les contribuables se laisseront faire, peut-être, une fois encore. Mais, de grâce, laissons le Louvre, mémoire historique, en paix. Introduire l’art "contemporain" au Louvre serait le dévoyer et élever au pinacle des travaux qui en retireraient une gloire usurpée. D’où la confusion immense qui s’ensuivrait, et la risée qui entourerait, dès lors, cette malheureuse initiative. »

En guise de conclusion :

« Etre un musée d’art "ancien" est-ce devenu honteux ??? »

Pour

Certains sont pour car ils estiment la confrontation utile :

« Pourquoi ne pas accepter l’idée que l’art contemporain peut dialoguer avec l’art du passé ? La cohabitation des deux permet d’avoir un regard différent sur l’un et l’autre. »

« Jusqu’à l’ouverture du Musée du Luxembourg en 1818, la coupure avec les collections d’art contemporain n’existait pas. Un siècle plus tard encore, Picasso peignait dans l’idée que ses oeuvres iraient au Louvre. Même si les œuvres de Rouan pour l’exposition Primatice m’ont un peu déçu, l’expérience mérite à mon sens d’être poursuivie. »

« Tout n’est pas réussi dans la présentation actuelle, mais il me paraît certain que certaines présentations se mettent bien en interaction avec les oeuvres anciennes et leur confèrent un surplus de sens : œuvre d’Othoniel dans la salle des antiquités orientales ; vidéo d’un artiste américain mettant en relation les rouleaux à cylindre, les textes écrits et les roues de char d’assaut dans le désert (peut-être facile mais réussi)... L’art contemporain n’a pas à être intégré de façon permanente dans les collections du Louvre, mais peut jouer un rôle dans la perception des œuvres anciennes, et réciproquement. Je suis au demeurant un peu surpris par ce débat qui me semble assez passéiste. »

« J’aime l’art en général et aussi bien l’art ancien (je collectionne les dessins anciens) que contemporain (hélas très cher !). C’est toujours fructueux et stimulant les confrontations ! Les plus grands artistes modernes se sont nourris du Louvre ! »

« Le dialogue entre ancien et moderne fait partie intégrante de la tradition et ne doit pas s’arrêter avec l’art contemporain ! C’est une démarche qui permet de renouveler le regard sur les œuvres, tant anciennes que récentes, et d’élargir le public. »

« Cela permet de rompre le découpage chronologique en vigueur dans les institutions (que ce soit à l’université ou au sein des musées voire même au sein de votre site)et ainsi permettre de nouvelles approches. Le choix du Musée du Louvre pour cette initiative me semble assez intéressant car il regroupe déjà des collections de tous horizons et périodes chronologiques. »

« C’est difficile de donner un avis tranché sur la question. Disons que si l’art contemporain entre au Louvre, c’est le signe d’une sorte d’institutionnalisation de la création contemporaine. Ce serait donc une manière de "gommer" cette espèce de cassure que l’ont peut faire entre art ancien et contemporain. Il me semble qu’Egon Schiele disait qu’il n’y avait pas d’art contemporain mais UN ART est qu’il est éternel.
Ce serait peut être une manière aussi de valoriser un tout petit plus les créateurs français au niveaux mondial, vu la renommé du Louvre. Car les arts français aujourd’hui sont au niveau mondial de plus en plus oubliés chaque jour... Contrairement aux Américains qui on malgré tout une politique plutôt dynamique dans le domaine et assurent largement la promotion de leurs artistes.
Cela me semble être somme toute une initiative qui tends à une sorte de réconciliation entre amateur d’art ancien et contemporain... donc dans l’absolu pourquoi pas encourager le dialogue entre ces deux dinosaures. »

« [J’y suis] plutôt favorable. Pour l’éclairage que l’on peut attendre de la lecture de l’art du passé par les artistes contemporains. [...] C’est sans doute plus intéressant sous la forme de "cartes blanches". »

Pour un correspondant, les coupures chronologiques semblent artificielles :

« Il faut arrêter de penser un fossé entre l’art avant et après 1914 (?) ou 1950 (?) ou quelque soit la date que l’on assigne à l’art moderne et contemporain. Il y a eu révolution sans doute mais traitons nous de même l’avant et l’après 1789 ? »

D’autres pensent que cela peut donner le goût de l’art contemporain au public :

« Vouloir introduire de l’art contemporain dans un musée peut être un moyen d’initier, dans une certaine mesure, le public à la production artistique actuelle. Certes, tout l’art contemporain ne se vaut pas, mais cela ne permet de refuser certaines choses de qualité. Le musée, en refusant cela, peut s’enfermer dans une logique d’exclusion qui fait que d’outil d’émulation et de réflexion, il ne devienne que simple lieu protégé et dangereusement gardé. »

A moins que cela ne soit le contraire :

« La confrontation [...] des arts de différentes époques est intéressante. Cela attire également des nouveaux publics dans le Louvre qui découvrent par ce biais les collections permanentes."

Des correspondants invoquent les exemples antérieurs :

« Le cloisonnement entre art ancien et art contemporain résulte d’une approche quelque peu subjective de l’histoire de l’Art, les artistes se sont toujours inspirés des œuvres du passé, ils ont toujours arpenté les salles du Louvre, pourquoi leur interdire maintenant ? »

Certains sont pour, mais ne trouvent pas les expériences actuelles très réussies :

« L’introduction de l’art contemporain au Louvre peut être un excellent outil. Alors pourquoi s’en priver ? Comme tous les outils, il faut toutefois en maîtriser l’usage. Jusqu’ici je dois dire que j’ai pas été séduite du tout. Même devant des œuvres qui d’ordinaire me touchent beaucoup comme les objets de Boltanski »

Des pour et des contre se rejoignent pour convenir que c’est souhaitable, mais uniquement dans le cadre d’expositions temporaires :

« Je ne vois pas vraiment l’intérêt : il me semble que la démarche est un peu artificielle, ce n’est pas le lieu et je pense que ce genre de confrontation ne modifie en rien le regard que l’on peut porter sur l’art contemporain et sur les collections du Louvre. Les deux sont passionnants, mais pas plaqués l’un à côté de l’autre - ou alors avec un "fil conducteur" pour une exposition ponctuelle et organisée autour d’un thème ou de la vision subjective d’un concepteur (ici aussi, très ponctuellement...) »

« Ne pas l’introduire n’importe comment. Il y a eu des expositions intéressantes, au Louvre, mêlant art ancien et art contemporain : je pense à Copier-Créer. »


La Tribune de l’Art, jeudi 9 juin 2005





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