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Johan Maelwael


Amsterdam, Rijksmuseum, du 6 octobre 2017 au 7 janvier 2018.

Comment faire une exposition rétrospective autour d’un peintre connu pour trois œuvres, dont la Pietà récemment acquise par le Louvre (voir la brève du 13/1/12) n’a pu être prêtée car trop fragile1 et la troisième, la toile de Berlin, n’est plus donnée qu’à son atelier, voire à son entourage ? C’est l’exploit que réussit haut la main le Rijksmuseum.

Johan Maelweal est originaire des Pays-Bas, même s’il est considéré comme appartenant à l’école française. Cela justifie l’orthographe peu usité de son nom (il est mieux connu sous le nom francisé de Jean Malouel) qui signifie littéralement « bon peintre » en flamand. Cela explique aussi pourquoi c’est à Amsterdam, que se déroule cette exposition.
Puisqu’elle ne peut montrer qu’une seule œuvre certaine de Malouel, la grande Pietà ronde du Louvre (ill. 1), l’exposition s’attache à étudier à la fois le contexte de sa production artistique, aux Pays-Bas d’abord, puis en France, les sources visuelles qui sont les siennes, mais aussi l’influence qu’il eut sur ses contemporains dont les célèbres frères Limbourg qui ne sont autres que ses neveux. Cela permet un rassemblement considérable de chefs-d’œuvre dont des peintures provenant peut-être de son atelier ou de son cercle bourguignon qui, combinées à l’intelligence du propos, ravira tous les visiteurs.


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1. Jean Malouel (connu à partir de 1397-1415)
Grande Pietà ronde, vers 1400
Tempera et or sur panneau - D. 52 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : RMN-GP/J.-G. Bertizzi
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2. Pays-Bas du Nord, vers 1363
Crucifixion de Hendrik van Rijn
Huile et or sur panneau - 147,8 x 145 cm
Anvers, Musées royaux des Beaux-Arts
Photo : Hugo Maertens
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3. André Beauneveu
Vierge à l’enfant
Calcaire - 184 x 65,5 x 35 cm
Londres, Sam Fogg
Photo : D. R.
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On commence donc le parcours avec Nimègue, ville natale de notre peintre, à la fin du XIVe siècle, et deux objets exceptionnels : un reliquaire en argent signé qui permet de l’attribuer avec certitude à l’orfèvre Elyas Scerpswert et une Crucifixion (ill. 2), premier tableau sur panneau conservé des Pays-Bas.
L’ambiance artistique dans laquelle Malouel se forma, celle du gothique international, est également évoquée par une bannière de Gueldre retrouvée en 1990 dans une fouille archéologique. Peu spectaculaire car la peinture est presque totalement effacée, elle permet de rappeler le type d’objet (peintures de bannières, d’armures ou d’objets d’art…) que produisait la famille Malouel. L’oncle de Jean, Herman, et son père, Willem, étaient en effet parmi les peintres en héraldiques les plus fameux du duché de Gueldre autour de 1400.

La salle suivante est une des plus belles qu’il puisse être donné de voir dans une exposition. Elle s’articule autour de la Pietà du Louvre et réunit un grand nombre de tableaux proches de Malouel après son arrivée en France, à Paris et surtout en Bourgogne, et aussi de Jean de Beaumetz, l’autre grand peintre de Philippe Le Hardi. On y voit également des livres enluminés - on sait que Malouel fut aussi peintre d’enluminures même si on ne connait rien de sa production dans ce domaine - et des sculptures, dont les sublimes pleurants de Cleveland par Claus Sluter et Claus de Waerve, ainsi qu’une grande Vierge à l’enfant d’André Beauneveu (ill. 3), prêtée par la galerie Sam Fogg. On aimerait en savoir davantage sur la provenance de cette dernière. Le catalogue indique que, à l’origine dans une église du Jura, elle avait été léguée en 1913 à l’abbaye de Fontenay, puis vendue en 1987 chez Sotheby’s Monte-Carlo alors qu’elle n’était pas encore attribuée à Beauneveu. Curieusement, l’historique est vide entre cette date et sa réapparition dans une collection anglaise en 2005. On aimerait bien savoir comment une telle œuvre a pu sortir de France2.


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4. Jean de Beaumetz (vers 1335-1396)
Crucifixion avec les trois Marie, saint Jean
et un moine chartreux
, vers 1389-1395
Paris, Musée du Louvre
Photo : RMN-GP/G. Blot
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5. Jean de Beaumetz (vers 1335-1396)
Crucifixion avec les trois Marie, saint Jean
et un moine chartreux
, vers 1389-1395
Cleveland, The Cleveland Museum of Art
Photo : The Cleveland Museum of Art
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Parmi les tableaux exposés, on signalera notamment deux Crucifixions de Jean de Beaumetz et son atelier (ill. 4 et 5) provenant de la Chartreuse de Champmol, faisant partie d’une série de vingt-six panneaux de même sujet où diffèrent néanmoins les moines adorateurs, chacun étant accroché dans une cellule de l’abbaye. On n’en connaît plus que deux, l’une au Louvre et l’autre à Cleveland, et leur réunion se fait ici une seconde fois après l’exposition de Dijon en 2004 sur le mécénat de Philippe Le Hardi et Jean sans Peur (nous en avions d’ailleurs parlé dans cet article dont nous conseillons la lecture).
On pourra en outre admirer le ravissant panneau peint par Colart de Laon (ill. 6), peintre actif à Paris à l’époque de Malouel et qui travaillait pour Louis Ier d’Orléans. Son style diffère de l’art bourguignon, notamment par le ciel étoilé, peint en bleu et non entièrement doré. On remarque aussi un Christ de douleur (ill. 7) qui a malheureusement souffert de nombreuses pertes de matière mais dont certains morceaux restent très beau, provenant du Musée de Troyes, et qui pourrait être l’œuvre de Henri Bellechose, élève de Malouel.


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6. Colart de Laon (documenté entre 1377 et 1411)
Le Christ au Jardin des Oliviers avec
le donateur, Louis Ier d’Orléans
, vers 1405-1408
Madrid, Museo del Prado
Photo : Museo del Prado
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7. Dijon ?, vers 1410-1420
Christ de Pitié
Huile et or sur panneau - 39 x 26,8 cm (avec le cadre original)
Troyes, Musée des Beaux-Arts
Photo : Carole Bell
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Nous l’avons dit plus haut, les œuvres attribuées avec certitude à ce dernier sont d’une rareté insigne. Le tableau de Berlin (ill. 8), sans doute la première toile connue de l’histoire de la peinture occidentale, semble, lorsqu’on la voit près de la Pietà du Louvre, d’une main différente. Son attribution oscille donc entre Malouel et Bellechose. La petite Pietà du Louvre n’est plus donnée comme Malouel mais pourrait également être due à Bellechose - c’est en tout cas l’opinion prudemment avancée par Dominique Thiébaut qui a écrit la notice du catalogue. Celle-ci préfère cependant voir dans la Mise au tombeau, que le Louvre a également prêtée, la main d’un assistant de ce dernier artiste.
La muséographie de l’exposition permet de contempler simultanément, à quelques mètres de distance, une enluminure des frères Limbourg des Belles Heures du duc de Berry (ill. 9) avec la grande Pietà. Cela permet de constater la grande proximité entre Malouel et ses neveux, le corps du Christ de cette dernière ayant fortement inspiré celui peint sur le manuscrit.


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8. Jean Malouel ou Henri Bellechose ?
Vierge à l’enfant aux papillons, vers 1415
Hule et or sur toile - 107,5 x 80,9 cm
Berlin, Staatliche Museen zu Berlin, Gemäldegalerie
Photo : Wikimedia/Domaine public
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9. Les frères Limbourg
Belles Heures de Jean, duc de Berry
La Lamentation du Christ, vers 1405-1408/9
Tempera, or en encre sur vélin
New York, The Metropolitan Museum of Art
Photo : The Metropolitan Museum of Art
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Une salle, dont l’objectif est de démontrer la virtuosité des orfèvres et sculpteurs parisiens et bourguignons au tournant des années 1400 et l’influence que put avoir sur eux la peinture de Jean Malouel montre plusieurs objets miniature d’une minutie et d’une qualité exceptionnelle. C’est le cas, par exemple, d’un Christ de Pitié (ill. 10) d’un modèle proche de celui du peintre, en or partiellement émaillé et mesurant à peine 6 cm de diamètre, ainsi que de petits ivoires polychromes de 2,3 cm de diamètre. Ce sont à la fois des tours de force et de ravissants objets d’art.


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10. Paris, vers 1390-1420
Christ de Pitié
Or, émaux - 6,2 x 5,8 x 1 cm
New York, The Metropolitan Museum of Art
Photo : The Metropolitan Museum of Art
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La dernière partie de l’exposition est dédiée aux frères Limbourg et aux artistes influencés par Malouel et ses contemporains. On en retiendra une statuette de saint Pierre en bois sculpté et doré, d’un suiveur ou assistant de Claus de Waerve, ce qui se déduit aisément de son style, mais surtout un grand nombre d’enluminures remarquables dont certaines sont sans doute le reflet de compositions perdues de Malouel. C’est le cas de deux représentations de la Vierge à l’enfant en gloire, l’une par le Maître de Virgile, l’autre par le Maître de Spitz (ill. 11). Les Cloisters conservent aussi une autre enluminure de la même scène par les frères Limbourg. De ces derniers, on citera aussi les Petites Heures et les Très Belles Heures de Notre-Dame (ill. 12), deux ouvrages prêtés par la Bibliothèque nationale de France.


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11. Maître de Spitz
Heures Spitz, vers 1420
Tempera, or, argent et huile sur parchemin
Los Angeles, J. Paul Getty Museum
Photo : J. Paul Getty Museum
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12. Les Frères Limbourg
Très Belles Heures de Notre-Dame
Paris, Bibliothèque nationale de France
Photo : BnF
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Nous terminerons cette recension en soulignant la qualité de l’éclairage. Bien que la plupart des œuvres soient sous vitrine, y compris les tableaux pour des raisons de conservation, pratiquement toutes sont parfaitement visibles, sans reflets. On admirera cet exploit qu’on aimerait voir réussi dans tous les musées. Certains pourraient prendre des leçons du Rijksmuseum qui, avec cette exposition et son excellent catalogue3 réussit décidément un coup de maître.


Commissaire : Pieter Roelofs.


Sous la direction de Pieter Roelofs, Johan Maelwael. Nimègue-Paris-Dijon. Art around 1400, Rijksmuseum, 192 p., 35 €. ISBN : 9789462083790.


Informations pratiques : Rijksmuseum Museumplein/Museumstraat 1, 1071 CJ Amsterdam. Tél : +31 (0) 20 6621 440. Ouvert tous les jours de 9 h à 17 h. Tarif : 17,5 €
Site du Rijksmuseum
Site de l’Office du Tourisme néerlandais


Didier Rykner, lundi 9 octobre 2017


Notes

1Encore faut-il noter que son attribution ne fait pas non plus l’unanimité : on lit en effet dans le catalogue que le tableau pourrait être des frères Limbourg, une hypothèse récemment avancée par Dominique Thiébaut, ce qui en ferait leur unique peinture connue à ce jour.

2Voilà un cas de plus où la possibilité de consulter les archives du service des musées de France sur les trésors nationaux serait utile, alors que, rappelons-le, ceci nous est refusé par le ministère de la Culture contre l’avis de la Commission d’Accès aux Documents Administratifs. Comme nous l’annoncions - nous consacrerons bientôt un nouvel article à ce sujet - La Tribune de l’Art et l’association Sites et Monuments ont porté cette affaire devant le tribunal administratif.

3Notons toutefois que les reproductions sont très pâles et rendent mal justice aux couleurs vives des tableaux et des enluminures.





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