Histoires d’œils


Auteur : Philippe Costamagna.

Universitaire, conservateur du Musée Fesch dont il a mené la rénovation de main de maître (voir notre article), Philippe Costamagna est spécialiste du XVIe siècle italien, notamment de l’école florentine. L’ouvrage qu’il publie n’est pas un livre savant, pas non plus un livre de mémoires même si l’auteur se livre en partie et utilise ses propres souvenirs pour esquisser une histoire du « connoisseurship ». Le « connoisseur », terme anglais forgé d’après un mot français, est l’historien d’art qui sait reconnaître dans une œuvre d’art la main d’un artiste. On peut aussi parler d’ « attributionniste », un qualificatif parfois utilisé avec mépris par certains historiens de l’art, ou d’ « œil » comme Costamagna qui n’hésite pas à mettre le terme au pluriel en lui rajoutant simplement un « s » (mais rassurons nous, les œils, en général, ont bien deux yeux).

Le livre est passionnant, et souvent drôle, à l’image de son auteur. Il faut cependant relativiser sa portée. Philippe Costamagna ne parle, presque exclusivement, que de l’école italienne. Il peut laisser penser par ailleurs que les « œils » sont excessivement rares, et qu’ils sont absolus ou presque. C’est un peu exagéré. Attribuer un tableau ou un dessin à un peintre est un don certes (certains n’auront jamais cette compétence), mais qui se travaille aussi (on l’affine au cours du temps). Un nombre non négligeable de personnes sont capables de cela, à des degrés plus ou moins importants, dans des domaines parfois différents, pour des périodes et des écoles diverses. Surtout, ce don est rarement infaillible et la première qualité d’un « œil » doit être la modestie. Les meilleurs se sont trompés, une attribution peut évoluer à l’aune de la progression des connaissances ou de l’expérience de celui qui la fait. Tout cela, Philippe Costamagna le dit, mais parfois d’une manière un peu trop discrète.

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Agnolo Allori, dit Bronzino (1503-1572)
Christ en Croix, vers 1545
Huile sur panneau - 145 x 115 cm
Nice, Musée des Beaux-Arts Jules Chéret
Photo : O. Guillon, CICRP

Il faut dire qu’il a lui même de nombreuses et brillantes découvertes à son actif. La plus célèbre (dont nous avions parlé dans une brève) est certainement la découverte, en compagnie de Carlo Falciani, du Christ en croix de Bronzino du Musée des Beaux-Arts de Nice (ill). Ce tableau était encore attribué à Andrea Commodi, un artiste du XVIIe siècle, quand ils l’ont vu, frappé par un rayon de soleil. La révélation a été immédiate et c’est ce moment que décrit Philippe Costamagna : celui où l’ « oeil » sait, sans encore raisonner cette certitude, que l’œuvre qu’il a devant lui est due à un artiste précis. Ce Bronzino a été très vite accepté par l’essentiel des critiques, mais pas tout de suite par Michel Laclotte, pourtant lui aussi l’un des plus grands « connaisseurs » de la peinture italienne. Il faut dire qu’il ne l’avait pas vu en vrai mais ne le connaissait que sur photo, et c’est seulement dans la rétrospective Bronzino (voir l’article) qu’il a accepté pleinement l’attribution.

L’histoire du « connoisseurship » que conte Costamagna est bien connue des spécialistes, mais il a le mérite de la raconter clairement, et de faire parfaitement la distinction entre les méthodes des personnalités fondatrices, notamment Morelli, Berenson, Longhi et Zeri. Tout en reconnaissant que certains « œils » peuvent être parfois influencés par des critères plus matériels (une attribution peut parfois rapporter beaucoup à son auteur s’il se fait rémunérer en fonction de la valeur), il est sans doute un peu indulgent avec certains d’entre eux qui l’ont accompagné au cours de sa carrière. C’est, par exemple, le cas de Mina Gregori. Fidèle en amitié (ce qui est une belle qualité), Philippe Costamagna ne dit pas, ou pas assez clairement, que celle qui était sans doute la meilleure spécialiste du Caravage s’est perdue depuis de nombreuses années dans des attributions toujours plus douteuses qui ont sérieusement entamé sa crédibilité. Si, comme il le reconnaît, Caravage est devenu un artiste « peu clair » (p. 94), c’est sans doute largement la faute à cette historienne de l’art.

Cet ouvrage est très riche et pose de nombreuses questions. Nous comptons reprendre en septembre nos émissions de web-radio, et nous espérons que Philippe Costamagna acceptera notre invitation car nous aimerions discuter avec lui de nombreux points. Ainsi, il raconte comment - il connaît les dessins aussi bien que les peintures - il est amené, comme beaucoup de spécialistes, à annoter les montages des cabinets d’art graphiques qu’il visite de ses idées d’attribution, en espérant qu’un jour celles-ci seront reprises et discutées. Nous trouvons cela fort dommage : il serait bien préférable que ces nouvelles attributions soient portées à la connaissance des autres spécialistes de manière plus large, même sans leur consacrer une étude complète. C’est d’autant plus facile à l’époque d’internet (et c’est l’objectif de notre rubrique « Découverte »). Il est regrettable qu’il ait fallu attendre plusieurs années et la publication dans la Revue de l’Art d’un article détaillé pour connaître le Bronzino de Nice.

Philippe Costamagna rappelle par ailleurs des évidences qui ne le sont pourtant pas pour tout le monde. La relativité des études scientifiques en est une : elles sont utiles, bien sûr, elles peuvent conforter des attributions mais elle ne permettent pas d’attribuer. Il rappelle en effet qu’il n’existe pas dans la peinture de méthode de datation irréfutable. L’œil reste dans bien des cas indispensable et il ne sert vraiment à rien d’analyser certaines œuvres dont la faible qualité rend évidente qu’il ne s’agit pas d’un tableau de maître.
Un autre point qui nous tient à cœur est l’importance des petits maîtres, car « on doit juger un génie à l’aune de ses contemporains » (p. 147). Il est impossible de comprendre un grand peintre et a fortiori de lui attribuer des œuvres si on ne connaît pas le contexte dans lequel il évolue et les tableaux des autres peintres travaillant à la même époque et dans le même lieu.

L’ouvrage fourmille d’anecdotes passionnantes. Nous en retiendrons deux. La première est celle d’un marchand (il ne dit pas son nom) qui le fait venir pour lui montrer un tableau qu’il pense de Rosso Fiorentino. Pour Philippe Costamagna, il ne s’agit pas de cet artiste, mais d’un Baccio Bandinelli (ce qui a une incidence sur le prix). Après l’avoir fait venir deux fois, et après deux fois le même diagnostic, le marchand furieux lui rétorque : « Monsieur Costamagna, tout le monde le sait, vous ne connaissez rien à Rosso » (p. 183). Pourquoi, alors, l’avoir fait venir ? On conçoit qu’il n’est pas toujours facile d’accepter le verdict d’un spécialiste, surtout lorsque cela peut avoir de grosses incidences financières. L’autre anecdote, déjà connue (voir notre brève) mais particulièrement intéressante par la manière dont elle est racontée par l’auteur, ne porte pas sur une peinture, mais sur une sculpture. Il s’agit de la découverte d’une statue de « Michel-Ange » dans le bâtiment du service culturel de l’Ambassade de France à New York. Selon Costamagna, qui a très certainement raison, l’œuvre n’est certainement pas de Michel-Ange. L’attribution, faite « dans le hall du centre culturel, sous un éclairage particulier, un verre à la main […] » ne relèverait que « du désir de faire un scoop ». Ce qui est plus étonnant, c’est qu’il ne met en cause que l’auteur de l’identification Kathleen Weil-Garris qui, « par son souci de créer la sensation […] ne s’en est pas tenue à l’éthique du métier », car « le Metropolitan Museum s’est vu forcé, à cause du matraquage médiatique, d’intégrer à ses collections une pièce douteuse » (p. 262). Si le Metropolitan Museum (et le Louvre, qui l’a également exposé sans y croire) cède à la pression médiatique pour une attribution douteuse, c’est bien le musée qu’il faut critiquer.

Les « œils » sont-ils moins nombreux aujourd’hui comme le dit Philippe Costamagna ? Nous ne le croyons pas car la relève semble assurée, de nombreux jeunes historiens de l’art se montrant très compétents dans la reconnaissance des œuvres (qu’il s’agisse de peintures italiennes ou françaises, cela nous semble moins vrai pour les écoles nordiques). Il faut, par ailleurs, dire et redire à certains historiens de l’art qui méprisent l’attributionnisme que celui-ci n’est qu’une face de l’histoire de l’art, mais une face essentielle : comment peux-t-on parler d’un artiste, l’interpréter, lui prêter des intentions si l’on travaille à partir d’œuvres qu’il n’a pas réalisées ? Si le tableau de Nice dormait toujours sous le nom d’Andrea Commodi, notre vision de Bronzino serait différente de celle qu’elle est aujourd’hui. Les « œils » ne sont pas suffisants, mais ils sont indispensables.

Philippe Costamagna, Histoire d’œils, Grasset, 2016, 272 p., 20 €. ISBN : 9782246802754.

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Didier Rykner, vendredi 15 juillet 2016





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