30/11/12 - Découverte et publication - Jean-Honoré Fragonard - Le portrait de Fragonard connu depuis toujours ou presque comme le Portrait de Diderot (ill. 5) n’est donc pas celui du philosophe : le dessin récemment passé en vente et publié pour la première fois le 17 juillet dernier sur La Tribune de l’Art par Marie-Anne Dupuy-Vachey le prouve.
Une facétie de Fragonard
Portrait de Marie-Anne-Éléonore de Grave
Huile sur toile - 81,5 x 65 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : RMNGP/R.-G. Ojéda
Mais cette dernière, qui avait su reconnaître immédiatement l’importance probable de la feuille, n’avait pas été la seule. Hubert Duchemin, expert et marchand parisien, et sa collaboratrice Lilas Sharifzadeh, ont également pressenti son réel pedigree. C’est Hubert Duchemin qui l’emporta aux enchères, pour un prix élevé compte tenu de l’incertitude qui pesait sur elle. Il la confia immédiatement après son achat pour étude à l’historienne de l’art Carole Blumenfeld. Un petit livre (ill. 1) sortira le 13 décembre aux éditions Gourcuff-Gradenigo. Et les recherches ont été fécondes.
Les découvertes révélées grâce à ce dessin sont en effet majeures pour l’étude de Fragonard qui est définitivement reconnu comme l’auteur de ce dessin par les spécialistes de l’artiste, ce que prouve d’ailleurs sans conteste l’extraordinaire virtuosité du trait. Une fois cela établi, les légendes de chaque croquis (de la main de Fragonard lui même), sont incontestables.
Grâce aux recherches de Carole Blumenfeld, environ les trois-quarts des modèles de ce qu’il ne faut sans doute plus aujourd’hui appeler Figures de fantaisie sont désormais identifiés. Seuls ceux connus comme étant l’abbé de Saint-Non et son frère Monsieur de La Bretèche représentent effectivement ces personnalités.
En revanche, et pour ne prendre qu’un des exemples les plus fameux (nous laisserons au lecteur le soin de découvrir les autres dans le livre), le portrait du Louvre (ill. 2) toujours identifié comme celui de Mlle Guimard et qui porte la légende « Grave » sur le dessin n’a donc rien à voir avec cette première danseuse de l’Opéra : il s’agit en réalité de celui de Marie-Anne-Éléonore de Grave !
Feuille de croquis de portraits, détail
Plume et encre brune, pierre noire - 24 x 34,5 cm
France, collection particulière
Photo : Galerie Hubert Duchemin
Portrait d’Anne-Gabriel Meusnier de Querlon (?)
Huile sur toile - 81 x 65 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : RMNGP/R.-G. Ojéda
Revenons enfin au supposé Portrait de Diderot qui a fait couler tant d’encre ces derniers jours. La mention figurant sous le dessin esquissant le tableau du Louvre (ill. 3 et 4) n’est nullement illisible contrairement aux propos de Vincent Pomarède rapportés par Le Figaro. Il s’agit clairement, et sans aucun doute, de « Meunier ». Sur ce point hélas, les recherches de Carole Blumenfeld n’ont pas permis d’aboutir à une identification absolument certaine. Il s’agirait, selon toute probabilité et après qu’elle a éliminé toutes les autres possibilités, de l’écrivain Anne-Gabriel Meusnier de Querlon (1702-1780), auteur de plusieurs romans aujourd’hui bien oubliés (Psaphion ou la courtisane de Smyrne, Le Roman du jour...). Il fut également éditeur (Phèdre traduit en latin, une nouvelle édition des Poésies d’Anacréon, etc).
d’après François-Xavier Vispré (vers 1730 - ?)
Portrait d’Anne-Gabriel Meusnier de Querlon
Gravure
Photo : Wikimedia Commons
Il reste que le seul portrait connu de ce littérateur (ill. 5) ne ressemble pas vraiment à l’homme figuré par Fragonard. Le nez, en particulier, nous paraît assez différent. Mais il est difficile de comparer une gravure d’une qualité aussi faible avec l’art merveilleux du peintre. D’un côté, on a une représentation figée et grossière, de l’autre un chef-d’œuvre du portrait. Quant au nom écrit « Meunier » et non « Meusnier », on peut l’expliquer très facilement par la prononciation équivalente qui occasionnait de larges variantes dans l’orthographe des noms propres (et même des noms communs), une orthographe avec laquelle d’ailleurs Fragonard prenait souvent des libertés. Il est en tout cas certain que le personnage représenté porte bien le nom de Meunier (ou Meusnier). Un autre candidat, également écrivain comme le suggère le livre qu’il feuillette ostensiblement, pourrait être aussi Jean-Antoine Meunier, littérateur français né à Châlon-sur-Saône en 1707, mort dans sa ville natale en 1780, un nom que Carole Blumenfeld a écarté. Il faudra donc désormais s’habituer à ce nouveau patronyme, (même s’il faut encore lui laisser un point d’interrogation) celui d’un homme de lettres, certes, mais nettement moins prestigieux que l’éditeur de L’Encyclopédie. Le Louvre peut, une nouvelle fois, remplacer son cartel.
Cette histoire a plusieurs morales possibles. D’une part, qu’il faut toujours se méfier des certitudes colportées d’auteur en auteur et remettre en cause en permanence ce qui n’est pas prouvé. D’autre part, que cela doit inciter, comme nous l’a dit Jean-Pierre Cuzin, les historiens de l’art à rester toujours modestes : si cette feuille avait définitivement disparu, ces identifications n’auraient sans doute jamais été possibles et l’on aurait continué à disserter doctement sur les « figures de fantaisies » d’une manière finalement aussi fantaisiste que ce titre.
Enfin, tout cela démontre une nouvelle fois le rôle majeur que les marchands jouent souvent pour les redécouvertes en histoire de l’art. Bien que sollicité par de nombreux collectionneurs et musées étrangers pour l’acquisition de cette feuille, Hubert Duchemin (comme en leur temps Talabardon et Gautier l’avaient fait pour le Friedrich) a tenu à ce qu’elle soit acquise par un collectionneur français, préservant ainsi l’avenir pour aboutir, on l’espère un jour, à ce qu’elle termine son parcours au Musée du Louvre.
Carole Blumenfeld, Une Facétie de Fragonard Les révélations d’un dessin retrouvé, 2012, Editions Gourcuff-Gradenigo, 80 p., 20 €. ISBN : 978-2-35340-147-5.