Fenêtres, de la Renaissance à nos jours Dürer, Monet, Magritte


Lausanne, Fondation de l’Hermitage, du 25 janvier au 20 mai 2013

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1. Henri-Nicolas Van Gorp (vers 1756-1819)
Femme à la lorgnette, avant 1819
Huile sur toile - 40 x 32 cm
Rouen, Musée des Beaux-Arts
Photo : MBA Rouen

« Aucune femme d’écrivain ne comprendra jamais que son mari travaille quand il regarde par la fenêtre. » On peut adapter aux peintres la subtile analyse de Burton Rascoe1, tout en épargnant les femmes auxquelles Van Gorp rend d’ailleurs malicieusement justice (ill. 1). La fenêtre est évidemment un topos de l’histoire de l’art tellement classique qu’il fallait de l’audace pour l’aborder. Sise dans la maison de Charles-Juste Bugnion au milieu d’un parc, depuis lequel on aperçoit le lac Léman, la Fondation de l’Hermitage2 offrait un « cadre » idéal ; elle a relevé le défi en proposant pour la première fois une exposition iconographique, organisée en collaboration avec deux musées de Lugano : le Museo Cantonale d’Arte et le Museo d’Arte3. A Lausanne cependant, le parcours de visite obéit à un parti-pris quelque peu différent, non seulement parce qu’il déploie un nombre d’œuvres plus restreint, adapté aux contraintes des lieux, mais aussi parce qu’il est chronologique, entraînant le visiteur du XVe au XXIe siècle4. Le choix semble cohérent dans la mesure où le thème de la fenêtre traverse toute l’histoire de l’art et pourrait l’illustrer à lui seul. On ne trouvera pas forcément les chefs-d’œuvre qu’un tel sujet appelle spontanément, ne serait-ce que pour des difficultés de prêts, mais les commissaires ont su réunir un corpus suffisamment riche pour en évoquer les multiples facettes.

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2. Lorenzo di Credi (vers 1459-1537)
Portrait d’une jeune femme ou La Dame aux jasmins, 1485-1490
Huile sur bois, 75 x 54 cm
Forlí, Musei San Domenico, Pinacoteca Civica,

Difficile de ne pas commencer par Alberti. C’est l’occasion de rappeler que cette fameuse définition de la peinture comme une « fenêtre ouverte » ne fut employée qu’une seule fois par l’auteur du De pictura (1435) et que l’image se voulait plus technique que symbolique. « Je trace d’abord sur la surface à peindre un quadrilatère de la grandeur que je veux, fait d’angles droits, et qui est pour moi une fenêtre ouverte par laquelle on puisse regarder l’histoire. » L’histoire, non la nature. La formule aura la fortune critique que l’on sait, dotée d’une dimension métaphorique que son auteur ne lui avait pas donnée, et marque comme le rappelle Marco Franciolli5, une obsession toute occidentale pour la mimèsis. Il devenait indispensable de savoir placer les figures et les objets dans l’espace de manière rationnelle. Alberti et Piero della Francesca, auteur du De prospectiva pingendi, suivis de quelques autres, ont ainsi proposé différentes définitions de la perspective. On peut aussi évoquer « la vitre » de Léonard de Vinci6 et la « fenêtre d’Albrecht Dürer », celle du perspectographe, celle aussi que l’on retrouve dans les pupilles de ses personnages et qu’on aime voir comme un symbole des yeux miroirs de l’âme.

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3. Gérard Dou (1613-1675)
Femme au perroquet, vers 1665
Huile sur bois - 24,7 x 19 cm
Genève, Musées d’art et d’histoire
Photo : Flora Bevilacqua

Si la fenêtre est une métaphore du tableau, elle s’invite aussi dans l’image, d’abord comme un outil pictural auquel l’artiste a recours pour faire passer l’air et la lumière. La première salle de l’exposition présente des exemples variés. Ainsi Lorenzo Di Credi, comme d’autres artistes florentins, place La Dame aux Jasmins dans une loggia qui lui permet à la fois de structurer la composition et de l’ouvrir sur un paysage idéalisé (ill. 2). Plus loin, le Déjeuner au jambon de Willem Claesz. Heda fait preuve d’une certaine virtuosité dans le rendu des matières ; le peintre ne suggère la présence de baies vitrées (donc un espace extérieur au tableau) que par les rayons du soleil qui tombent sur la table et par le reflet des carreaux dans la vaisselle, l’orfèvrerie et les verres.
Plus qu’un outil, la fenêtre est parfois un motif pictural indispensable, simplement décoratif, dans le superbe trompe-l’œil de Johann Rudolf Bys qui donne des envies d’ailleurs, ou même nécessaire à l’intrigue, en témoigne La Femme asphyxiée de Charles Desains à laquelle l’air marin de Bys ferait le plus grand bien.
Elle symbolise surtout une frontière : entre l’intérieur et l’extérieur évidemment, entre l’espace public et l’espace privé et même entre l’univers féminin et l’univers masculin, au point que lorsqu’une femme franchit la limite et met le nez dehors, son honnêteté est remise en cause, surtout si elle laisse sortir un oiseau de sa cage (ill. 3)… Cette connotation n’est évidemment pas systématique, Champaigne et Raoux auraient pu être intégrés au parcours pour le rappeler, aimant à placer eux aussi leurs figures dans un encadrement qui allie l’effet de trompe-l’œil à la mise en valeur du modèle. Celui qui regarde l’œuvre se trouve alors dans l’espace public.

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4. Edvard Munch
Le Baiser, 1895
Aquatinte et pointe sèche - 34,5 x 27,8 cm
Vevey, Musée Jenisch
Photo : Claude Bornand, Lausanne
2013, ProLitteris Zurich

Il est pourtant assez rare que le spectateur reste sur le trottoir. Comme le montre une grande majorité des peintures exposées - les peintures, exclusivement -, la plupart des artistes choisissent un point de vue intérieur, faisant de la fenêtre une ouverture qui laisse entrevoir un monde vaste et lumineux. Moins souvent situé de l’autre côté de la vitre, le regard n’est guère convié à observer ce qui se passe dans l’univers clos et secret des maisons. Cette position de voyeur est davantage exploitée par la photographie (l’exposition présente par exemple les œuvres de Shizuka Yokomizo artiste contemporaine), par la littérature et par le cinéma, avec l’incontournable Fenêtre sur cour est évoquée dans le parcours. Hopper7 fait bien sûr partie des exceptions de la peinture, et l’influence du septième art, si sensible dans sa création, n’y est peut-être pas pour rien. Le Baiser de Munch en revanche fait du spectateur un voyeur tout en le plaçant aux premières loges, dans le salon, surprenant un couple qui s’enlace devant une fenêtre dont les rideaux ne sont pas tirés. Deux versions de la scène sont visibles : un dessin présente les amants nus, devant la baie vitrée (ill. 4), tandis que la peinture les montre habillés, s’enroulant dans le rideau, emportés par leur élan ou soucieux de ne pas être vus depuis la rue. L’œuvre plairait peut-être à Alain Robbe-Grillet qui fit des jalousies le sujet d’un roman, jouant sur leur pouvoir de cacher et de révéler, sur le double sens qu’elles contiennent surtout. Baudelaire aimait lui aussi le mystère et les rideaux : « Celui qui regarde du dehors à travers une fenêtre ouverte, ne voit jamais autant de choses que celui qui regarde une fenêtre fermée. (…) Ce qu’on peut voir au soleil est toujours moins intéressant que ce qui se passe derrière une vitre. Dans ce trou noir ou lumineux vit la vie, rêve la vie, souffre la vie. »8

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5. Antoine Duclaux (1783-1868)
La Reine Hortense à Aix-les-Bains, 1813
Huile sur toile - 35,3 x 25,2 cm
Salenstein, Musée Napoléon Thurgovie
Photo : Musée Napoléon Thurgovie

Les peintres ne se contentent pas de décliner le motif de la fenêtre, ils jouent aussi avec la métaphore qui fait d’elle un cadre, un tableau dans le tableau. Antoine Duclaux propose ainsi une belle mise en abyme avec La Reine Hortense à Aix-les-Bains, et la présence de cette silhouette mélancolique qui nous tourne le dos, plongée dans sa contemplation, ajoute bien sûr de l’intensité au « tableau » qui s’offre à elle et à nous (ill. 5). Ailleurs, dans d’autres peintures, la figure humaine disparaît, la fenêtre reste, le spectateur à le champ libre, il est invité à entrer dans l’œuvre et s’accouder au garde-fou. Hans Thoma le convie à admirer la vue verdoyante que découvre un battant grand ouvert et même à lire le livre posé sur le rebord. Marquet, en revanche, a supprimé tout indice visible de la fenêtre et ne la suggère que par la vue plongeante qu’il a peinte, la même dans plusieurs toiles. Entre naturalisme et symbolisme, Hammershøi enfin, nous met face à des fenêtres closes, dans un espace vide, glacé, silencieux, provoquant davantage une interrogation qu’une contemplation.

Vuillard, Bonnard et Matisse - dont on ne verra pas la Porte-fenêtre à Collioure malheureusement - remettent les choses à plat, maltraitent la perspective ; dehors, dedans, on ne sait plus où se trouve la frontière, et l’introduction d’un miroir ne fait qu’imbriquer un peu plus les univers entre eux (ill. 6 et 7). La surface picturale fait plier la réalité.
Les rapports entre intérieur et extérieur, entre observateur et chose observée sont bouleversés ; au fil des salles les artistes ouvrent de nouvelles perspectives. Les Visions simultanées de Boccioni mêlent l’expérience du spectateur à ce qui est vu à travers la fenêtre, appliquant les principes futuristes : « Les peintres nous ont toujours montré les objets et les personnes placés devant nous. Nous placerons désormais le spectateur au centre du tableau. »9. Réfugié en Suisse durant la Grande Guerre, Jawlensky peignit inlassablement ce qu’il voyait par la fenêtre de sa maison ; dans ces Variations, le paysage d’abord reconnaissable se transforme en plages colorées et harmonieuses. Mondrian, quant à lui (ill. 8), semble faire écho à une œuvre de Balthus exposée quelques salles plus haut : tous deux observent depuis la fenêtre de leur atelier le bâtiment d’en face. Balthus le traduit de façon épurée en le mettant presque sur le même plan que l’intérieur de la pièce où il se trouve ; plus radical, Mondrian opte pour structure orthogonale selon une stylisation en deux dimensions qui ressemble à une grille.


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6. Pierre Bonnard (1867-1947)
Intérieur, vers 1905
Huile sur toile - 59,5 x 40,5 cm
Zurich, Fondation Collection E.G. Bührle
Photo : SIK-ISEA, Zurich / J.-P. Kuhn
2013, ProLitteris Zurich
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7. Henri Matisse (1869-1954)
Nice, cahier noir, 1918
Huile sur toile - 33 x 40,7 cm
Winterthur, Hahnloser/Jaeggli-Stiftung
Photo : Reto Pedrini, Zurich
Succession H. Matisse / 2013, ProLitteris, Zurich

Finalement, « l’art se désintéresse du monde extérieur pour se concentrer sur la composition et la construction de l’œuvre, à commencer par la surface »10. Le motif de la grille ressurgit donc ; cette mise à carreaux que les artistes utilisaient pour leur travail préparatoire devint au XXe siècle une démarche artistique en soi, afin de « séparer nettement le monde de la vie (si confus et chaotique) du lieu autonome et autoréférentiel de l’art : un lieu soumis à un contrôle sévère, mais surtout ordonné et proportionné »11. On est loin de la paroi de verre de Léonard, celle qui devait faire oublier la matérialité du tableau au profit de ce qui est représenté.

Après une salle consacrée au surréalisme qui joue avec brio des paradoxes, de Max Ernst à Magritte (ill. 9) en passant par Delvaux, on débouche sur la fenêtre objet. Celle de Duchamp avant tout, qui transforme la French Window en Fresh Widow12, autrement dit « veuve impudente ». La fenêtre non seulement est fermée, mais elle est aveugle, les huit carreaux ayant été remplacés par des morceaux de cuir noir qui selon les instructions de l’artiste, devaient être cirés tous les matins pour qu’ils reluisent comme de « vrais carreaux », de vrais carreaux qui ne révèlent rien et font mentir (à moitié) Claude Roy pour qui « La fenêtre fermée n’en réfléchit pas moins / Le monde qu’elle tient à l’écart d’elle-même. »13


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8. Piet Mondrian (1872-1944)
Composition No. VI / Composite 9, 1914
Huile sur toile - 95,5 x 68 cm
Bâle, Fondation Beyeler
Photo 2013 Mondrian/Holtzman Trust
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9. René Magritte (1898 - 1967)
Eloge de la dialectique, 1936
Gouache sur papier - 38 x 32 cm
Bruxelles, Musée d’Ixelles
Photo : Mixed Media / 2013, ProLitteris Zurich

On passe alors aux œuvres de Mark Rothko qui fut séduit par la bibliothèque Laurentienne à Florence conçue par Michel Ange ; bien qu’involontairement, le maître italien « est parvenu précisément au type de sentiment que je recherche – il fait en sorte que les spectateurs se sentent pris au piège dans une pièce dont les portes et les fenêtres sont murées, de sorte que tout ce qu’ils peuvent faire est de se cogner la tête pour l’éternité contre le mur. » Le mur de la peinture devient objet de contemplation et support d’une vision intérieure. L’exposition conclut sur d’autres formes de fenêtres, la photographie bien sûr, mais aussi les écrans, la télévision, enfin et surtout l’internet qui n’invite plus à contempler le monde, mais le fait directement entrer dans nos intérieurs. Et si l’ordinateur « bugue », mieux vaut fermer toutes les fenêtres et redémarrer.

Commissaires : Sylvie Wuhrmann, Marco Franciolli, Giovanni Iovane.


Collectif, Fenêtres de la Renaissance à nos jours. Dürer, Monet, Magritte..., Skira/Fondation de l’Hermitage, 2013, 328 p., 48 CHF. ISBN 978-88-572-1796-3.


Informations pratiques : Fondation de l’Hermitage, 2 route du Signal, 1000 Lausanne. Tél : +41 (0)21 312 50 13. Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, le jeudi jusqu’à 21h. 
Tarif : 18 CHF (réduits : 7, 13 ou 15 CHF).


Bénédicte Bonnet Saint-Georges, jeudi 18 avril 2013


Notes

1Arthur Burton Rascoe (1892-1957), journaliste, éditeur et critique littéraire américain travaillant pour le New York Herald Tribune.

2La Fondation de l’Hermitage est dirigée par Sylvie Wuhrmann depuis août 2011.

3« Una finestra sul mondo. Da Dürer a Mondrian » du 16 septembre 2012 au 6 janvier 2013.

4Récemment, le Metropolitan Museum de New Yoork a abordé un thème similaire mais en choisissant de se concentrer sur le XIXe siècle uniquement : « Rooms with a View. The Open Window in the 19th century », du 4 avril au 4 juillet 2011.

5Marco Franciolli, « L’artiste à la fenêtre. Images processus et figures de l’art occidental, de Leon Battista Alberti à l’art contemporain », catalogue de l’exposition p. 13.

6« la perspective n’est rien d’autre que la vision d’un objet derrière un verre lisse et transparent à la surface duquel pourront être marquées toutes les choses qui se trouvent derrière le verre. »

7L’exposition Hopper du Grand Palais n’a pas facilité les prêts d’œuvres, aussi l’artiste n’est-il présent dans l’exposition de Lausanne que par une eau-forte de 1922, East Side Intérior, mais il est évoqué dans le catalogue.

8Charles Baudelaire, « Les fenêtres », Petits Poèmes en prose, 1869.

9Manifeste technique de la peinture futuriste, 1910, cité dans le catalogue de l’exposition p. 142.

10Giovanni Iovane, « Grilles », catalogue de l’exposition p. 162

11idem.

12La version exposée à Lausanne n’est pas celle conservée au Centre Pompidou mais celle de la Galleria Nazionale d’Arte Moderna de Rome.

13Claude Roy, « La fenêtre fermée », La France de profil, Poésies, 1970.





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