Faux sièges : l’aveuglement de Versailles


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Chaises de Louis Delanois faite pour la du Barry
Deux de ces chaises, conservées au château de
Versailles, sont sur la sellette.
Photo : Château de Versailles

Le Ministère de la Culture a diffusé samedi 11 juin un communiqué expliquant que suite à l’interpellation de « trois professionnels du marché de l’art » et à l’acquisition par Versailles de « plusieurs meubles […] semblant concernés [par l’affaire des faux sièges] pour un montant de 2,7 millions d’euros », il allait « lancer sans délai une inspection administrative relative aux processus d’acquisitions des biens évoqués en l’espèce dans cette affaire, ainsi que, plus généralement, sur les procédures d’acquisition en faveur des collections nationales ». Versailles, pour sa part, a indiqué suivre « avec la plus grande attention la procédure concernant d’éventuels faux-meubles du XVIIIe siècle, en coordination avec les services du Ministère de la Culture et de la Communication, et se réserve la possibilité d’intenter toute action en justice ».

Le ministère et le château ne pouvaient s’épargner ces communiqués devant le scandale qui fait plus que se profiler. Mais cela vient un peu tard. Certes, se tromper non pas une fois, non pas deux fois, mais probablement quatre fois (voire cinq en comptant les chaises dites du Belvédère, classées trésor national) est déjà très ennuyeux1. Mais dans ce cas précis les sièges concernés étaient de grande qualité et pouvaient tromper, pris individuellement. L’erreur est humaine... Là où le scandale est indéniable, et la responsabilité de la direction de Versailles directement engagée, c’est qu’elle était depuis longtemps au courant que quelque chose n’allait pas et qu’elle a préféré jouer la politique de l’autruche. Les sièges douteux n’ont à aucun moment été enlevés des salles (sauf pour photo ou restauration) et aucune recherche interne de la vérité sur l’authenticité n’a réellement été entreprise.

Nous avons pu nous procurer les nombreux courriels que l’expert Charles Hooreman avait envoyés à la conservation de Versailles pour dénoncer les falsifications2. Dès le 3 septembre 2012, c’est-à-dire il y a maintenant près de quatre ans, il avait mis en garde le château sur les deux ployants de Foliot, en envoyant à quatre conservateurs du château des explications très détaillées sur les raisons qui le poussaient à penser qu’il s’agissait de faux. Nous avons, bien entendu, interrogé Versailles sur l’ensemble des points abordés dans cet article. Nous avons reçu la réponse suivante : « Toutes vos questions concernent une enquête qui est en cours. Vous comprendrez, par conséquent, que nous ne commenterons pas cette enquête. Nous ne manquerons de vous tenir informé de toute action engagée par l’Établissement public dans le cadre de cette enquête, comme nous l’avons fait jusqu’à présent ». En revanche, Gérard Mabille, conservateur en chef du patrimoine, en charge à Versailles du département du mobilier et des objets d’art à l’époque de ces achats, a accepté de répondre à nos questions (voir son interview).

En avril 2014, Charles Hooreman écrivait à Béatrix Saule et à Gérard Mabille, alors sur le départ, à propos de la bergère de Madame Élisabeth à Montreuil. Et il détaillait une nouvelle fois les raisons pour lesquelles, à son avis, cette bergère était fausse. Des arguments extrêmement précis et qui auraient dû, à tout le moins, inquiéter la direction et l’inciter à agir.
Le 15 septembre 2014, Charles Hooreman envoya un mail à Béatrix Saule pour lui demander fermement que les œuvres ne soient plus présentées au public, et qu’elles soient également retirées des bases de données sur Internet. Inquiète, la directrice des collections l’invita alors à déjeuner pour le dissuader de prévenir la presse, tandis que lui voulait seulement que les objets incriminés soient retirés des salles.
Les ployants et la bergère étaient pourtant encore exposés à Versailles lorsque nous nous y sommes rendu le 3 mai dernier pour les photographier. Si la chaise de la Méridienne ne s’y trouvait pas, c’est uniquement parce qu’elle se trouvait dans le studio photo pour des prises de vue, et les chaises de Delanois, parce qu’elles étaient en atelier de restauration ! Donc, non seulement la direction de Versailles ne tenait aucun compte des soupçons très précis qui pesaient sur ces meubles depuis près de quatre ans, mais elle dépensait de l’argent pour les restaurer…

Béatrix Saule a expliqué à Connaissance des Arts que « Sur la foi des plus grands experts, le château considère que ces meubles sont bons sauf preuve contraire ». Qui sont ces « plus grands experts » ? Nous ne le savons pas, Versailles ayant refusé de répondre à cette question comme aux autres. Un ancien conservateur du Louvre témoigne de son incompréhension : « Normalement, les conservateurs sont eux-même les experts ». Nous avons voulu interroger un autre conservateur de Versailles, faisant partie du comité d’acquisition, et dont nous savions indirectement qu’il avait désormais plus que des doutes sur ces sièges. Il n’a pas voulu nous répondre, nous expliquant embarrassé alors que nous l’interrogions il y a quelques mois : « Sur cette affaire, je ne peux pas m’exprimer ». Croit-on vraiment que s’il avait été persuadé de leur authenticité il n’aurait pas défendu son musée ? Dommage que son avis n’ait pas compté. Une fois de plus, l’insupportable « devoir de réserve » a joué, qui s’applique à tout et à n’importe quoi. L’expertise, dans les musées, existe. Les gens compétents aussi. Mais lorsque la direction d’un musée décide quelque chose, même contre l’intérêt évident de l’établissement, les conservateurs n’ont plus qu’à se taire. Les meubles étaient achetés, donc ils étaient bons, il ne fallait surtout pas s’interroger davantage, l’essentiel était bien d’étouffer l’affaire.

Le nombre d’indices convergents faisant peser un grave soupçon sur ces sièges était pourtant très élevé. Aux remarques d’ordre technique, s’ajoutait notamment l’absence totale de provenance de meubles pourtant réputés commandés par la famille royale ou son entourage. Régulièrement, des œuvres d’art sans pedigree sont identifiées ce qui ne signifie pas qu’elles sont forcément douteuses, l’histoire des objets étant souvent complexe et réservant de nombreuses surprises. Mais voir autant de sièges royaux resurgir, en si peu de temps, sans qu’on retrouve aucune trace entre leur fabrication supposée et leur redécouverte aurait forcément dû finir par inquiéter.
Dans l’affaire des deux sièges du Belvédère, rendus il y a quelques mois à la galerie qui les avait vendus, les doutes qui auraient dû faire réagir Versailles ont décidé l’acheteur à commander une étude qui a duré trois mois et impliqué plusieurs spécialistes (ébéniste, dendrochronologue, doreur, etc.), débouchant sur un rapport d’une cinquantaine de pages qui démontrait la supercherie. Pourquoi Versailles n’a-t-il pas pris les mêmes mesures alors que les achats étaient plus nombreux ? En quatre ans, le seul meuble regardé d’un peu plus près (mais sans être démonté) est, fin 2015, la bergère de Madame Élisabeth, qui a été confrontée à celles du Louvre, et analysée par le C2RMF. Sans aucune conclusion, ni dans un sens, ni dans l’autre !

En réalité, si seul Charles Hooreman parlait haut et a été le premier à découvrir l’ampleur du problème, une grande partie des experts sérieux de la place de Paris étaient convaincus et pensaient depuis longtemps que les meubles étaient, au mieux, douteux, en tout cas pour ceux qu’ils avaient pu voir de leurs yeux. Quatre spécialistes au moins nous l’ont directement confirmé, avant que l’affaire ne devienne publique. Comment la direction de Versailles a-t-elle pu être aveugle à ce point ? C’est sur cette question, qui va bien au delà des procédures d’acquisition, déjà très lourdes et qu’il ne faudrait pas rendre encore plus complexes, que la commission du ministère de la Culture devrait plutôt se pencher.


Didier Rykner, dimanche 19 juin 2016


Notes

1Précisons un point important. On lit ici ou là que le passage en commission consultative des trésors nationaux devait garantir l’authenticité des meubles. Mais c’est méconnaître cette instance qui n’a pas pour rôle d’expertiser les objets qui lui sont présentés mais de juger, au vu des arguments des conservateurs qui les proposent, de leur importance pour le patrimoine français.

2Signalons à cette occasion que le spécialiste n’a jamais informé l’OCBC qui s’est saisi elle-même du sujet après que les soupçons émis par Charles Hooreman lui soient revenus. Le service spécialisé dans le vol et la contrefaçon des œuvres d’art a alors sollicité son expertise.





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