Interview de Gérard Mabille, à propos de l’affaire des faux sièges


Gérard Mabille était, de janvier 2008 à avril 2014, conservateur en chef au musée national du château de Versailles et des Trianon, chargé du département du mobilier et des objets d’art. À ce titre il était aux premières loges dans l’affaire des faux sièges probablement acquis par Versailles à cette époque. Si le château de Versailles, prétextant l’enquête en cours, n’a pas souhaité répondre à nos questions, celui-ci - qui n’est plus tenu par un devoir de réserve - a accepté de se prêter à cette interview.

Pourquoi n’avez vous pas cru Charles Hooreman alors qu’il a prévenu Versailles depuis quatre ans ?

Nous n’étions pas obligé de le croire. On pensait qu’il divaguait ou qu’il voulait régler des comptes avec Bill Pallot. Quand vous avez quelqu’un en qui vous avez confiance, que vous connaissez depuis trente ans, qui est expert auprès des tribunaux, employé par l’Éducation nationale comme enseignant à la Sorbonne et qui vous exhibe des faux qui ne sautent pas aux yeux… On a mordu, mais l’aspect humain est important. Versailles faisait aussi confiance en ses fournisseurs, on connaissait plus Pallot ou d’autres que Charles Hooreman dont on n’avait jamais entendu parler. On a été floué c’est clair, mais il faut se mettre à notre place.

Mais est-ce que les experts, ce ne devraient pas être les conservateurs eux même ?

Nous ne sommes pas experts, nous ne sommes pas omniscients. Nous nous appuyons aussi sur les avis d’un spécialiste. Si un Bill Pallot vous dit que c’est bien, et que cela confirme notre impression, on y croit. D’autant qu’ici, il s’agit de faux très finement faits.

Est-ce que Versailles n’a pas joué la politique de l’autruche ?

Si peut-être un peu, bien sûr. Mais c’est depuis les aveux de Pallot que les choses ont changé car ce sont eux qui montrent que l’on peut faire des chaises fausses très réussies. Ses aveux ont été un coup de tonnerre. Nous avons été opportunistes, peut-être à la légère, c’est indéniable. Mais encore une fois, il n’y avait pas de raisons de douter de l’opportunité de ces acquisitions. À tort. C’est comme ça, il faut faire face. Personnellement j’assume, c’est cuisant mais j’assume.

Comment Versailles a-t-il été amené à acquérir ces œuvres douteuses ?

Le problème de Versailles, c’est que le château recherche des meubles avec un pedigree, pas des meubles qui soient uniquement des chefs-d’œuvre. La recherche du mobilier royal nous impose cette contrainte.
En ce qui concerne les chaises Delanois, le dossier était en cours d’instruction quand je suis arrivé à Versailles. Pour les deux ployants, il y a eu une demande de certificats d’exportation. Nous étions alors à la recherche de ployants pour meubler la salle du Conseil. Ça tombait donc plutôt bien, et nous les avons achetés de gré à gré. La bergère de Madame Élisabeth a été acquise aux enchères, ce fut une décision collégiale.
Quant à la chaise de la Méridienne, elle nous a été proposée par l’intermédiaire de la maison Sotheby’s. Nous nous sommes déplacés à deux de la conservation, Pierre-Xavier Hans et moi, pour la voir toutes affaires cessantes. Sur le coup, nous y avons cru, et j’attends qu’on me dise que la chaise est fausse. Je l’ai trouvée plus belle que les deux fauteuils de la Méridienne, qui appartiennent à Versailles, et qui ont été redorés dans les années 80. Je n’ai jamais vu la chaise Greffulhe, du même modèle, et que je ne connais que sur photo.

Et les chaises du Belvédère ?

C’est important qu’on sache comment cela s’est passé. J’ai été convoqué une fin d’après midi par Pallot, qui m’avait ménagé une petite mise en scène dans son appartement de l’avenue Marceau. Il me fait passer dans la pièce d’à côté et au bout d’un moment me dit : « ça y est vous pouvez venir » et il enlève d’un geste une couverture qui se trouvait sur une chaise en me disant « voilà ! » J’ai bien sûr tout de suite reconnu une chaise du Belvédère. Je ne me suis pas dit que c’était un faux. J’y ai cru, d’autant plus que je n’avais pas de raisons de ne pas faire confiance à Pallot. J’en ai référé à Béatrix Saule qui était consciente de l’intérêt de la découverte mais qui m’a dit que ce n’était pas une urgence car on ne pouvait pas la remettre à sa place pour des raisons de sécurité. Peu après Pallot est venu avec sa chaise et on l’a comparée avec celle du Salon de Compagnie du Trianon. Il est vrai que nous étions dans un état d’esprit de confiance, et comme Versailles n’était pas acquéreur… On n’a entendu parler de la deuxième chaise que quand la galerie Kraemer a demandé l’exportation de deux chaises. J’ai demandé à Bill Pallot d’où venait les chaises, il m’a répondu qu’une dame de sa connaissance lui devait de l’argent et lui avait donné cette chaise en paiement. Et la deuxième chaise, il m’a dit que cette dame l’avait offerte à son propre fils. Ensuite, on a pensé qu’on se ferait critiquer si on les laissait sortir, qu’on dirait que Versailles ne protège pas ses chefs-d’œuvre. Nous l’avons donc fait classer trésor national en se disant que nous aurions le temps de voir.

Qui décidait des acquisitions ? Vous en tant que chef du mobilier ? Béatrix Saule ?

Les acquisitions étaient débattues par tous. Cela commençait par la réunion de conservation, puis il y avait la commission des acquisitions du château qui se réunissait de manière irrégulière avec un certain nombre de personnalités, et pour finir le conseil des musées.

Que pensez-vous de Bill Pallot aujourd’hui ?

Quand il m’a montré la première chaise du Belvédère, c’est là qu’il a commencé à me tromper. Il n’est pas près d’avoir mon pardon.

Propos recueillis par Didier Rykner


La Tribune de l’Art, dimanche 19 juin 2016





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