Une donation menace le Musée des Beaux-Arts de Tours


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1. Jardin de l’Archevêché et Musée des Beaux-Arts de Tours
Photo : Véronique Dujardin

« L’incroyable donation faite au musée des Beaux-Arts » de Tours. Le titre est de La Nouvelle République. Et les qualificatifs élogieux se multiplient : « exceptionnelle » (autre article de La Nouvelle République mais aussi Le Figaro), « incroyable » (la Tribune de Tours), « généreuse » pour 37° Mag, magazine en ligne (et « exceptionnelle » dans le corps du texte), « extraordinaire » si l’on en croit Connaissance des Arts… Il est vrai que les chiffres peuvent donner le tournis aux personnes les moins informées : 1200 œuvres d’art, 20 millions d’euros. Et, cerise sur le gâteau, le généreux donateur, Léon Cligman, un industriel de la région âgé de 96 ans, donne 5 millions d’euros de plus pour construire un nouveau bâtiment. Que demander de plus ?

Pourtant, dès l’énoncé de cette donation fait par la Ville de Tours il y a cinq jours à l’occasion d’une délibération en conseil municipal (voir la vidéo), celle-ci pose de nombreuses questions. Que contient-elle exactement, quels chefs-d’œuvre ? Nous avons interrogé la municipalité de Tours, qui ne nous a pas répondu, le ministère de la Culture qui nous a dit être actuellement en négociation avec la ville de Tours et ne pas souhaiter répondre et, enfin, nous avons contacté le donateur mais on nous a dit que celui-ci ne souhaitait pas s’exprimer. Parmi les questions que nous avons posées, ou voulu poser, il y avait celle-ci, apparemment fort simple : « quelles sont les vingt œuvres les plus importantes » ? On ne le saura pas. Des noms d’artistes circulent, donnés lors du conseil municipal (des peintures de Caillebotte, Corot, Delaunay, Derain, des sculptures de Degas, Germaine Richier, des dessins de Delacroix), ou par la presse (La Nouvelle République ajoute les noms de Henri de Toulouse-Lautrec, Maurice de Vlaminck pour les peintures, César pour les sculptures, Jean-Baptiste Carpeaux et Kees van Dongen pour les dessins, ainsi que des objets antiques d’Afrique, d’Égypte, de Grèce, de Rome).
Il y aurait dans la collection 1800 œuvres dont 600 ne seraient pas de niveau muséal et déjà rejetées, tandis que sur les 1200 restantes, le ministère de la Culture regarde actuellement ce qui pourrait entrer dans la donation qui serait faite à l’État pour dépôt à Tours.

Tout cela est donc d’un flou complet, d’autant que l’estimation donnée : 20 millions d’euros pour 1200 œuvres, est très faible alors que l’on parle de noms tels que Toulouse-Lautrec ou Degas. Cela renforce le sentiment que l’ensemble ne doit pas avoir grand-chose d’« extraordinaire » ni d’« exceptionnel ». Puisque nous ne pouvons pas avoir d’informations plus précises, nous rapporterons ce que nous a dit une personne proche du dossier : l’œuvre la plus importante serait un dessin de Degas ! Une feuille, par parenthèse, qu’il est impossible d’exposer de manière permanente. Quelqu’un d’autre nous a précisé que cette affaire était délicate, très « politique » (sic). Une troisième s’est retranchée derrière son devoir de réserve, l’air manifestement très gênée lorsque nous posions la question de l’importance réelle de la collection… Que de mystères donc qui laissent penser qu’en réalité celle-ci n’est importante que quantitativement, et beaucoup moins qualitativement.


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2. Cèdre du Liban dans le jardin de l’Archevêché
Photo : Véronique Dujardin

Tout cela ne serait pas très gênant, et finalement plutôt bénéfique, à condition que le ministère écarte les œuvres indignes du musée. Mais il y a un autre point, incroyable lui, et très grave, même s’il ne semble pas avoir suscité de commentaires chez nos confrères (sauf dans La Nouvelle République). Dans sa grande générosité, Léon Cligman donnera cinq millions d’euros pour construire une extension du musée qui accueillera sa collection.
Pour qui connaît le Musée des Beaux-Arts de Tours, ce projet est ahurissant. Le jardin du musée, dit jardin de l’Archevêché, entouré par les bâtiments anciens (ancien archevêché et dépendances du XVIIIe siècle, mur gallo-romain), avec en son centre un immense cèdre du Liban (ill. 2) classé « arbre remarquable », est un lieu enchanteur et magique au cœur de la ville. On se trouve ici dans un secteur sauvegardé, aux abords de plusieurs monuments historiques. Comment peut-on être inconscient au point d’y envisager une construction moderne ? Comment le ministère de la Culture peut-il laisser penser que cela serait possible. Même si la donation Cligman était exceptionnelle, rien ne pourrait justifier un tel vandalisme.


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3. Plan de Sauvegarde et de Mise en Valeur actuel
du Musée des Beaux-Arts et du jardin de l’Archevêché
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4. Emprise du bâtiment projeté

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5. Proposition de modification du Plan de Sauvegarde
et de Mise en Valeur

Regardons les documents projetés lors du conseil municipal et que nous avons extrait de la vidéo. On y voit d’abord le Plan de Sauvegarde et de Mise en Valeur du Secteur Sauvegardé (ill. 3) actuel où le jardin est protégé pour son « intérêt patrimonial et/ou historique », puis l’emprise envisagée pour le nouveau bâtiment sur le jardin (ill. 4), perpendiculairement à l’ancien évêché (auquel il se raccorderait) et le long du mur gallo-romain (qu’il cachera en partie), et enfin la révision prévue du PSVM (où le jardin n’apparaît d’ailleurs plus en vert) avec une surface couvrant 500 m2 au sol, sur deux niveaux (ill. 5). Regardons surtout les photos de ce lieu, pour ceux qui ne le connaitraient pas (ill. 1, 2 et 6). À quoi sert un secteur sauvegardé ?


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6. Vue de l’ancien Archevêché, où se trouve le Musée
des Beaux-Arts. Le nouveau bâtiment viendrait se
plaquer contre la façade à droite
Photo : Caspar Moller (CC BY 2.0)

La demande vient clairement du donateur, Léon Cligman. Que peut-on dire d’un homme de 96 ans qui décide d’imposer la construction d’un édifice consacré à sa collection sur un tel lieu ? Que peut-on dire d’une mairie et d’un ministère qui accepterait une telle exigence.
Il faut écouter entièrement la délibération du conseil municipal pour en croire ses oreilles : « Les donateurs proposent de construire une extension […] qui fera environ 1100 m2 sur deux niveaux. Mais pour ce faire ils ont besoin de déposer des demandes administratives aussi bien au niveau archéologique - il faudra faire un diagnostic et des fouilles éventuelles en fonction de ce qu’on trouvera - et également ils ont besoin en matière administrative de déposer une demande pour un permis de construire. Il convient donc d’autoriser M. et Mme Cligman ou toute personne qui se substituerait à déposer des demandes d’autorisation administratives nécessaires à la réalisation de l’extension du musée des Beaux-Arts et les autoriser à engager les réalisations des opérations archéologiques et des travaux de construction, de dire que la mise à disposition des emprises publiques nécessaires au projet ne donnera pas lieu à la perception de redevance pour occupation du domaine public. En conséquence je vous propose mes chers collègues de bien vouloir adopter la délibération ».
On souhaite donc déléguer la construction d’une aile d’un musée municipal, sur un terrain appartenant à la Ville, à un particulier qui, de plus, si l’on en croit ce qui a été écrit par certains confrères, décidera lui-même de l’architecte ? Et le conseil municipal a osé voter une telle décision, probablement illégale ?

On veut construire un édifice sur un jardin en secteur sauvegardé, plaqué contre un monument historique classé du XVIIIe siècle ? Aucun problème pense la Ville de Tours1 ! Il suffit de modifier le plan de sauvegarde, c’est vraiment très simple, d’autant que le projet « est accompagné et même soutenu par l’État et par l’Architecte des Bâtiments de France » affirme Françoise Amiot, adjointe au maire en charge de l’urbanisme, du patrimoine et de l’archéologie. Elle ajoute : « Il faut que nous sollicitions Monsieur le préfet pour la mise en œuvre de cette modification qui va passer techniquement par la réunion de la commission locale de secteur sauvegardé et puis une enquête publique ad’hoc sachant que tout cela a déjà été validé et vu très précisément par les services de l’État. » On admire la célérité de la Ville et de l’État ! Il est vrai que le donateur Léon Cligman a déclaré « souhaiter voir l’inauguration de son vivant » si l’on en croit le magazine en ligne local 37°-mag. Comme celui-ci a déjà 96 ans, il est urgent d’aller vite, on ne détruit jamais assez rapidement un lieu tel que celui-ci. On prévoit déjà un démarrage des travaux en 2017 et une inauguration en 2018 (selon Europe 1) !

Évidemment, cette belle mécanique va très rapidement se gripper. D’une part, on ne décide pas d’un claquement de doigt une telle opération sur un secteur sauvegardé, même avec la complaisance de l’État, d’autre part, les associations de protection du patrimoine n’ont pas l’intention de rester sans rien faire. Nous avons interrogé Sites et Monuments2 qui nous a confirmé qu’elle ne laisserait pas passer une telle chose sans épuiser tous les recours possibles.
Si Léon Cligman veut voir l’inauguration de sa collection, il lui faudra se résoudre à faire construire cette annexe ailleurs que dans ce lieu qui ne peut supporter aucune construction supplémentaire. La seule extension possible sans trop de dégâts (et encore) pour le Musée des Beaux-Arts de Tours se trouve à l’arrière du bâtiment, dans la cour qui jouxte la façade Nord, où le PSMV actuel laisse la possibilité de construire un édifice bas, sur un tiers du terrain, et qui ne se verrait pas de la rue car il ne dépasserait pas le niveau du mur qui la sépare du musée. Une solution a minima qui était d’ailleurs déjà envisagée, certainement pas pour la collection Cligman mais pour agrandir le musée afin d’exposer des œuvres qui se trouvent nombreuses en réserve.

Nous suivrons bien sûr attentivement ce dossier que nous mettons désormais en tête de nos priorités. Et rassurons le maire de Tours qui a expliqué lors de la délibération, que « cette donation [allait] propulser [le] musée municipal au niveau national ! Quel mépris pour son musée qui n’a pas attendu ni lui, ni la donation de Léon Cligman pour être non seulement de niveau national, mais même international puisqu’il est membre de FRAME, réseau de musées américains et français collaborant pour des projets scientifiques.


Didier Rykner, vendredi 24 juin 2016


Notes

1Un élu d’opposition, Nicolas Gautreau, a souligné pendant les débats les risques d’une telle opération, et son caractère incongru. Lui et une autre élue, Nadia Hamoudi, se sont abstenus lors du vote.

2Nouveau nom d’usage de la SPPEF qui prend ainsi le patronyme de sa revue.





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