Empereurs romains contre haute couture à l’Ecole des beaux-arts


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1. Cour vitrée de l’Ecole nationale supérieure
des beaux-arts avec les plâtres,
d’après une vieille carte postale
Photo : D.R.

On ne peut que regretter les critiques - renouvelées récemment - d’Aurélie Filippetti contre la société Wendel, mécène du Centre Pompidou-Metz. Car à notre connaissance, Wendel n’impose rien à cet établissement. Il s’agit là, à notre avis, d’un mécénat parfaitement normal et la manière dont la ministre, élue en Lorraine, semble régler ses comptes avec cette société est bien peu correcte.
En revanche, on ne peut que souscrire à son souhait d’une certaine moralisation par la mise en œuvre d’une charte déontologique. Nous avons nous-même parfois dénoncé certaines dérives où le mécène fait la loi et décide à la place des institutions, ce qui est parfaitement inadmissible.

Ce dont nous allons parler maintenant ne relève pas vraiment du mécénat, mais s’en approche dangereusement dans sa forme la plus discutable. Il s’agit de la location du Palais des Etudes de l’Ecole nationale supérieure des beaux-arts pour différentes manifestations, dont des défilés de mode.
Nous avions rencontré, il y a quelques mois, Nicolas Bourriaud, qui nous avait dit « ne pas avoir d’autres solutions » en raison des problèmes budgétaires de l’Ecole qui lui imposent de « développer les ressources propres de l’École ». Il nous avait alors affirmé vouloir occuper plus rationnellement le Palais des Études en « donnant l’exclusivité à une seule marque » afin de concentrer les défilés sur deux semaines au lieu d’en faire une cinquantaine tout au long de l’année. Selon lui, cela permettrait de « mieux travailler à l’intégrité du site ».

Ce discours n’est pas réellement acceptable en soi. Que l’École n’ait pas de subventions suffisantes est probable. Il nous a ainsi affirmé que « [ce que donne] l’État est absorbé pour l’essentiel par la masse salariale », et que « tout ce qui permet le développement doit se trouver sur le financement privé ». Le ministère doit donc être mis face à ses responsabilités. Mais cela ne justifie à notre sens en aucun cas la dénaturation de la Cour vitrée qui résulte de la solution retenue.
La location d’espaces publics à des sociétés n’est pas forcément condamnable, à deux conditions : elle ne doit pas priver les utilisateurs de leurs lieux de travail (ou de visite) et elle ne doit en aucun cas altérer ou mettre en danger les œuvres d’art et le bâtiment qui les abrite. Que le Louvre loue les espaces sous la pyramide et permette le soir aux invités de visiter de manière privative le musée n’est aucunement choquant. En revanche, que le Petit Palais vide entièrement une de ses galeries pour la louer, renvoyant ainsi des œuvres dans les réserves, est inadmissible. Tout est une question de bon sens et de proportion. Et si l’École des beaux-arts souhaite développer le mécénat (qui l’aide déjà en partie, avec la restauration de l’Hôtel de Chimay notamment), qu’elle cherche plutôt davantage de vrais mécènes.


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2. Salle des moulages au Victoria & Albert Museum
Photo : Didier Rykner

La Cour vitrée de l’École des beaux-arts a été créée pour abriter une extraordinaire collection de moulages (ill. 1). Ceux-ci existent toujours dans une large proportion, beaucoup étant conservés dans les Petites Écuries de Versailles sous la responsabilité du Louvre. La seule vocation de ce lieu, récemment restauré et qui s’abîme déjà, est de retrouver son usage d’origine qui constituerait (avec la chapelle de la même école où se trouvent l’autre partie de la gypsothèque) un extraordinaire outil de culture et d’éducation, au même titre que la section équivalente du Victoria & Albert Museum à Londres (ill. 2). L’unique devoir du ministère de la Culture et de la direction de l’école est de remettre ce lieu classé monument historique dans son état... historique.
C’est bien évidemment, tout le contraire qui se produit.


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3. Photographie ancienne montrant la
disposition des statues dans la cour
vitrée de l’École des beaux-arts
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4. Statues d’empereur romain en cours d’installation
dans la cour vitrée de l’École des beaux-arts
Photo : Didier Rykner

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5. Socle d’une des statues d’empereur romain
L’emplacement d’origine correspond au carré à gauche
Photo : Didier Rykner

Le retour de deux grands moulages d’empereurs romains datant de la fin du XVIIIe siècle avait néanmoins fait l’objet d’un consensus depuis plusieurs années entre l’École des beaux-arts et le département des Antiquités Grecques et Romaines du Louvre, affectataire de cette collection.
Le chantier était prévu au début du mois. Dans un premier temps, des socles en pierre, copie conforme des socles anciens, devaient être installés, avant le retour des statues colossales provenant de Versailles. Les travaux étaient en cours sur les socles, pour les déposer à l’endroit exact d’origine dont témoignent des photographies anciennes1 (ill. 3), quand tout a été stoppé : la direction de l’école s’est en effet aperçu que cet emplacement pourrait gêner les futurs défilés et notamment le montage du gros matériel.
Informé du fait que les socles n’étaient pas prêts à accueillir les statues, le Louvre décida fort logiquement de surseoir à leur déplacement. Tout fut donc interrompu car on ne savait pas alors si l’opération serait ou non définitivement annulée. Elle fut finalement repoussée au vendredi 27 juillet, date où nous avons nous-même pu photographier les sculptures en cours de montage (ill. 4 et 5). Pour l’instant, seul un de ces plâtres est revenu sur son socle.

Mais cette annulation a sans aucun doute occasionné des surcoûts, pour aboutir à une disposition des sculptures différente de celle d’origine, pourtant calculée pour donner le meilleur effet possible. Benjamin Mouton, l’architecte des monuments historiques, nous a confirmé que la place exacte d’origine aurait dû être respecté afin de conserver « l’équilibre subtil entre les statues et le décor ».
Rien ne dit que la société future locataire soit intervenue directement pour demander le déplacement de ces sculptures. Nicolas Bourriaud nous a même affirmé que « les colosses reviennent dans la cour sans les autres plâtres qui s’y trouvaient à l’époque. Détachées du mur, les sculptures apparaissaient grotesques et hors d’échelle, je n’en vois pas l’intérêt. Nous avons donc décidé de l’adapter à la situation actuelle mais cela n’a aucun rapport avec les activités de mode. » Nous contestons formellement cette explication qui ne correspond aucunement à la réalité. L’emplacement avait été soigneusement déterminé depuis le début, en accord avec l’architecte en chef des monuments historiques, l’Inspecteur des monuments historiques et le Louvre. Le déplacement a été décidé, alors que les socles étaient déjà en place, lorsque la direction de l’École s’est aperçue que les statues pourraient gêner les défilés et mettre en péril l’accord qu’elle s’apprête à signer avec une maison de haute couture.

La privatisation de ce lieu public est donc la cause d’une décision contraire à l’intérêt public qui imposerait de respecter l’histoire du monument. On doit, bien sûr, se féliciter du retour de ces statues et l’on peut considérer que le déplacement est somme toute assez minime. Mais cette histoire prouve que les défilés priment sur l’état historique. Sans compter les risques que font courir l’installation de l’infrastructure nécessaire : un jour ou l’autre, il y a fort à craindre qu’un échafaudage ou une grue ne se chargent accidentellement d’éliminer ces encombrantes statues...

English Version


Didier Rykner, lundi 30 juillet 2012


Notes

1Sur cette photo, la statue de droite est un moulage de la Pallas de Vellétri que le Louvre n’a pas souhaité déposer. Il lui a substitué un empereur romain qui était autrefois à l’Ensba mais à un autre endroit, et de dimensions équivalentes.




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