Émile Friant 1863-1932, le dernier naturaliste ?


Nancy, Musée des Beaux-Arts, du 4 novembre 2016 au 27 février 2017.

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1. Émile Friant (1863-1932)
La Toussaint, 1888
Huile sur toile - 255 x 334 cm
Nancy, Musée des Beaux-Arts
Photo : Wikipedia (domaine public)
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Le Musée des Beaux-Arts de Nancy propose une des meilleures expositions du moment1, permettant la redécouverte (et sans doute pour beaucoup la découverte) d’un grand peintre. L’acquisition par le Musée d’Orsay d’Ombres portées, tableau étonnant où les silhouettes d’un jeune couple se dédoublent par un jeu d’ombre projeté sur un mur, avait mis cet artiste sur le devant de la scène (voir la brève du 24/8/08). La présente rétrospective démontre qu’il n’est pas l’homme d’un seul tableau, ni même de deux si l’on cite l’autre toile très connue, La Toussaint (ill. 1). Il est l’auteur d’un œuvre cohérent, souvent original, qui s’insère dans son époque sans qu’on puisse le réduire à un seul style, et qui évolua jusqu’à sa mort en 1932, aboutissant dans ses derniers tableaux à une proximité frappante avec l’Art déco. Ainsi, le saisissant Portrait d’Henry Hunziker (ill. 2), à la fin de l’exposition, évoque les meilleures peintures de Bernard Boutet de Monvel.


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2. Émile Friant (1863-1932)
Portrait d’Henry Hunziker, 1928
Huile sur toile - 70 x 58 cm
Collection particulière
Photo : Didier Rykner
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Le parcours est identique à celui du catalogue. Il commence avec un ensemble d’autoportraits montrant comment Friant aima à se représenter pendant toute sa vie. Chacun de ces tableaux est saisissant, figurant un artiste sûr de lui, imaginatif, sachant varier les compositions sans jamais ennuyer. Prenons par exemple l’Autoportrait de 1887 (ill. 3). Le peintre a vingt-quatre ans, mais il fixe le spectateur avec l’assurance d’un maître. L’arrière-plan est occupé par une grande fenêtre derrière laquelle apparaît une maison et une petite silhouette mystérieuse, qui semble regarder le tableau en train d’être peint. Plus de quarante ans plus tard, l’homme a vieilli (ill. 4), mais il n’est pas moins fier, et l’œuvre n’est pas moins belle.


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3. Émile Friant (1863-1932)
Autoportrait, 1887
Huile sur panneau - 35,5 x 28 cm
Nancy, Musée des Beaux-Arts
Photo : Didier Rykner
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4. Émile Friant (1863-1932)
Autoportrait, 1920
Huile sur toile - 73,4 x 54,4 cm
Nancy, Musée des Beaux-Arts
Photo : Didier Rykner
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Friant avait un talent particulièrement précoce comme le montre une nature morte peinte alors qu’il n’avait que quinze ans (ill. 5). L’échec au prix de Rome n’entama pas son brillant parcours. Élève de Cabanel qu’il n’appréciait guère, il se montra davantage influencé par son premier maître, le messin Théodore Devilly. À travers celui-ci, il fut marqué par Delacroix ; en témoigne une très jolie esquisse pour un Sacrifice d’Abraham (ill. 6). S’il ne réalisa que peu de compositions historiques, il fut cependant décorateur, exécutant le plafond de la préfecture de Nancy, malheureusement roulé dans les réserves du musée après avoir été déposé pour le protéger pendant la guerre. Il reste donc difficile de juger cet aspect de son art.


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5. Émile Friant (1863-1932)
Nature morte, 1878
Huile sur toile - 55 x 46 cm
Collection particulière
Photo : Didier Rykner
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6. Émile Friant (1863-1932)
Le Sacrifice d’Abraham, vers 1883
Huile sur toile - 54 x 40 cm
Nancy, Musée des Beaux-Arts
Photo : Didier Rykner
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L’essentiel de la carrière de Friant fut consacrée aux portraits, aux paysages, et aux scènes de genre réalistes, souvent proches de celles de son compatriote lorrain Jules Bastien-Lepage, son aîné de quinze ans, qu’il admirait. Parmi les portraits, outre ceux dont nous avons parlé, nous distinguerons celui de Marie Lebeau, qui a été acquis en mai dernier aux enchères à Versailles par le Musée des Beaux-Arts (ill. 7). L’attitude de cette femme en noir, les mains croisées devant elle, qu’il reprendra dans d’autres toiles, fait penser à La mère de l’artiste de James Whistler, qui date de 1871 et fut acquise par l’État français en 1891. Signalons aussi de nombreuses figures d’artistes au travail comme celle de Victor Prouvé, autre nancéien et ami de Friant.
Les paysages sont moins nombreux mais pas moins beaux. Il s’agit souvent d’œuvres de petite taille, peintes pour lui même ou pour ses amis, ou comme étude pour des tableaux de genre, qu’il ne semble pas avoir exposées aux Salons. Sur une photographie, on le voit travailler en extérieur, une pratique qui n’était pas réservée aux seuls impressionnistes, des peintres dont il se rapprocha ponctuellement, dans certaines œuvres (ill. 8).
Il pratiquait aussi la photographie ou, en tout cas (on ne sait s’il les prenait lui-même), il les utilisait parfois pour préparer ses tableaux. Mais quelles qu’aient été ses techniques, il reste les œuvres, splendides.


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7. Émile Friant (1863-1932)
Portrait de Marie Lebeau, 1889
Huile sur panneau - 45 x 29 cm
Nancy, Musée des Beaux-Arts
Photo : SVV Pillon
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8. Émile Friant (1863-1932)
Le Steen d’Anvers, 1886
Huile sur panneau - 45,5 x 55,5 cm
Nancy, Musée des Beaux-Arts
Photo : Didier Rykner
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Nous parlions plus haut de La Toussaint (ill. 1), que le catalogue décrit comme annonçant le cinéma avec son cortège semblant avancer de droite à gauche. Une exagération sans doute, mais qui montre l’originalité du peintre. Dans ce tableau se voit aussi le goût de Friant pour les scènes sombres. Son art est rarement joyeux : même ses amoureux semblent souvent comme étrangers l’un à l’autre. Si La Toussaint n’est pas gaie, que dire alors de La Douleur (ill. 9), autre grande toile conservée au Musée des Beaux-Arts de Nancy, où l’on voit une femme en deuil se précipiter de désespoir vers la tombe fraîchement creusée ? Mais curieusement, pas davantage ces tableaux que L’Orpheline, autre figure priante et souffrante, ne laissent une impression morbide lors de la visite de l’exposition. Car on est avant tout devant d’admirables morceaux de peinture, où le noir devient une couleur.


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9. Émile Friant (1863-1932)
La Douleur, 1898
Huile sur toile - 242 x 364 cm
Nancy, Musée des Beaux-Arts
Photo : Wikipedia (domaine public)
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10. Émile Friant (1863-1932)
Présentation des odalisques au sultan, 1881
Huile sur toile - 33 x 40 cm
Nancy, Musée des Beaux-Arts
Photo : Didier Rykner
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Mais Friant est également capable d’humour. En témoigne un dessin étonnant, à la mine de plomb, La Tentation de saint Émile. Saint Émile, c’est lui bien sûr, tenté par le cubisme, mais aussi par le « rondisme » et par plein de petits monstres à la Jacques Callot. S’il ne fut pas « moderne » au sens où l’on entend ce terme, il évolua, nous l’avons déjà dit, tout en restant classique. Il ne fut pas symboliste non plus, à une exception près, un grand tableau qui n’est malheureusement pas localisé aujourd’hui (il est passé en vente il y a quelques années) mais représenté ici par une esquisse : on y voit un ballon aérostatique au milieu de nuées qui ne sont autres que des corps de femmes.

Ajoutons, pour terminer, que Friant fut un excellent dessinateur, et un remarquable graveur, aspects de sa production également bien représentés dans l’exposition. Il fut même sculpteur, à une ou deux reprises. Sa réhabilitation par Nancy - qui a acquis de lui cette année, outre le portrait déjà cité, une rare toile orientaliste (ill. 10) - est amplement méritée.

Commissaires : Michèle Leinen, Valérie Thomas et Charles Villeneuve de Janti.

Sous la direction de Charles Villeneuve de Janty, Émile Friant, le dernier naturaliste ? 1863 - 1932, Éditions Somogy, 2016, 207 p., ISBN : 9782757210963.


Signalons qu’en même temps que l’exposition Friant, le Musée des Beaux-Arts consacre une salle à un autre peintre lorrain de la fin du XIXe siècle, Édouard Moyse. Cette exposition est une version réduite de celle présentée il y a quelques mois au Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme à Paris.

Informations pratiques : Musée des beaux-arts, 3 place Stanislas, 54000 Nancy. Tél : +33 (0)3 83 85 30 72. Ouvert tous les jours sauf le mardi de 10 h à 18 h. Tarif : 7 € (réduit : 4,50 €).
Site internet du Musée des Beaux-Arts de Nancy.


Didier Rykner, mercredi 28 décembre 2016


Notes

1Notons aussi la muséographie sobre et très réussie, réalisée en interne, sans l’aide d’un muséographe.





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