Chronique Semaine de l’Art n° 18 : Le Louvre et Versailles face au scandale Ahae


Ce texte est la transcription de la chronique de l’émission La Semaine de l’Art n° 18 du 15 mai 2014.

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Une des photos de l’« artiste » Ahae
exposée au château de Versailles

Le site Louvre pour tous, créé et dirigé par Bernard Hasquenoph, a sorti il y a quelques semaines un véritable scoop qui n’a manifestement pas encore beaucoup intéressé les grands médias ni les quotidiens. On se demande vraiment pourquoi, alors que ses révélations sont symptomatiques – à une échelle jamais connue - d’une dérive que nous ne cessons nous même de dénoncer.
En réalité, son premier article est plus ancien puisqu’il remonte à août 2013. Il donnait alors le véritable nom d’un « artiste » - les guillemets sont nécessaires - connu sous le pseudonyme d’Ahae, dont une exposition de photographies était alors présentée à l’Orangerie du château de Versailles. Ce photographe s’appelait en réalité Byung Eun Yoo et était un richissime coréen dont la personnalité trouble était fort bien décrite par Bernard Hasquenoph.

Sa première exposition en France avait eu lieu dans un pavillon construit dans les Tuileries, rattachées administrativement au Musée du Louvre, et Louvre pour tous montrait alors que ces rétrospectives, aux Tuileries comme à Versailles, cautionnées par deux des plus grands musées français, étaient en réalité entièrement financées par Byung Eun Yoo lui même. Soit le niveau ultime des « publi-expositions » : un milliardaire se paie le Louvre et Versailles qu’il privatise pour exposer ses œuvres dont le moins que l’on puisse dire est qu’elles n’ont jamais brillé par leur importance artistique. Comme le dit Bernard Hasquenoph, le mélange des genres est total.
On rajoutera, car c’est également d’actualité, que ce même Byung Eun Yoo est pour un million et demi d’euros le mécène du bosquet de Versailles revu et corrigé par Othoniel, une réalisation décidée par Jean-Jacques Aillagon avant qu’il ne quitte la présidence du château.

Ces informations de Louvre pour tous étaient déjà gênantes pour ces musées. Depuis quelques semaines elles prennent un tour encore plus scandaleux alors qu’on a appris que l’« artiste » est compromis dans l’affaire du naufrage du ferry coréen le Sewol qui a causé la mort de plus de 300 personnes.
Nous renvoyons au site de Bernard Hasquenoph pour lire ce qui est reproché par la justice coréenne à ce monsieur auquel, pour quelques centaines de milliers d’euros, des musées français proposent leurs cimaises. Ajoutons d’ailleurs que Louvre pour tous vient aussi de révéler que la Philharmonie de Paris, dans sa salle d’exposition où sont organisées normalement des événements liés à la musique, va à son tour montrer Ahae sans que le président de la Philharmonie y voit un quelconque problème.

Nous avons souvent posé la question du mécénat. Nous sommes sans ambiguïté aucune favorable à celui-ci. Mais on rappellera qu’Henri Loyrette déclarait au Monde le 21 mars 2013 : « on peut être inventif [...] sans vendre son âme » affirmant qu’un mécène n’intervient jamais dans les choix artistiques du musée : « On définit un projet puis on le propose à un mécène, qui l’accepte ou pas. C’est toujours dans ce sens que ça fonctionne. »
C’était évidemment faux pour l’exposition d’Ahae aux Tuileries, comme ça l’était également à Versailles et comme ça le sera à la Philarmonie. Certains n’hésitent pas à vendre leur âme. Et, parfois, il s’aperçoivent un peu tard que c’était au diable.


Didier Rykner, jeudi 5 juin 2014





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