Cathédrale de Chartres : restaurations et découvertes


Chartres, c’est d’abord, bien sûr, la cathédrale, dont s’occupe la DRAC Centre avec beaucoup de compétence1. Depuis des années maintenant l’édifice bénéficie de campagnes successives de restaurations dont nous avions déjà parlé une fois (voir la brève du 9/7/09) à l’occasion des travaux sur le haut du chœur.


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1. Nef de la cathédrale de Chartres après restauration
Photo : Didier Rykner
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2. Chœur de la cathédrale de Chartres réaménagé par
Victor Louis, après restauration
Photo : Didier Rykner
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3. Antoine-Charles Bridan (1730-1805)
Assomption de la Vierge
Chartres, cathédrale
Photo : Didier Rykner
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Depuis, plusieurs chantiers ont été menés2, qui ont occasionné une polémique que nous n’avions pas évoquée faute de temps pour nous renseigner et venir sur place avec les responsables, ce que nous venons de faire. Nous comprenons les raisons pour lesquelles certains historiens et historiens de l’art ont contesté les travaux, mais nous pensons qu’ils ont tort sur ce point. Nous les comprenons car l’intérieur de la cathédrale de Chartres a complètement changé d’aspect. À l’édifice sombre dans lequel seuls les vitraux médiévaux apportaient de la couleur et de la lumière, une image éminemment romantique qui a enchanté les écrivains et les artistes des XIXe et XXe siècles, s’est substitué une nef claire (ill. 1), et un chœur dont le bas est entièrement peint avec des couleurs vives et très rococo (ill. 2). S’il s’était agi de remplacer ce qui existait avec un état reconstitué ou imaginaire, si les travaux avaient consisté à repeindre la pierre, nous aurions été bien sûr les premiers à les dénoncer. Mais contrairement à ce qui a été écrit ici ou là, il n’y a pas eu d’invention ni de restitution de couleurs disparues, ni même de peintures ajoutées là où il n’y en avait pas. Ce chœur, dû à Victor Louis qui a également commandé le groupe sculpté de l’Assomption de la Vierge (ill. 3) et six grands reliefs par Bridan3, n’est réapparu dans sa splendeur que parce qu’il a été nettoyé. Quant à la voûte, comme nous l’écrivions, elle a retrouvé son enduit d’origine du XIIIe siècle parfaitement conservé sous la saleté recouvrant deux badigeons successifs. Si cette couleur a ponctuellement été refaite dans la nef, là où elle avait disparu, c’est uniquement parce que cela n’aurait pas eu de sens de laisser certains endroits différents. Et il n’y a là nulle invention puisqu’il s’agit seulement de réintégrer cette teinte beige pour combler les manques.
Ce qui pourrait être contesté, c’est la coexistence de ces deux états : celui du XIIIe siècle et celui du XVIIIe siècle, qui étaient unifiés par la crasse qui les recouvraient. Mais l’un des deux badigeons ôté avait une couleur orangée qui n’était pas très loin de celle retrouvée aujourd’hui et l’ensemble est donc resté cohérent. Il s’agit essentiellement d’une vision XVIIIe du chœur de la cathédrale.


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4. Cathédrale de Chartres
À gauche, la nef restaurée
À droite, le transept gauche avant restauration
Photo : Didier Rykner
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5. Cathédrale de Chartres
Détail d’un transept avant restauration
Photo : Didier Rykner
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On voit sous certains angles la juxtaposition de l’état ancien et du nouveau (ill. 4). Incontestablement, le contraste est saisissant. Fallait-il laisser ce chœur et ces murs sous la saleté multicentenaire qui les recouvrait (ill. 5) ? Personnellement, nous ne le croyons pas. On est ici dans un débat proche de celui qui a agité les spécialistes à propos de la chapelle Sixtine, qu’on connaissait sombre, et qui est réapparue avec des couleurs maniéristes, certainement beaucoup plus proches de l’original. La cathédrale du XIXe siècle a vécu, on peut le regretter, mais on ne peut pas accuser les restaurateurs d’avoir agi sans raison. Et - mais c’est encore un avis tout personnel - l’état actuel nous semble magnifique. Une grande partie des vitraux a déjà été restaurée (le chantier combine leur traitement et celui de l’intérieur, ce qui permet des économies sur les échafaudages en évitant de les monter deux fois), et les travaux effectués dans la nef doivent encore se poursuivre dans les transepts.


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6. Antoine-Charles Bridan (1730-1805)
Éléments sculptés du jubé du XVIIIe siècle
Chartres, cathédrale
Photo : Didier Rykner
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7. Grille de l’ancien jubé du XVIIIe siècle
dans une chapelle (derrière la crèche et
avec un éclairage psychédéliques
heureusement tous deux provisoires)
Photo : Didier Rykner
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Pour en finir avec cette question de l’état du XVIIIe siècle, on pourrait vouloir replacer à l’entrée du chœur le jubé édifié à l’époque et démonté plus tard, ses sculptures de Bridan (ill. 6) et sa superbe grille (ill. 7) qui sont encore conservés dans la première chapelle à droite du bas-côté sud4. Projet qui avait été refusé jadis par le clergé. L’idée nous semblait bonne, mais après réflexion nous n’en sommes plus très sûr : d’une part, il y aurait forcément une partie restituée car certains éléments - certes mineurs - n’ont pas été conservés. Et d’autre part, une table de communion du XIXe siècle a remplacé ce jubé et il faudrait alors l’enlever. Mais pour la mettre où ? Il semble donc plus sage de conserver la présentation actuelle de la grille et des sculptures que l’on peut admirer (au moins hors de la période de Noël où est installée la crèche) plutôt que de modifier l’équilibre actuel.


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8. François Marchand (vers 1500-1551) et
Jehan Soulas (?-avant 1542)
Sculptures du tour du chœur de la cathédrale de Chartres
Photo : Didier Rykner
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9. Jehan Soulas (?-avant 1542)
Adoration des mages
Tour du chœur de la cathédrale de Chartres
Photo : Didier Rykner
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Un autre chantier est actuellement en cours, qui ne devrait, on l’espère en tout cas, pas donner matière à discussion : il s’agit de la restauration des sculptures extérieure du tour du chœur5, dues à plusieurs artistes des XVIe et XVIIe siècles. Celle-ci a commencé côté sud avec des scènes réalisées par François Marchand et Jehan Soulas (ill. 8 et 9). Ces œuvres étaient devenues quasiment invisibles tant elles étaient sales, ce qui contribuait encore davantage à l’atmosphère sombre de l’édifice. Il s’agit pourtant d’une statuaire admirable, en excellent état de conservation, et d’une subtilité rare, notamment dans les pinacles (ill. 10). La restauration est essentiellement faite par application d’une pâte de nettoyage, de type « peeling », à base de latex naturel qui est éliminée après séchage.


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10. Détail des pinacles du tour du chœur de
la cathédrale de Chartres
Photo : Didier Rykner
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11. Chapelle Saint-Piat de la cathédrale de Chartres
Photo : Didier Rykner
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La chapelle Saint-Piat est une construction qui donne sur l’abside de la cathédrale (ill. 11). Le trésor y était installé qui avait dû fermer en raison de mauvaises conditions climatiques. Après des années d’atermoiements qui ont notamment privé le public de la vue des fragments du jubé, parmi les plus beaux morceaux de sculpture gothique en France (ill. 12), ceux-ci y seront bientôt réinstallés en compagnie des statues-colonnes du portail royal déposées entre 1973 et 1976 pour être remplacées par des copies en pierre et actuellement conservées dans la crypte et peu visibles par le public (ill. 13), ainsi que de l’orfèvrerie et des tissus liturgiques.


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12. Chartres, vers 1230
Le sommeil et le réveil des Mages
Pierre (calcaire), traces de polychromie - 85 x 139 x 33 cm
Chartres, cathédrale
Photo : Didier Rykner
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13. Statues colonnes du portail de la cathédrale de Chartres
déposées dans la crypte
Photo : Didier Rykner
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14. Restaurateurs de peinture
murale au travail dans la chapelle
Saint-Piat de la cathédrale de Chartres
Photo : Didier Rykner
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Les deux niveaux seront aménagés après que le monument aura été remis en état (notamment la charpente d’origine). Au rez-de-chaussée, deux restaurateurs6 sont déjà au travail (ill. 14) pour dégager et restaurer des peintures datant du milieu du XIVe siècle qui viennent d’être redécouvertes (on les devinait sous les enduits) et qui sont pour l’instant encore inédites. Si leur état est extrêmement dégradé (le mur est entièrement saturé d’eau et de sels, ce qui rend d’ailleurs les solutions pour stabiliser la couche picturale très difficiles à trouver), il reste quelques endroit lisibles qui montrent qu’il s’agissait d’œuvres de très grande qualité, notamment sur le côté une Vierge de l’Annonciation (ill 15), et la peinture du côté de l’entrée (ill. 16) qui devrait réapparaître en partie après dégagement des enduits qui la recouvrent. Le commanditaire est sans doute Aymeri de Châtelus, évêque de Chartres de 1332 à 1342, qui légua une rente pour la création et l’entretien de douze chanoines qui célébreraient l’office divin dans cette nouvelle chapelle Saint-Piat. Cet évêque ayant résidé à Avignon, il est possible que l’auteur de ces peintures à la chaux soit un artiste italien, mais leur étude ne fait que commencer.


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15. Artiste français ou italien, vers 1330-1340
Annonciation, détail
Peinture à la chaux
Photo : Didier Rykner
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16. Peinture murale de la chapelle Saint-Piat
(sujet non encore identifié car peu lisible sous les badigeons)
Artiste français ou italien, vers 1330-1340
revers de l’entrée
Avant restauration.
Photo : Didier Rykner
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Notons une autre œuvre inédite, accrochée depuis cet automne sur les murs de la cathédrale dans le déambulatoire côté nord. Il s’agit d’un tableau du XVIIe siècle, une copie d’après Philippe de Champaigne (ill. 17) de sa fameuse Madeleine dont il existe deux exemplaires originaux, à Rennes et à Houston. La figure, moins ascétique qu’à Rennes, est plutôt en rapport avec celle du musée américain. Elle est inversée ce qui laisse penser que l’artiste a travaillé d’après une gravure, mais la qualité est excellente. Elle mériterait assurément d’être mieux connue. Cette toile7 était conservée dans l’ancien couvent de Carmélites de Chartres, devenu prison à la fin du XVIIIe siècle et qui est désaffecté depuis 2014.
Quant au superbe lutrin du XVIIIe siècle (ill. 18), qui est actuellement dans la chapelle Saint-Piat, la DRAC a souhaité qu’il retourne dans le chœur de la cathédrale, sa place légitime, ce qui a été accepté fort heureusement par le clergé.


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17. D’après Philippe de Champaigne (1602-1674)
Sainte Marie-Madeleine
Huile sur toile - 131 x 98,6 cm
Chartres, cathédrale Notre-Dame
Photo : DRAC Centre
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18. France, XVIIIe siècle
Lutrin
Chartres, cathédrale Notre-Dame
Photo : Didier Rykner
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Les chantiers ne manquent pas dans la cathédrale, qui bénéficie d’une vision d’ensemble et d’une attention constante de la DRAC. Outre la restauration de la chapelle Saint-Piat et l’installation du trésor (qui devraient être terminée fin 2018), la poursuite de la restauration du pourtour du chœur et des transepts, on signalera par exemple ceux qui pourraient concerner dans la crypte un décor commandé en 1645 (le contrat est conservé) à trois peintres, Philippe Delaronce, Antoine Verpré et Pierre Pauvert. Ce dernier est un artiste chartrain, auteur également d’une Résurrection du Christ (ill. 19) qui se trouve au revers de la façade de la cathédrale côté nord. Ces peintures murales sont absolument illisibles mais certainement bien conservées sous la croute de saleté qui les recouvre (ill. 20). Ce décor a une surface très importante et on espère pouvoir le revoir un jour.


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19. Pierre Pauvert
Résurrection du Christ, 1676
Huile sur toile - 360 x 170 cm
Chartres, cathédrale Notre-Dame
Photo : Didier Rykner
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20. Décor datant du XVIIe siècle et actuellement illisible
dans la crypte de la cathédrale de Chartres
Photo : Didier Rykner
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On constate donc avec plaisir que les choses bougent beaucoup à Chartres. Dans la cathédrale. Car pour ce qui est du patrimoine géré par la mairie, c’est une autre affaire, sur laquelle nous reviendrons en détail dans un prochain article.


Didier Rykner, mercredi 18 janvier 2017


Notes

1Nous remercions Frédéric Aubanton, conservateur régional des monuments historiques, Irène Jourd’heuil, conservateur des monuments historiques, Fabienne Audebrand, conservateur des Antiquités et Objets d’Art de l’Eure-et-Loir et Marie-Hélène Priet, responsable de la communication de la DRAC pour le temps qu’ils nous ont consacré dans la présentation des différents chantiers et pour les informations qu’ils nous ont données.

2L’architecte en chef des monuments historiques en charge de la cathédrale est Marie-Suzanne de Ponthaud qui a remplacé Patrice Calvel qui a pris sa retraite en 2013.

3En réalité, Bridan avait exécuté huit reliefs mais les modifications ultérieurs du chœur ont abouti au dépôt de deux d’entre eux, conservés au Musée des Beaux-Arts de Chartres, lui-même désormais fermé...

4Ils ont été réunis ici par la DRAC il y a quelques années. Deux autres sculptures se trouvent de part et d’autre de la chapelle axiale du déambulatoire.

5Les travées 9 à 14 du premier chantier ont été restaurées par Tollis, les travées 1 à 8 du chantier actuel sont restaurées par les entreprises H. Chevalier et Serge Giordani.

6Claire Dandrel et Julien Assoun.

7Sa restauration a été effectuée par Quentin Arguillère, et celle du cadre par l’Atelier Mariotti.





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