À Amiens, destruction partielle de monument historique, sous l’œil de la DRAC


Nos deux articles publiés respectivement en mars et avril 2013 sur la rénovation du Musée de Picardie, qui dénonçaient notamment le traitement que faisait subir le projet à la façade, au jardin et à la grille d’entrée du musée, ont eu un résultat très positif qui a permis d’amender le projet dans le sens que nous préconisions - en respectant le classement monument historique de ce monument.


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1. Grille classée monument historique
sur la rue Puvis de Chavannes
(elle est désormais détruite)
Photo : Didier Rykner
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2. Grille sur la rue Jules Lardière
Photo : Didier Rykner
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Malheureusement, un point nous avait échappé, que nous n’avions pas réellement abordé, et qui est resté tel quel dans le projet définitif : l’enlèvement des murs et des grille qui les surplombent longeant le bâtiment sur la gauche (illl. 1) et sur la droite (ill. 2) - les rues Puvis de Chavannes et Jules Lardière.
Or, il faut savoir que le classement du Musée de Picardie, qui date de 2012 seulement, inclut expressément ce mur de clôture dans la protection. Ce qui signifie, ni plus ni moins qu’Amiens Métropole est en train de détruire un monument classé avec l’aval de la Direction Régionale des Monuments Historiques, c’est-à-dire du Ministère de la Culture.
Voici quelques photos montrant l’avancée de ces travaux (ill. 3 à 5).


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3. État de la démolition rue Puvis de Chavannes,
le 13 janvier 2017
Photo : La Tribune de l’Art
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4. État de la démolition rue Puvis de Chavannes,
le 20 janvier 2017
Photo : La Tribune de l’Art
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5. État de la démolition rue Puvis de Chavannes,
le 30 janvier 2017
Photo : Stéphane Grodée
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Nous avons interrogé la DRAC à ce propos. Celle-ci a osé nous répondre ceci, qui mérite d’être cité intégralement : « La direction régionale des affaires culturelles Hauts-de-France ne peut apporter de réponse à votre sollicitation. Le directeur du pôle patrimoine et architecture vous invite à contacter l’aménageur, Amiens métropole, qui sera plus à même de répondre à votre sollicitation. » Donc, en gros, la DRAC se lave les mains de la destruction d’un monument classé, elle n’est même pas capable d’en assumer la responsabilité alors qu’il est de son rôle et de son devoir de s’y opposer, et elle renvoie les journalistes vers le démolisseur.

Quant à ce dernier, Amiens Métropole, au moins a-t-il accepté de nous répondre. Ses explications sont néanmoins irrecevables. Voici les arguments, et nos commentaires :

« Dès le XIXe siècle, l’ambition des architectes s’est heurtée à l’étroitesse de la parcelle affectée au musée. C’est d’abord pour donner une plus grande respiration au monument que les architectes de la rénovation ont proposé de retirer ce mur, et pour permettre de prendre du recul par rapport à son élévation. Elles ont également cherché à mettre en valeur l’intégralité du bâtiment en rendant davantage visible chacune de ses façades. »

Notre commentaire : cet argument est évidemment ridicule (et plus encore le terme de « respiration »). Si les architectes du musée s’étaient heurtés à l’« étroitesse de la parcelle » (une étroitesse qui est loin de sauter aux yeux, il suffit de regarder le musée - ill. 6), rien ne les empêchait de ne pas clore l’ensemble par un mur. Prétexter une quelconque « ambition » des architectes du XIXe siècle pour vandaliser leur œuvre au XXIe siècle est tout de même assez effarant, d’autant qu’il est très facile de montrer que ces murs assez bas ornés d’une grille n’empêchaient aucunement de prendre du recul par rapport à l’élévation des façades (ill. 7).


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6. Vu du musée, construit sur une parcelle soi-disant étroite
Photo : Didier Rykner
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7. Vue sur la façade latéral du musée côté rue
Puvis de Chavannes, soi-disant cachée par le mur et la grille
(état avant destruction du mur et de la grille)
Photo : Didier Rykner
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« L’idée phare du projet concerne le changement des accès et l’entrée par le Pavillon Maignan. C’est le long de cette façade, côté rue Puvis de Chavannes, que sera installée la rampe permettant la circulation des personnes à mobilité réduite et leur entrée dans le monument. La promenade qui longera cette façade sera traitée de façon spécifique par les paysagistes. »

Notre commentaire : une fois de plus, les accès handicapés sont utilisés pour justifier l’injustifiable. D’une part l’entrée du public - de tout le public - se faisant à l’avenir par le bâtiment construit derrière le musée, rien n’empêche d’y créer également l’accès handicapé. D’autre part, on prétend mettre en valeur les façades de côté tout en dénaturant l’une d’entre elles par la rampe handicapée qui pourrait parfaitement être placée au même niveau que l’entrée sur le nouveau bâtiment.

« De manière générale, le traitement des espaces extérieurs du musée et la mise en place de circulations et de jardins ouverts au public visent à redéfinir le rapport du musée avec la ville en l’ouvrant davantage sur l’espace public. Tel est le sens des interventions lourdes qui se déroulent actuellement. »

Notre commentaire : Il est parfaitement possible d’ouvrir le jardin au public en l’invitant à passer par les portes existantes...

« Les travaux portant sur le mur sont menés par une entreprise qualifiée Monuments Historiques, sous le contrôle étroit de la DRAC et avec une méthodologie très précise. Chaque élément du mur est déposé avec soin, afin que l’ensemble puisse être réinstallé dès que possible sur un autre site de la Métropole, en cohérence avec la date de construction du mur. Les éléments déposés ont été relevés, marqués et sont stockés à l’abri jusqu’à leur remontage : c’est le cas des grilles, des pierres et de la plus grande partie des briques. Ces travaux permettent en outre de faire des découvertes inattendues sur les méthodes de construction de l’époque, ce qui fera l’objet d’un rapport après démontage complet. »

Notre commentaire : Non seulement la DRAC laisse faire, mais elle contrôle cette destruction de monument historique ! Et dans quel objectif ? De remonter le mur ailleurs ! On aimerait savoir où. Qui a besoin d’un mur du XIXe siècle d’une dimension précise, faite pour un lieu précis ? Tout cela est incroyablement absurde. Si absurde d’ailleurs que certains amiénois ont eu des explications différentes : les pierres, briques et grilles seraient stockées à l’hôtel de Berny (un musée fermé) pour permettre une éventuelle « réversibilité » de l’aménagement. Comme si l’on pensait vraiment remettre un jour ce mur en place, après l’avoir détruit. Pardon, déconstruit, terme utilisé ici pour expliquer qu’on l’a détruit méthodiquement, pour pouvoir le reconstruire.
En réalité, le mur, et sa grille faisaient partie intégrante de l’œuvre architecturale, et c’est bien pour cette raison qu’ils avaient été protégés au titre des monuments historiques. Ils n’ont en eux-mêmes pas de valeur exceptionnelle et les installer ailleurs n’a aucun sens. Ceci, n’importe quel architecte devrait le comprendre.


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8. Vue du nouveau bâtiment du
Musée de Picardie
© Frenak + Jullien
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Tout cela est assez ridicule et scandaleux, d’autant que la conception du projet d’ensemble est, elle, plutôt réussie, même si l’architecture du nouveau bâtiment (ill. 8) semble assez médiocre. Au moins a-t-elle le bon goût d’être bien séparée du musée historique (le lien entre les deux se fera par le sous-sol) et plutôt discrète… Mais quel exemple donné par le ministère de la Culture, qui classe un monument en 2012 pour le détruire partiellement en 2017 ! Sans doute désirait-il se faire la main avant la démolition de l’escalier de la Bibliothèque nationale de France dont on nous dit aussi désormais qu’il serait remonté ailleurs. Non seulement les démolisseurs n’assument pas vraiment leurs actes, mais ils nous prennent pour des idiots.


Didier Rykner, lundi 30 janvier 2017





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