Caravage : la morale est sauve


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Tableau présenté dans la vente
Christie’s New York du 28 janvier 2015 comme
Garçon pelant un fruit de Caravage estimé
3 à 5 millions de dollars
Invendu
Photo : Christie’s

Nous n’avons pas l’habitude ici de commenter les résultats des ventes aux enchères, car nous ne nous plaçons que sur le plan de l’histoire de l’art, les records de prix obtenus par certains objets n’ayant pas grand chose à faire avec cette discipline. Les gros titres que nos confrères consacrent souvent à ces sommes parfois gigantesques ont pour conséquence de faire croire faussement que l’art ancien est un objet de spéculation, ce qui risque seulement d’inciter les politiques à inclure les œuvres d’art dans l’impôt sur la fortune.

Les ventes qui viennent de se dérouler à New York sont néanmoins particulièrement instructives, non en raison des quelques prix très élevés qui ont pu survenir, mais parce qu’elles contiennent une morale qui n’est pas sans intérêt pour la santé du marché de l’art, sa crédibilité, et donc, à terme, la défense de l’histoire de l’art.
Car lire un peu partout dans la presse qu’un tableau d’une laideur sans pareille a été peint par Caravage sans qu’un travail un peu critique y soit fait sur cette attribution, ce n’est rendre service ni au peintre, dont certains qui ne le connaissent pas ou le connaissent mal vont penser que, finalement, il n’est pas si génial que cela, ni au marché de l’art qui risque de voir ainsi se détourner des acheteurs potentiels peu informés. Cette toile n’était pas l’unique question que posait la vente. Celle-ci contenait des tableaux médiocres attribués à des noms prestigieux, et de beaux tableaux, dont certains étaient estimés beaucoup trop chers, avec des prix de réserve à l’avenant, qui n’ont donc logiquement pas trouvé preneur. C’était par exemple le cas du Theodoor Rombouts que nous avions publié. Beaucoup de marchands que nous avons rencontrés sur place s’en plaignaient, estimant qu’une telle politique jetait un vent de discrédit sur tout le marché de la peinture ancienne. Le résultat fut finalement logique et assez sain : le Garçon pelant un fruit est resté sur le carreau, ne suscitant pas semble-t-il la moindre enchère, et le pourcentage d’œuvres ravalées a constitué sans doute un record dans l’histoire des ventes de peinture ancienne.
A contrario, la vacation de dessins proposée par la même maison, beaucoup plus sérieuse dans ses attributions et dans ses estimations, a donné des résultats satisfaisants. Cela prouve au moins qu’on ne peut, dans le domaine de l’art ancien, faire n’importe quoi.


Didier Rykner, dimanche 1er février 2015





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