Antoine Raspal, peintre de l’élégance provençale


Grasse, Musée Jean-Honoré Fragonard, du 12 mai au 17 septembre 2017.

Arles, Musée Réattu, du 7 octobre 2017 au 7 janvier 2018.

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1. Antoine Raspal (1738-1811)
Arlésienne aux oeillets
Huile sur toile - 59 x 48 cm
Marseille, Musée Grobet Labadié
Photo : Musée Grobet Labadié
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Pour une fois, l’Arlésienne ne reste pas en coulisse ; sans même se faire attendre, elle apparaît dès la première salle, déclinée en une galerie de portraits qui firent la réputation d’Antoine Raspal (ill. 1 et 2). Et avant l’Arlésienne, ce peintre provençal de la seconde moitié du XVIIIe s’intéressa à une figure féminine moins coquette et autrement inaccessible : la Vestale. Il la peignit en 1763, et sans doute son tableau eut-il du succès puisqu’une autre version fut réalisée l’année suivante, légèrement différente1 (ill. 3). La Vestale devait avoir pour pendant le Sacrificateur, peinture aux dimensions similaires ; ces tableaux furent peints lorsque l’artiste étudiait à l’Académie royale de Paris dans les années 1759-1769, passant par les ateliers de Michel-François Dandré-Bardon, de Joseph-Marie Vien, du portraitiste Guillaume Voiriot, et de Jean-Baptiste Marie Pierre, futur premier peintre du roi.

On ne sait pas grand-chose d’Antoine Raspal, né à Arles en 1738, issu d’une famille d’orfèvres par son père, et de sculpteurs par sa mère2. Car son œuvre est malheureusement très restreint : quelque cinquante peintures sont aujourd’hui identifiées, six dessins, un carnet d’esquisses... Des gravures de vestiges antiques, notamment des tombeaux romains, ont été réalisées d’après des modèles qu’il a fournis, mais qui sont aujourd’hui perdus3. Il fut aussi chargé de copier les sceaux du Consulat arlésien médiéval.
Où se forma-t-il avant de se rendre à Paris ? La tradition veut que Guillaume de Barrême de Rochefort, peintre amateur qui vivait en ménage avec sa sœur Catherine, l’ait initié à l’art du portrait et lui ait ouvert son carnet d’adresses. Guillaume de Barrême et Catherine Raspal eurent un fils : le peintre Jacques Réattu sur lequel veilla son oncle par la suite.


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2. Vue de l’exposition
Antoine Raspal (1738-1811)
Les Arlésiennes
Photo : bssg
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3. Antoine Raspal (1738-1811)
Vestale, 1764 et avant 1764
Huile sur toile
Arles, Musée réattu
Paris, Conservatoire du Portrait du Dis-Huitième Siècle
Photo : bbsg
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L’exposition que consacre aujourd’hui le musée de Grasse à Antoine Raspal permettra, il faut l’espérer, de faire surgir de nouvelles œuvres. En attendant, le catalogue rédigé par Clément Trouche, spécialiste des textiles anciens et de l’histoire de la mode, plus que de peinture ancienne, a le mérite de dresser, dans les dernières pages, la liste des œuvres de l’artiste identifiées et de les reproduire quand c’est possible. Les recherches du commissaire pour cette exposition ont par ailleurs permis quelques découvertes étonnantes : deux peintures religieuses, néoclassiques, de grand format, ont ainsi été retrouvées il y a moins d’un an, roulées dans les réserves du Musée Réattu. En 1773-1774, Raspal, de retour à Arles, reçut en effet la commande de deux grandes toiles sur la vie de la Vierge pour l’église Notre-Dame-la-Principale. Si La Présentation au temple attend toujours d’être restaurée, La Visitation, qui a retrouvé son éclat, est présentée (ill. 4) à côté de son dessin préparatoire et d’une étude à l’huile pour la tête de la Vierge.

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4. Antoine Raspal (1738-1811)
La Visitation, 1773-1774
Huile sur toile
Arles, Musée Réattu
Photo : bbsg
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L’artiste met en scène les deux saintes femmes qui s’enlacent. Les quelques marches sur lesquelles elles se tiennent permettent d’animer leurs jambes et donc les drapés de leurs vêtements, dont les couleurs sont également soignées, sobres pour Elisabeth, vives pour Marie. Elles sont encadrées par leurs époux, Joseph étant, avec une certaine audace, présenté de dos et à moitié dans l’ombre. À l’arrière-plan, les feuilles ondoyantes du palmier contrastent avec la géométrie un peu sèche du temple. Enfin, à droite passent deux porteuses d’eau, dont la droiture exigée par leur jarre sur la tête est adoucie par la souplesse de leur robe ; elles pourraient être inspirées de l’un des multiples reliefs antiques que l’artiste avait sous les yeux à Arles. Les deux peintures étaient, semble-t-il, complétées par de petits tableaux pour le chœur et il n’est pas impossible qu’un dessin soit en rapport avec ceux-ci, qui met en scène la Fuite en Égypte en trompe l’œil, donnant l’illusion d’un relief sculpté.

Mais Raspal fut surtout connu pour peindre les habitants de sa ville natale ; surtout les habitantes. Cette exposition ne pouvait trouver cadre plus adapté que le Musée Fragonard, juste à côté du Musée du costume provençal qui fête cette année ses vingt ans et qui est également dirigé par la famille Costa ; il déploie pour l’occasion une sélection de robes et de bijoux du XVIIIe siècle, en écho aux peintures de l’artiste. Car Raspal décrit les vêtements des Arlésiennes avec une minutie admirable, à tel point que ceux-ci semblent être le sujet principal de ses tableaux : les différentes pièces d’une robe, les tissus, les motifs, les couleurs, les bijoux également, plus particulièrement la fameuse croix de Malte, sont parfaitement identifiables et offrent une documentation précieuse pour les historiens. Curieusement, tous ces portraits restent anonymes. Si leur visage est individualisé, aucune de ces Arlésiennes n’a pu être identifiée4. D’une peinture à l’autre, l’artiste répète plus ou moins la même formule et la même pose, un peu rigide : sur un fond neutre, le modèle est présenté légèrement de trois-quarts, coupé en dessous de la taille, une main sur la hanche, l’autre sortie du cadre, ce qui lui évite la difficulté de les peindre. L’une des jeunes femmes est portraiturée deux fois à l’identique, une autre semble apparaître plusieurs fois dans différents costumes. On en vient à se demander si les Arlésiennes sont des portraits commandés par la bourgeoisie locale ou bien si Raspal s’en servait pour l’atelier de couture que ses deux sœurs tenaient place du Sauvage. De la publicité en quelque sorte, un catalogue déployé sur les murs pour inspirer les clientes de l’atelier. Il a également peint quelques portraits miniatures plus souples, plus brillants, qui semblent davantage être des commandes de prétendants et de fiancés.


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5. Antoine Raspal (1738-1811)
Madame Privat de Molières et ses filles, vers 1780
Huile sur toile - 93,5 x 73 cm
Arles, Museon Arlaten
Photo : Museon Arlatn
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6. Antoine Raspal (1738-1811)
Autoportrait ou le Peintre et sa famille
Huile sur toile - 120 x 100 cm.
Arles, Musée Réattu
Photo : Musée Réattu
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Il réalisa bien sûr des portraits de l’aristocratie locale, habillée non pas à la provençale, mais à la mode de Versailles qui était diffusée par le biais des gazettes. C’est le cas par exemple de celui de Madame Privat et ses filles (ill. 5) qui offre un savoureux contrepoint à un autre portrait de famille, celui du peintre lui-même entouré de sa mère et de ses deux sœurs, Catherine et Thérèse (ill. 6). Le portrait de cette dernière est un tableau dans le tableau et l’on est tenté de le voir posthume.

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7. Antoine Raspal (1738-1811)
L’Atelier de couture, vers 1780
Huile sur bois, 32,5 x 40,5 cm.
Arles, Musée Réattu
PHoto : Musée Réattu
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L’un des chefs-d’œuvre de l’artiste est un petit tableau montrant l’atelier du Sauvage, dirigé par ses deux sœurs entourées de leurs couturières (ill. 7). L’artiste semble s’être ici inspiré de la peinture hollandaise du XVIIe siècle. La mise en scène est dynamique avec ce contraste d’ombre et de lumière qui fait chatoyer les textiles. Une silhouette assise de profil se détache à contre-jour, elle semble désigner du doigt un tissu que tient sa sœur probablement, debout dans la lumière. Cousettes et couturières sont réparties autour de la table devant la fenêtre, dans des attitudes et des costumes variés. Les robes des clientes, vibrantes, colorées, ferment la composition, accrochées au fond de la pièce. L’influence hollandaise se retrouve dans une autre scène de genre illustrant un intérieur de cuisine. Là encore l’artiste joue sur les contrastes : une servante assise à droite, à gauche une femme élégante se tient debout et paraît préparer du chocolat.

Outre un rare paysage attribué à Raspal, on pourra aussi admirer un tableau redécouvert relativement récemment : La Promenade des Alyscamps, ce lieu près des vestiges de la chapelle Saint-Accurse où l’on venait exhiber ses plus belles tenues après la fête du 15 août. Les femmes de toutes les classes sociales se mêlaient et rivalisaient d’élégance dans l’espoir de figurer dans les chroniques d’Arles . On reconnaît Madame Privat, les sœurs Raspal qui se tiennent le bras, tandis que des scènes galantes se jouent ici et là...
À la Révolution, Antoine Raspal s’éloigna peu à peu de la peinture pour embrasser une carrière politique ; il devint vers 1800, juge de paix, renonçant aux exigences de l’élégance pour des lois plus sévères, mais justes.

Commissaire : Clément Trouche


Clément Trouche, Antoine Raspal Pinxit, Musée Fragonard 2017, 209 p., 28 €.


Informations pratiques : Musée Jean-Honoré Fragonard, 14 rue Jean Ossola, 06130 Grasse. Tél : 04 93 36 02 07. Ouvert tous les jours de 10 h à 18.
Musée Provençal du Costume et du Bijou 2 rue Jean Ossola, 06130 Grasse


Bénédicte Bonnet Saint-Georges, lundi 3 juillet 2017


Notes

1On connaissait la seconde version, au Musée Réattu ; la première version a été découverte le 23 octobre 2016 dans une vente. Elle est entrée dans les collections du Conservatoire du Portrait du Dix-Huitième siècle (CPDHS), à Paris.

2Son grand-père maternel est le sculpteur Pons Dedieu, son oncle est Jean Dedieu.

3Parmi les planches gravées par J.-B. Guibert et publiées en 1808 par Jean-François Noble de La Lauzière dans son Abrégé chronologique de l’histoire d’Arles, il y a par exemple le tombeau de Favius Memorius dans la cour de l’église des Minimes d’Arles, ou le Sarcophage de Tyrrania.

4Une exception : le portrait de Gabrielle de Ginestous en Arlésienne, mais ce portrait a disparu.





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