Gaston La Touche (1854-1913), les fantaisies d’un peintre de la Belle Époque


Saint-Cloud, Musée des Avelines, du 16 octobre 2014 au 1er mars 2015.

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1. Gaston La Touche (1854-1913)
La Rentrée au port, 1897
Huile sur toile - 201 x 201 cm
Saint-Cloud, Hôtel de Ville
Photo : Ville de Saint-Cloud/A. Bonnet

La grande histoire de l’art, la nôtre quoi ! n’est pas faite que de grands noms. Elle a tout intérêt, n’en doutons pas un instant, à se pencher également sur les artistes passés de mode, jadis au pinacle, à présent d’autant plus et – injustement – rabaissés. Quel suggestif procès en révision, agrémenté du parfum de la (re)découverte, ne peut-il s’ouvrir avec le très poétique Gaston La Touche (1854-1913), trop vite, trop facilement étiqueté peintre de la Belle Époque ? Après Duval Le Camus en 2010 (voir l’article), après Dantan en 2013 (voir l’article), c’est donc une fois de plus un artiste mésestimé, lié comme eux à Saint-Cloud, qu’entreprend de réhabiliter l’actif et valeureux Musée des Avelines, ce musée fût-il situé en dehors du sacro-saint périmètre parisien qui capte généralement toutes les attentions (au-delà du « périph », point de salut ?). Faut-il du reste que Saint-Cloud, tout à la renommée de son parc, s’enferme à l’excès dans la nostalgie d’un royal puis impérial château incendié (par des obus français, ne le disons pas trop…) en 1870 ? – Chance ou malchance pour Gaston La Touche en tout cas que d’être un peintre de l’endroit, fidèle à sa ville natale où il tenait salon et atelier, se déployant ostentatoirement à l’Hôtel de Ville (mais il faut le savoir et oser entrer…) ainsi qu’à l’église Saint-Clodoald, non loin de la mairie (mais aime-t-on bien visiter les églises du XIXe siècle, et La Touche, on y reviendra plus loin, est-il même soupçonné d’être aussi un admirable peintre religieux ?). Quoi qu’il en soit, La Touche n’est pas, tant s’en faut, absent des collections du musée de sa ville, comme le démontre avec beaucoup d’efficacité l’actuelle exposition (elle dure jusqu’en mars, facile donc d’en profiter). La démarche à vrai dire est d’autant plus justifiée que le bel édifice palatial des Avelines, fier de son élégant style néo-classicisant des années 301, ne peut faute de place exposer en permanence tous ses La Touche (il va, il est vrai, bientôt s’agrandir au deuxième étage). Hors Saint-Cloud, c’est plutôt le grand silence. De fait, il y a quelque paradoxe à constater que ce peintre si connu dans les années finissantes du XIXe siècle et à l’orée du XXe, régulièrement exposé dans les Salons de l’époque, notamment à l’incontournable Société nationale des Beaux-Arts depuis 1890, largement acheté par des organismes publics ou étatiques (ministères de la Justice et de l’Agriculture, Palais de l’Elysée, gare de Lyon), admiré de Budapest à Buenos Aires, de Vienne à Sidney, New York ou Munich, en ce monde riche et privilégié d’avant 1914, n’est même pas ou à peine montré aujourd’hui dans les deux grands musées parisiens – Orsay et Petit Palais – où il figure pourtant en force (le montre à suffisance l’actuelle exposition). Tout de même qu’on peut le découvrir dans nombre de musées de notre pays (citons entre autres Reims, Tourcoing, Alençon, Saint-Quentin, Beauvais, Brest, Versailles et jusqu’au très voisin musée de Boulogne-Billancourt) qui ont contribué à l’événement, sans parler de l’inévitable prodigalité des ventes publiques et du cas particulier mais éblouissant de la villa d’Edmond Rostand à Cambo-les-Bains, ineffable lieu de mémoire ouvert au public, qui suffirait à lui seul à assurer la survie artistique du maître La Touche. Tant et si bien que l’exposition des Avelines a pu (sagement) renoncer à de coûteux emprunts à l’étranger, mis à part une remarquable exception du côté de l’Angleterre, grâce à la ferveur d’une collectionneuse et spécialiste de l’artiste2 : on lui doit le seul ouvrage récent sur le peintre (2009), et elle a prêté quantité d’œuvres pour cette salvatrice monstrance, première exposition La Touche depuis 19143. Profitons donc à présent de la légitimité que confèrent les centenaires…

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2. Gaston La Touche (1854-1913)
Les Amoureux, 1893
Pastel - 80 x 48 cm
Saint-Cloud, Musée des Avelines
Photo : Ville de Saint-Cloud/G. Plagnol

Il est vrai que notre peintre de Saint-Cloud a de quoi déconcerter, ce qui ne fait que le rendre plus attachant, à coup sûr inattendu, voire moins ou même très peu convenu. – Diversité des sujets, variété des inspirations, fusion des techniques (Gaston La Touche confond d’une manière très caractéristique les effets de la peinture à l’huile, de l’aquarelle et du pastel) et, couronnant le tout, une difficulté à définir son art, par conséquent à classer La Touche, le mal aimé, puisque, aussi bien, c’est toute la période qui est mal comprise, sous-étudiée, niée et appauvrie dans sa riche et captivante complexité. À tout prendre, cet autodidacte que fut La Touche, à la vocation un temps contrariée par ses parents (ils veulent au départ en faire un commerçant puis le gardent comme jardinier, p. 6), échappant à l’École des Beaux-Arts mais exposant aux Salons dès 1874, à 20 ans, à vrai dire non sans hésiter d’abord entre sculpture et gravure, La Touche donc ne fut ni peintre d’histoire ni académiste « pompier », quoiqu’il entende fort bien, et c’est tant mieux, le jeu des formes (voir sa déliée Rentrée au port de 1897, p. 117) (ill. 1), laquelle trône pour l’occasion en vigie de l’exposition, avec des nymphes aussi adorablement flexibles que celles d’un Rubens, mais Gaston La Touche n’est pas non plus un bonasse paysagiste à la mode impressionniste du moment, même s’il avouait avoir voulu devenir l’élève de Manet et, par la suite, il ne cède pas davantage aux tendances néo-impressionnistes, quand bien même cela aurait pu apparaître un peu plus moderne (dans tous les cas, cela l’eût sauvé en nos temps plutôt conformistes…), comme si l’exercice du paysage était trop étroit à ses yeux. Pour autant, La Touche ne s’est pas intégré non plus à la galaxie des symbolistes ou des stylisateurs à la Pont-Aven : ses fééries – c’est le qualificatif qui convient le mieux – restent trop simples, disons aussi trop picturalement complaisantes, trop marquées en même temps d’un certain naturalisme voire de quelque réalisme anecdotier, eu égard à ses premières tentations artistiques. De fait, jusqu’en 1890 au moins, comme le montre une première partie de l’exposition, Gaston La Touche œuvre, comme tant d’artistes des années 1870-1880, à la façon de Ribot, de Dantan (hommage à cet autre peintre de Saint-Cloud !), de Friant ou Dagnan-Bouveret (voir Le Repos au pied de la Grande Cascade de Saint-Cloud, de 1877, p. 7, Le Coin de cuisine, vers 1877, p. 79, L’Accouchée de 1883, p. 51, etc.). – Phase relativement passagère et cadrant mal avec l’image que l’on peut se faire habituellement de l’aimable et chatoyante production de cet artiste. De Zola, Gaston La Touche grave ainsi en 1879 des sujets tirés de l’Assommoir (p. 49) pour passer même à un réalisme social entre Roll et Adler comme celui du déclamatoire En grève (p. 11) inspiré de Germinal (1885) – toujours la même typique référence à Zola –, tableau exposé aux Artistes français en 1889, à présent non localisé et connu seulement par une estampe de Méaulle, ce que documente à l’exposition une modeste pointe sèche, néanmoins démonstrative, intitulée la Grève d’Anzin en référence au retentissant conflit social de 1884 (p. 11 également). Un subtil souvenir de cet humanitarisme se décèle encore dans le beau pastel des Amoureux de 1893 (p. 86-87) (ill. 2), où le réel tend irrésistiblement à l’idéal, heureuse et récente acquisition du musée des Avelines (voir la brève du 6/8/12), lequel ne s’en tient pas seulement, observons-le, à faire des expositions…


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3. Gaston La Touche (1854-1913)
Le Peintre de génie ou Le Peintre célèbre
Huile sur bois - 70 x 80 cm
Londres, collection particulière
Photo : D. R.
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4. Gaston La Touche (1854-1913)
L’Allégorie de la Paix, 1897
Huile sur toile - 434 x 635 cm
Saint-Cloud, Hôtel de Ville
Photo : Ville de Saint-Cloud/A. Bonnet

Reste que, en 1891, Gaston La Touche rompt assez brutalement avec cette production réalisto-sociale (il en aurait fait tout un autodafé dans son jardin, p. 10 !). Dès lors se révèle le vrai et définitif La Touche, étourdissant de fantaisie, aimable et gracieux conteur, voire facétieux et ironiste, metteur en scène charmeur, vibrant coloriste, soit un plaisant et virtuose inclassable, à ne pas prendre trop prendre au sérieux, si l’on se borne à une traditionnelle et répétitive histoire de l’art qui ne sait pas davantage que faire, hors banalisation pseudo-impressionniste, d’un Léandre si proche à tant d’égards de La Touche, ne serait-ce que par l’inspiration normande (La Touche avait lui aussi une maison à Champsecret, p. 6, p. 78), comme il l’est tout autant d’Albert Besnard ou du premier Desvallières, artistes naviguant eux aussi entre réalisme, décorativisme (ils aiment les grandes surfaces) et idéalisme. – Une situation richement complexe qui n’a guère, il faut le reconnaître, favorisé La Touche, passé de mode une fois décédé, exactement comme le grand Albert Besnard s’est vu frappé d’un injuste et proprement inexplicable discrédit qui pèse à présent sur son renom sinon sa survie (Camille Mauclair, en 1914, sait faire le rapprochement entre les deux artistes, p. 63, Jacques-Emile Blanche renchérit intelligemment en 1931, p. 52). Doivent être relevées ici (voir p. 14, 50, 54, 59) les affinités de Gaston La Touche avec le graveur Bracquemond, autre réaliste naturaliste repenti, qui cultive lui aussi à partir d’une certaine date les effets irisés de matière et de lumière : La Touche rencontrait souvent son vieux voisin de Sèvres et bénéficiait de ses encouragements, ce qu’illustre le grand portrait quelque peu rembranesque de Bracquemond et son disciple – La Touche en personne – peint par ce dernier en 1906 (Musée d’Orsay, p. 81).
Des féeries de couleurs, diaprées, des enchantements de rêve, des scintillements de fêtes avec carrosses et falbalas (typique exemple peint en 1911 pour le paquebot France, p. 91), de fraîches verdures paysagères, des orchestrations galantes qui faisaient prononcer par de superficiels et hâtifs contemporains les noms tutélaires et obligatoires de Watteau et de Fragonard (cf. Bénédite en 1909, p. 66, ou encore Ernest de Ganay en 19254) – comme si l’histoire de l’art pouvait être, était jamais un éternel recommencement ! –, c’est tout un réalisme esthétisant aux assonances un tant soit peu littéraires qui constitue désormais, dans une trajectoire fort remplie, en gros une vingtaine d’années (l’artiste décède assez tôt), le monde d’idéalisation poétique, disons d’évasion, cher à l’original et prodigue La Touche. Non parfois même sans quelque facilisme mondain et moqueur : voir son thème favori, vite agaçant, des Singes hominisés (p. 22-24) ainsi que Soixante à l’heure ! (p. 62), ou ses Faunes par trop faunesques de 1904 (p. 36-37), et jusqu’à une plaisante satire de la peinture salonnarde (p. 103) montrant un incapable singe peintre qui, dérisoirement, singe à son tour l’acte de peindre en produisant une peinture elle-même affligeante en ce qu’elle défigure la beauté et la vérité de la Nature, ce qui pourrait à la limite viser Puvis de Chavannes (ill. 3) ! Inouïe, presque incongrue, est surtout la parade finalement anti-allégorique de la Paix (La Touche, peintre d’histoire quand même !) qui, depuis 1897, décore tout un mur – plus de 6 m de long sur 4 de haut – de la Salle des mariages de l’Hôtel de Ville de Saint-Cloud (p. 16-17, ill. 4) : la visite en sus de l’exposition du musée s’impose évidemment. – L’Hôtel de Ville abrite en temps normal bien d’autres prouesses picturales de La Touche, telle l’ahurissante Rentrée au port de 1897 déjà citée, jeu d’alanguissantes naïades sur fond de mer paradisiaque trop bleutée : le cinéma d’aujourd’hui ne ferait pas mieux ! Voir dans ce même genre virtuose et presque énervant la désopilante Pêche miraculeuse, toujours de 1897, relevant, elle, du fonds du musée (p. 119). Citons cependant, par un plaisant contraste qui prouve que La Touche sait varier ses effets, les plus sages et distantes oppositions (p. 115) des Cygnes noirs (ill. 5) et des Cygnes blancs de 1894, dignes d’Albert Samain, encore une référence de poète, qui sont à comparer aux Saisons de Prinet peintes à une date voisine pour le Palais parisien de la Légion d’honneur. Notons que ces Cygnes de Gaston La Touche, opportunément déplacés de l’Hôtel de Ville au musée, le temps de l’exposition, enchantèrent l’autre grande gloire de Saint-Cloud, Charles Gounod (le musée est situé en bordure de la rue qui porte son nom), au point de les faire figurer dans sa collection, d’où ils parvinrent via la veuve du compositeur à la Ville (le musée de Saint-Cloud n’avait pas encore la chance d’exister...).


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5. Gaston La Touche (1854-1913)
Les Cygnes noirs, 1894
Huile sur toile - 237 x 129 cm
Saint-Cloud, Hôtel de Ville
Photo : Ville de Saint-Cloud/A. Bonnet
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6. Gaston La Touche (1854-1913)
Jet d’eau dans l’ombre, vers 1900
Pastel - 60 x 60 cm
Reims, Musée des Beaux-Arts
Photo : Christian Devleeschauwer

Mais il est d’autres aspects de La Touche, singulièrement méconnus ou mal perçus jusqu’à maintenant, qui nous sont révélés par l’exposition. Ainsi, le paysagiste qu’est à sa façon La Touche, défiant l’inlassable et rassurante approche issue de l’impressionnisme (oserait-on dire au passage que ce dernier finit par lasser quelque peu, quand tout ce qui touche aux Impressionnistes est aujourd’hui sacralisé par l’argent et nos conformistes admirations !). Au-delà même d’heureuses, presque trop agréables évocations de Versailles avec cygnes, jets d’eau ou feux d’artifice (beau pastel de Reims, p. 97, ill. 6, typique tableau de 1898 au Musée d’Orsay, p. 99, lequel va intelligemment le redéposer à Saint-Cloud5, autres superbes exemples, p. 93, 95), La Touche nous emmène parfois très loin, dans un infini de poudroiements colorés, avec une inoubliable Cathédrale de Chartres à l’arc-en-ciel, de 1899 (p. 30) : dans cette peinture à façon de pastel (ill. 7), le réel devient de l’indicible, du plus que visible – on songe alors ici au mystique Charles Dulac –, soit un exceptionnel achat du musée de Beauvais en 20016. Une Tour Eiffel en halo magique, elle aussi de 1899 (p. 31), joue pareillement sur des jeux monochromes pour suggérer l’indistinct et déborder complètement la simple idée visuelle et immédiatement représentative de paysage, un peu comme le fait un Carrière à la même époque pour d’autres sujets. Même démonstration avec de vagues et rougeoyants Côteaux de Meudon à la Turner (p. 77), une perle du Musée des Années Trente à Boulogne-Billancourt, qui tranche justement – c’est le grand écart – sur une inoffensive Vue de Suresnes, toute plein-airiste, prodiguée par le même La Touche en 1886 (Musée d’Histoire de Suresnes, acquisition récente, p. 76). Le summum de l’évasion et de la suggestion dé-réaliste est apporté dans l’exposition par un ensemble de dix-sept petites tablettes carrées sur acajou (quatre seulement sont reproduites au catalogue, p. 58) (ill. 8), notations ou pochades sur nature – arbres feuillés, eaux ou ciels –, des « diamants » pour Bracquemond (p. 59), qui dépassent l’aide-mémoire pour constituer de fort modernes en-soi où s’efface quasiment la donne du sujet. Qui aurait prévu qu’un La Touche puisse se trouver au seuil de l’abstraction ! On se plaira à saluer ici l’éclectisme d’un très avisé collectionneur-historien d’art (les deux vont souvent ensemble), aussi à l’aise devant ses favoris Poussin, Fragonard ou Watteau qu’avec l’improbable La Touche…


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7. Gaston La Touche (1854-1913)
La Cathédrale de Chartres, avec un arc en ciel, 1899
Huile sur toile - 60 x 60 cm
Beauvais, Musée départemental de l’Oise
Photo : RMN-Grand Palais/René-Gabriel Ojéda
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8. Gaston La Touche (1854-1913)
Études de paysage (d’une série de dix-sept)
Huile sur panneau - 15 x 15 cm chacune
Paris, collection particulière
Photo : Musée des Avelines/A. Bonnet

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9. Gaston La Touche (1854-1913)
La Nativité, 1898
Aquarelle et gouache - 75 x 53 cm
Paris, collection particulière
Photo : Musée des Avelines/A. Bonnet

On n’est pas moins interloqué de découvrir à l’exposition du Musée des Avelines un peintre religieux parmi les plus convaincants7. Ne nous en tenons plus au sous-titre de l’exposition un peu aguicheur et insuffisant, qui s’attache aux seules fantaisies d’un peintre de la Belle Époque. La Touche sait aussi, bel effet de coexistence pacifique et artistique, s’adonner aux plus chrétiennes et intenses émotions, servies en l’occurrence par un clair-obscur enveloppé, un luminisme chaleureux dans la plus saine tradition rembranesque. Invoquons entre autres de grandes et surprenantes aquarelles gouachées, d’humanisme émouvant et toutes en triturations de matière comme pour plaire à Ferdinand Bol puis à Fragonard, le pasticheur des Rembranesques ! Ainsi, la Nativité de 1898 (p. 60, ill. 9), le Portement de croix de 1893 à l’église Saint-Nicaise de Reims (p. 61), ou la pathétique Descente de croix (p. 34), qui fait tellement penser à Carrière et à ses figures tout à la fois ravagées et évanescentes. Des exercices nullement isolés comme le révèlent encore un étonnant Recueillement sur fond de vitrail (p. 62), on ne peut plus proche et digne des évocations d’Odilon Redon, telle tendre et mystérieuse Vierge noire en jeu binaire de corps sombres et de ciel blanc cotonneux (p. 70), des Communiantes de 1891 (p. 71), qu’on pourrait voir chez Le Sidaner, ou bien ces variations sur l’attachant thème de la Vierge à l’Enfant : Notre-Dame des Airs sur fond aérien (ill. 10) (on se croirait à nouveau chez Redon ! ) au musée de Saint-Cloud (p. 121) et Notre-Dame des Naufragés, vers 1912-1913, sur fond de mer tempétueuse, éloquente acquisition du Musée de Brest en 1980 (p. 123) et mise en valeur ici pour la circonstance. Bien entendu, comme tant de ses contemporains, Rodin en tête, La Touche n’a pas manqué d’être sensible à la cathédrale, entre toutes symbolique, de Reims, ainsi qu’en témoigne une importante aquarelle (p. 125) qui appartint à l’éminent industriel et catholique-social rémois Georges Charbonneaux avec lequel La Touche correspondit. – Autant de preuves concrètes qui peuvent nous introduire à l’une des plus somptueuses visions chrétiennes qui soit, la grande et illuminante Descente de croix peinte vers 1898, au jeu immatériel d’une irradiante lumière proprement surnaturelle, présentée à la Nationale des Beaux-Arts en 1903 et conservée en l’église de Saint-Cloud grâce au legs de la veuve de l’artiste en 1914, laquelle sans doute exauçait un souhait de La Touche qui connaissait bien le curé de cette église (les dimensions de ce chef-d’œuvre et sa fragilité n’ont pas justifié un déplacement qui eût été un peu vain en raison de la (relative) proximité du Musée des Avelines mais, là encore, une visite à l’église s’impose) ; on en trouve dans le catalogue (p. 27) une efficace reproduction en couleurs (ill. 11).


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10. Gaston La Touche (1854-1913)
Notre-Dame des Airs, vers 1913
Aquarelle et gouache - 83 x 88 cm
Saint-Cloud, Musée des Avelines
Photo : Musée des Avelines/A. Bonnet
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11. Gaston La Touche (1854-1913)
La Descente de croix, vers 1898
Huile sur toile - 240 x 205 cm
Saint-Cloud, église Saint-Clodoald
Photo : Ville de Saint-Cloud/A. Bonnet

Que l’on se convainque dorénavant que l’art chrétien, en cette fin de siècle pas aussi païenne ou anticléricale qu’on le dit à satiété, ne saurait se réduire à Maurice Denis, que d’autres voies en art sacré peuvent s’emprunter en plus du cloisonnisme esthétisant et stylisateur, tout en aplats et simplismes de Maurice Denis, que l’on songe par exemple, en sus de La Touche, à cette offensive antithèse de Denis qu’était Desvallières.
Décidément, comme il va être difficile d’écrire, de récrire plutôt, une histoire de l’art qui rende compte honnêtement de toutes les fondamentales diversités de cette époque bouleversée. Sachons-en donc gré, déjà, à la présente et vertueuse exposition La Touche, tellement nourrissante, où l’étourdissante alacrité picturale de ce faux amuseur a valeur de parfaite et entière justification, disons de définitive absolution8. – Peintre artificier », comme le titre brillamment Adrien Goetz dans un récent billet du Figaro9, et même peintre magicien aux beautés non pareilles et vraies qu’il ne faudra plus qualifier indéfiniment de factices et de superficielles !

Commissaire : Emmanelle Le Bail.


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Emmanuelle Le Bail, Gaston La Touche (1854-1913), les fantaisies d’un peintre de la Belle Époque, avec le concours de Pierre Juhel ainsi que de Selina Baring Maclennan et Roy Brindley, préface de Pierre Rosenberg, Saint-Cloud, Musée des Avelines, 136 p., 15 €. ISBN : 9782955082508.


Informations pratiques : Musée des Avelines, 60 rue Gounod , 92210 Saint-Cloud. Tél : +33 (0)1 46 02 67 18. Ouvert du mercredi au samedi de 12h à 18h ; le dimanche de 14h à 18h. Entrée libre.
Site internet du Musée des Avelines.


Jacques Foucart, lundi 5 janvier 2015


Notes

1Il s’agit, au sein d’un avenant petit parc agrémenté d’une exèdre à fontaine antiquisante, de la luxueuse demeure, dédiée aux Muses comme il convenait, que se fit construire vers 1935 Daniel Brunet, industriel en pharmacie et collectionneur d’art. Elle fut rachetée en 1979 par la ville qui finit par y abriter le musée municipal (installé là en 1988). Des agrandissements de clichés d’époque, disposés à l’entrée du musée, attestent la splendeur Art déco de l’édifice dont la rotonde à colonnes était jadis décorée à l’intérieur de peintures apposées aux murs (disparues). Une monographie du lieu serait la bienvenue.

2Selina Baring Maclennan, Gaston La Touche. A painter of Belle Epoque Dreams, Woodbridge [Suffolk], Antique Collection Club, 2009, 222 p., cet ouvrage répertoriant déjà 700 œuvres du peintre. L’auteur signe avec Roy Brindley dans le présent catalogue un instructif essai sur « Le rayonnement d’un peintre international » (p. 69-72), témoignant d’un enthousiasme pour La Touche qui remonte à 1976 et de leurs efforts communs pour réhabiliter l’artiste (catalogue raisonné en cours, expertises, achats pour la propre collection de Mme Maclennan dont nombre de pièces figurent à la présente exposition qui doit beaucoup à leurs avis).

3Il y en eut une juste au lendemain du décès du peintre en 1913, nonobstant une grande vente posthume, exposition d’un genre un peu à part, tenue en 1919, où l’État fit d’ailleurs quelques notables acquisitions.

4Voir à ce propos l’incisif essai de Pierre Juhel, « Gaston La Touche et la critique » (p. 47-67), ainsi que les chapitres biographiques fort bien informés, dus à l’organisatrice de l’exposition et active directrice du musée, Emmanuelle Le Bail, avec le concours de son adjointe, Frédérique Cabos (p. 5-44).

5Cygnes sur le bassin de Bacchus à Versailles. Il avait été déposé à Versailles dès 1901 mais, présentement, il n’était plus exposé et ce, sans doute depuis longtemps. Au moins retrouvera-t-il quelque utilité !

6Que ce musée ne renoue-t-il avec sa fructueuse politique d’antan : il était si prometteur, avec tant et tant d’acquisitions exemplaires et pas forcément onéreuses, ce qui fut justement le cas de ce très inspiré Chartres.

7Cet aspect de la production de La Touche n’échappe pas au sagace critique d’art Georges Denoinville en 1899 (p. 55). Des sujets religieux, La Touche en expose déjà au Salon de 1886 (triptyque consacré à la Sainte Famille, p. 10).

8Le catalogue mérite d’être salué comme l’une des rares contributions en langue française à l’étude de Gaston La Touche. Qui plus est, il est remarquablement illustré, près de 80 reproductions en couleurs et, bonne surprise, son coût est plus que raisonnable (15 euros)… On notera l’utile relevé (p. 128-132) de toutes les œuvres présentées par l’artiste au Salon des Artistes français (1874-1889) puis à la Société nationale des Beaux-Arts (1890-1914). Ce catalogue est équitablement réparti entre essais (p. 2-72) et commentaires des œuvres exposées (p. 75-127). Nous ne lui ferons qu’un reproche, de ne pas comporter d’index (il cite pourtant beaucoup d’œuvres en dehors de l’exposition et maints critiques d’art), et la liste finale des œuvres présentées à l’exposition des Avelines (p 133-134), n’est pas clairement organisée, même si les renvois au corps du texte sont à chaque fois indiqués. On eût aimé disposer là de plusieurs classements (par chronologie, localisation, sujets, etc.). En revanche, la bibliographie est bien faite, à la fois fournie et précise.

9« Gaston La Touche, peintre artificier », Le Figaro, jeudi 4 décembre 2014, p. 29, avec la Rentrée au port comme illustration (également notre ill. 1). Est-ce à dire que c’est l’un des trop rares comptes rendus de l’exposition, presque le seul ? Décidément…





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