Viollet-le-Duc. Les visions d’un architecte


Paris, Cité de l’architecture et du patrimoine, du 20 novembre 2014 au 9 mars 2015.

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1. Duffner, serrurier, d’après un dessin d’Eugène Viollet-le-Duc
Partie de grilles du chœur de la cathédrale Notre-Dame de Paris
Serrurerie, fonte de fer, vernis doré
Paris, cathédrale Notre-Dame
Photo : J.-P. Dalbéra/CC BY 2.0

L’exposition Viollet-le-Duc qui se poursuit encore presque trois semaines à la Cité de l’Architecture n’est pas une rétrospective consacrée à cet architecte. Elle ne retrace pas l’ensemble de sa vie et de sa carrière, ne s’attarde pratiquement pas sur les débats autour de ses restaurations, ne traite que de quelques-uns de ses chantiers. Ce choix est délibéré, car le projet est tout autre : il s’agit de montrer l’incroyable diversité des talents de cet artiste en révélant au grand public des œuvres conservées dans les collections françaises mais jusqu’à aujourd’hui peu, voire jamais exposées.
Si l’on prend en compte cet objectif, à la fois limité mais pourtant ambitieux, cette grande exposition s’avère extrêmement réussie. Et puisque les commissaires ne veulent pas entrer dans les débats autour de la restauration, nous ne nous y engagerons pas non plus, et nous nous contenterons ici de signaler la richesse de certains fonds méconnus. Cela ne nous empêchera pas – Jean-Michel Leniaud dans son essai introductif « Les Visions du Grand Duc » nous y invite – d’aborder certains sujets qui fâchent.

Car on a beau célébrer régulièrement Viollet-le-Duc par des discours ou, comme ici, par des expositions, l’architecte fait encore régulièrement l’objet de vandalisme ou de négligence1. Jean-Michel Leniaud donc, rappelle qu’à la fin des années 1980, les monuments historiques ont cru bon de revenir à Toulouse, sur l’église Saint-Sernin, à un état pré-Viollet-le-Duc. En réalité, comme l’avaient démontré les historiens à l’époque, on ne savait rien ou presque de cet état antérieur aux restaurations de l’architecte. La destruction de son œuvre n’a pas abouti à une remise en état de l’édifice conforme à ses origines, mais à un nouvel état, qui n’est plus celui de Viollet-le-Duc, mais bien celui d’Yves Boiret, architecte en chef des monuments historiques.
Plus grave encore : l’auteur signale l’état désastreux dans lequel se trouve la sacristie de Notre-Dame-de-Paris, ou la « suppression progressive des installations liturgiques créées pour Notre-Dame sous le second Empire ». C’est ainsi que l’on découvre dans l’exposition une partie de la merveilleuse grille du chœur de Notre-Dame (ill. 1), dessinée par Viollet-le-Duc. Cet grille « devenue inutile depuis la réforme liturgique, a été déposée dans le triforium de la nef, côté nord ». Ou quand le clergé se fait vandale, dans l’indifférence générale.

Viollet-le-Duc, comme plus tard les architectes de l’Art nouveau qui lui doivent d’ailleurs tellement, a en effet le souci de tout, dessine tout, s’occupe de tout. Il n’est donc pas surprenant que bien au delà de ses projets d’architecture, on conserve des dessins pour des meubles, des objets, jusqu’à des wagons pour le train impérial !
L’exposition permet de découvrir de très nombreuses feuilles provenant de la Médiathèque de l’architecture et du patrimoine à Charenton-le-Pont, l’un des fonds méconnus dont Jean-Daniel Pariset, son actuel directeur, fait l’historique dans un des essais du catalogue. Une partie, réunie par le fils de l’architecte, appartient à l’État depuis la fin du XIXe siècle, une autre, qui était conservée par la famille, provient d’un montage complexe (paiement en dation de droit de succession, achat grâce au mécénat d’Eiffage et donation sous réserve d’usufruit). L’ensemble est entièrement entré dans les collections publiques en 2011, date d’extinction de l’usufruit.


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2. Eugène Emmanuel Viollet-le-Duc (1814-1879)
La Salle des procureurs du palais de justice de Rouen, 1832
Aquarelle
Charenton-le-Pont,
Médiathèque de l’Architecture et du Patrimoine
Photo : MAP
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3. Eugène Emmanuel Viollet-le-Duc (1814-1879)
Vue de la vallée de Cauteretss, 1833
Papier bleu, crayon, gouache
Charenton-le-Pont,
Médiathèque de l’Architecture et du Patrimoine
Photo : MAP

L’exposition est donc largement basée sur ces œuvres conservées par la Médiathèque. On y trouve notamment des dessins effectués lors de ses nombreux voyages. Sur le mode des Voyages pittoresques, il parcourut chaque année la France à partir de l’été 1831, fit un grand voyage en Italie de mars 1836 à septembre 1837, saisissant à chaque fois l’occasion de retranscrire sur le papier ce qu’il admirait, qu’il s’agisse d’architectures ou de paysages naturels. Sa manière se révèle très variée, des vues de goût troubadour (ill. 2), relevés d’architecture, purs paysages (ill. 3), scènes de la vie quotidienne, scènes de la vie de cour à la Eugène Lami… Il est bien difficile de qualifier le style de ses dessins tellement celui-ci est versatile, employant toutes les techniques, crayon, lavis, gouache, aquarelle, etc. Viollet-le-Duc est un grand dessinateur, l’exposition en témoigne amplement. Ses vues de montagnes sont particulièrement fascinantes et il en fit de nombreuses pendant son séjour à Lausanne (son dernier chantier, peu connu en France, fut d’ailleurs celui de la restauration de la cathédrale de cette ville). Il pensait en effet que la nature relevait des mêmes lois que l’architecture et envisagea même un projet de restauration du Mont-Blanc !

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4. Attribuée à Adolphe-Victor
Geoffroy-Dechaume (1816-1892)
Tête d’apôtre, entre 1849 et 1857
Pierre calcaire
Paris, Musée du Louvre
Photo : Musée du Louvre

Nous le disions, seuls quelques chantiers sont évoqués à l’aide de plans, maquettes, dessins, sculptures… Il convient toujours de se rappeler que Viollet-le-Duc savait s’entourer des meilleurs artistes de son temps capables de travailler dans le style néogothique. Parmi les sculpteurs, outre les frères Duthoit, on trouve bien sûr Geoffroy-Dechaume dont la Cité de l’Architecture et du Patrimoine possède un fonds très important (voir notre article), et qui fait ici l’objet d’un essai consacré à la statuaire de la sacristie de Notre-Dame. On peut voir une tête d’apôtre en pierre attribuée à ce dernier (ill. 4), conservée au Louvre, qui passait, à la fin du XIXe siècle, pour une authentique sculpture du Moyen Âge. Elle était prévue pour la restauration de la Sainte-Chapelle où Viollet-le-Duc travailla aux côtés de Duban et Lassus.
Outre la Sainte-Chapelle, Pierrefonds et Notre-Dame font l’objet chacun d’une section de l’exposition. Certains des objets les plus extraordinaires y sont présentés, comme le gigantesque lutrin (ill. 5) réalisé par l’orfèvre Placide Poussielgue-Rusand sur les dessins de l’architecte. Parler de néogothique à propos d’un objet comme celui-ci est finalement assez réducteur. Certes, beaucoup d’éléments sont tirés d’un vocabulaire médiéval, comme les têts d’apôtres sculptés. Mais on voit déjà poindre ici – nous ne sommes qu’en 1868 – des éléments proches de l’Art nouveau comme les décors végétaux de la base où la manière dont sont découpés les parties supérieures où doivent être posées les livres saints.


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5. Placide Poussielgue-Rusand
d’après Eugène Viollet-le-Duc
Grand Lutrin de Nore-Dame
Orfèvrerie, bronze, fer doré
Paris, cathédrale Notre-Dame de Paris
Photo : D. R.
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6. Reconstitution d’une présentation
du Musée de sculpture comparé de
Viollet-le-Duc
Photo : J.-P. Dalbéra/CC BY 2.0

Il ne servirait à rien de décrire ici toutes les œuvres remarquables que les commissaires de l’exposition sont parvenus à réunir. Nous ne pouvons qu’encourager les visiteurs à la découvrir – elle se termine bientôt, il ne faut pas tarder - tant elle réserve de surprises, dans une muséographie d’ailleurs très réussie de Didier Blin.
Elle se conclut sur une évocation du Musée de Sculpture comparée (ill. 7) voulu par Viollet-le-Duc et qui, au même titre que le Musée des Monuments Français de Lenoir, est à l’origine du Musée des Monuments Français tel qu’on l’a connu jusqu’à la fin du XXe siècle.
La Cité de l’Architecture et du Patrimoine a réussi, incontestablement, à montrer ainsi les « visions » de Viollet-le-Duc, un terme qui n’est pas usurpé pour lui. Mais il y a un certain paradoxe à vouloir évoquer cette figure dans un musée où, désormais, le XIXe siècle – pas davantage que le XVIIe et le XVIIIe – n’est pratiquement plus représenté si ce n’est pour des accrochages bien temporaires… Souhaitons que ces visions puissent un jour inspirer également le président de cet établissement public.

Commissaires : Laurence de Finance, Jean-Michel Leniaud, Jean-Daniel Pariset, Christine Lancestremère, Jean-Marc Hofman, Jean-Charles Forgeret.


Sous la direction de Laurence de Finance et Jean-Michel Leniaud, Viollet-le-Duc. Les visions d’un architecte, Norma Éditions, 240 p., 38 €. ISBN : 9782915542660.


Informations pratiques : Cité de l’architecture et du patrimoine, 1, place du Trocadéro et du 11 novembre 75116 Paris. Tél : 00 33 (0)1 58 51 52 00. Ouvert tous les jours sauf le mardi de 11 h à 19 h, le jeudi jusqu’à 21 h. Tarifs : 9 € (réduit : 6 €).
Site internet.


Didier Rykner, mercredi 18 février 2015


Notes

1On pourra lire sur ce site, sous la plume de Jacques Foucart (« En marge des échanges franco-espagnols de 1941. La vitrine de Viollet-le-Duc : une affaire d’inaliénabilité qui finit bien ») les tribulations édifiantes d’un meuble de Viollet-le-Duc. Celui-ci est d’ailleurs présenté dans l’exposition.





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