Le Baroque à Florence


Paris, École nationale supérieure des Beaux-Arts, du 27 janvier au 17 avril 2015

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1. Stefano della Bella (1610-1664)
Coiffure de théâtre
Graphite, plume et encre brune, lavis
d’encre de Chine - 30,3 x 21 cm
Paris, École nationale supérieure des Beaux-Arts
Photo : Jean-Michel Lapelerie

Conversion, intercession, incrédulité, les saints et leurs (pré)occupations alternent avec des figures de femmes nues ou déguisées en guerrières et des personnages burlesques... L’École des Beaux-Arts de Paris continue de mettre en valeur son fonds de dessins : Après « Florence au temps de Michel Ange » (voir la brève du 23/02/09) et « Les Paysages à Rome entre 1600 et 1650 », c’est la Florence du XVIIe siècle qui fait l’objet d’une exposition organisée dans le cabinet Jean Bonna (Jean Bonna qui présente quant à lui un florilège de sa collection de dessins actuellement à la Fondation de l’Hermitage à Lausanne1.).
Trente feuilles sont ainsi réunies, certaines sont inédites, d’autres réattribuées grâce à un travail de recherches développé dans le catalogue : chaque œuvre est reproduite et dotée d’une notice détaillée qui signale les changements d’attribution, résume aussi la biographie de l’artiste et analyse rapidement son corpus graphique. L’ouvrage est en outre introduit par deux textes, l’un2 sur le contexte politique et le rôle des derniers membres de la famille Médicis en tant que commanditaires, de Cosimo II (1609-1621) à Gian Gastone (1723-1737), l’autre3, sur la pratique du dessin à Florence, les techniques, les références culturelles des artistes et l’importance de l’Accademia del disegno.
La variété des œuvres déployées est séduisante : tracées à la plume, à l’encre, la pierre noire ou la sanguine, des compositions abouties ou seulement esquissées puisent leur sujet dans l’histoire religieuse, mythologique et même romanesque. On peut aussi admirer des projets de décors éphémères, quelques scènes de genre, et puis des paysages qui, contrairement à une l’idée reçue, occupent une place notable dans la production florentine du XVIIe siècle, surtout après l’arrivée de Filippo Napoletano en 1617.

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2. Stefano della Bella (1610-1664)
La Conversion de saint Paul
Graphite, plume, encre brune et lavis brun
et encre de Chine
Paris, École nationale supérieure des Beaux-Arts
Photo : Jean-Michel Lapelerie

Stefano della Bella par exemple subit probablement son influence et celle des paysagistes hollandais, en plus de celle de Jacques Callot. Il séjourna à Rome entre 1633 et 1636, s’installa à Paris en 1639 et retourna à Florence dix ans plus tard. Sept feuilles montrent la diversité de sa production graphique, liée à son activité de graveur : des marines esquissées à la plume, attirent le regard par leur légèreté – ici la vue d’un port avec une galère à quai, là une embarcation malmenée par des flots agités - mais aussi des scènes de chasse animées où les chiens, les sangliers et les cavaliers se retrouvent dans différentes suites gravées. Plus loin, deux projets de casques à plumes assez extraordinaires rappellent qu’il participa aussi à des décors de théâtre et de fêtes pour les Médicis (ill. 1). Contrairement aux autres dessins exposés, une grande étude pour ce qui semble être la Conversion de saint Paul (ill. 2) n’a pu être reliée à aucune gravure connue ; elle présente cependant quelques analogie avec plusieurs estampes, en particulierLa Bataille des Amalekites et Saint Prosper délivrant Reggio, où le groupe de cavaliers au galop, au premier plan, est comparable.
Autres paysages, ceux de Remigio Cantagallina qui traduit à la plume le charme de la campagne italienne dans des compositions minutieuses qu’il destinait à la vente. Il voyagea dans les Pays-Bas méridionaux et fut en outre influencé par Paul Bril à qui l’on a d’ailleurs attribué à tort un paysage avec un monastère et deux moines au premier plan, finalement rendu à Cantagallina par Marco Chiarni en 2013.


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3. Giovanni Bilivert (1576-1644)
Sept esquisses pour sainte Agathe
soignée par saint Pierre

Plume et encire brune - 20,6 x 14,5 cm
Paris, École nationale supérieure des Beaux-Arts
Photo : Jean-Michel Lapelerie
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4. Bartolomeo Salvestrini (1599 - 1633)
Chevalier et dame conversant dans un sous-bois
Pierre noire et lavis d’encre de Chine - 21,3 x 16,9 cm
Paris, École nationale supérieure des Beaux-Arts
Photo : Jean-Michel Lapelerie

Le nom de Giovanni Biliverti (ou Bilivert) revient souvent dans les changements d’attribution, en sa faveur ou en sa défaveur : sept esquisses pour Sainte Agathe soignée par saint Pierre (ill. 3), rapidement exécutées, seraient de sa main. Elles sont à rapprocher d’une version peinte par l’artiste, aujourd’hui dans une collection particulière. Roberto Contini retrouve pourtant dans ces dessins le style d’Agostino Melissi, élève du maître, une proposition qui ne convainc pas Emmanuelle Brugerolles.
En revanche deux autres études attribuées un temps à Biliverti sont désormais données à Bartolomeo Salvestrini. L’une met en scène un chevalier et une dame (ill. 4), sans doute l’illustration des écrits du Tasse ou de l’Arioste - Bradamante déguisée en guerrière4 ? - et témoigne de l’engouement de l’époque pour les poèmes chevaleresques. Après avoir été donnée à Cigoli, puis à son élève Giovanni Bilivert, la feuille fut finalement attribuée à l’élève de l’élève : Salvestrini, dont on reconnaît les formes sinueuses et les mains disproportionnées des personnages. L’autre dessin est une étonnante tête de jeune homme entourée de figures contorsionnées maniéristes (ill .5), digne des rêveries d’un Odilon Redon. On rapprochait ce visage de l’Extase de saint François peinte par Giovanni Biliverti (musée Diocésain de San Miniato), mais Roberto Contini y voit plutôt la main du disciple.


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5. Bartolomeo Salvestrini (1599 - 1633)
Étude de tête de jeune homme, entourée de figures
Sanguine et lavis de sanguine - 19,9 x 26,9 cm
Paris, École nationale supérieure des Beaux-Arts
Photo : Jean-Michel Lapelerie
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6. Francesco Montelatici dit Cecco Bravo (1601-1661)
Sainte Famille
Sanguine - 17,2 x 25 cm
Paris, École nationale supérieure des Beaux-Arts
Photo : Jean-Michel Lapelerie

Autre élève de Giovanni Bilivert !, Francesco Montelatici dit Cecco Bravo intégra l’Accademia del Disegno en 1629. L’École des Beaux-Arts possède une belle Sainte Famille de sa main (ill. 6), qui montre l’Enfant Jésus aidant Marie à nourrir saint Jean Baptiste, sans doute l’étude préparatoire d’une peinture non identifiée. En cela, elle n’est pas représentative de l’œuvre graphique de cet artiste connu pour ses dessins de grands formats, étranges et oniriques, que l’on regroupe d’ailleurs sous le terme de « Sogni ». De plus, Cecco Bravo, qui aime souvent mêler la pierre noire et la sanguine pour obtenir un jeu de contraste, se contente ici de la sanguine dont il obtient un effet dynamique et vibrant. Comme le souligne la notice, la facture, les figures et la technique évoquent le style de Corrège, qui marque la fin de carrière de Montelatici.
Il participa à des commandes prestigieuses des Médicis, et de l’Ordre des Servites de Marie protégé par la famille ducale, notamment un cycle sur la vie de saint Bonaventure Bonaccorsi dans le cloitre de la Santissimia Annuziata de Pistoia commencé par il Poccetti, l’un des plus grandes fresquistes du XVIIe florentin.


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7. Bernardino Barbatelli dit il Poccetti (1548-1612)
Saint Jean l’évangéliste
et étude d’après l’Hercule Farnèse

Sanguine - 32,8 x 22,7 cm
Paris, École nationale supérieure des Beaux-Arts
Photo : Jean-Michel Lapelerie
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8. Sigismondo Coccapani (1583-1642)
Sainte agenouillée avec un ange
devant
L’Apparition du Christ à la Vierge
Pierre noire, plume, encre brune
et lavis rose - 32,8 x 20 cm
Paris, École nationale supérieure des Beaux-Arts
Photo : Jean-Michel Lapelerie

Justement, de Bernardino Barbatelli, dit Il Poccetti, Saint Jean l’Évangéliste reprend la pose et le déhanchement de l’Hercule Farnèse représenté en plus petit sur la même feuille (ill 7). Vu en contre-plongée, il se tient sur un socle, dans une niche. Il s’agit probablement d’un projet destiné au décor d’une église, comparable aux figures peintes à fresque pour des églises florentines, comme saint Bartolomé pour San Bartolomeo à Monteoliveto (1606), ou les martyrs de la chapelle Serragli dans l’église San Marco. Peut-être faut-il relier cette étude au cycle des apôtres dans la nef de Santa Maria del Carmine qui fut confié à Poccetti et à Passignano vers 1600.

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9. Baldassare Franceschini, dit Il Volterrano
Intercession de San Filippo Benizi
Sanguine -
Paris, École nationale supérieure des Beaux-Arts
Photo : Jean-Michel Lapelerie

Un dessin inédit répond aux préceptes de la Contre-Réforme par une jolie mise en abyme : il évoque l’émotion mystique d’une sainte, accompagnée d’un ange, agenouillée devant un tableau d’autel illustrant l’apparition de la Vierge (ill. 8 ). La scène est esquissée à la pierre noire, retravaillée avec un lavis coloré, tandis que les contours des figures sont soulignés à l’encre. Autrefois attribuée au Bolonais Alessandro Tiarini, elle serait de la main de Sigismondo Coccapani, selon Miles Chappelle. Mais c’est Cigoli qui pourrait être l’inventeur de cette composition, copiée par la suite par son élève, comme en témoignent d’autres exemples.
On terminera par une acquisition récente : L’Intercession de San Filippo Benizi passée en vente à Drouot le 27 mars 2014 (ill. 9 ). Cette œuvre est une étude préparatoire à un tableau qui fut offert par Léopold de Médicis à Evangelista Tebaldi pour la chapelle familiale à la Santissima Annuziata. En 1670, Philippe Benizi, membre de l’ordre des Servites de Marie fut canonisé par le pape Clément X. La multiplication des lignes sinueuses pour traduire les tissus comme les chevelures et obtenir une vibration est typique de son style. Filippo Benizi est souvent représenté une tiare à ses pieds, qui symbolise son renoncement à la papauté… que les Médicis quant à eux n’ont pas dédaignée le moment venu.

Commissaire : Emmanuelle Brugerolles


Collectif, Le Baroque à Florence, Beaux-Arts de Paris 2015, 112 p. 25 €. ISBN : 978-2-84056-447-8.


Informations pratiques : École nationale supérieure des Beaux-Arts, cabinet des dessins Jean Bonna, Palais des études, 14 rue Bonaparte 75006 Paris.Ouvert du lundi au vendredi de 13h à 18h. Tarif : 3 €.


Bénédicte Bonnet Saint-Georges, vendredi 20 février 2015


Notes

1« De Raphaël à Gauguin. Trésors de la collection Jean Bonna », du 6 février au 25 mai 2015, Lausanne, Fondation de l’Hermitage.

2Victor Hundsbuckler, « Florence baroque : un état de la commande artistique du règne de Cosimo II (1609-1621) à celui de Gian Gastone (1723-1737) », catalogue de l’exposition p.7-11.

3Catherine Monbeig Goguel, « Dessiner à Florence au XVIIe », catalogue de l’exposition p.12-16

4L’Arioste, Roland furieux, 1532.





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