Vaches maigres pour les musées anglais


Il n’y a pas si longtemps, la Grande-Bretagne était montrée en exemple par les conservateurs français pour les moyens importants que ses musées pouvaient consacrer à leurs acquisitions. C’était l’époque où la France, impuissante, voyait ses chefs-d’œuvre partir à l’étranger sans espoir de retour.

La situation, aujourd’hui, est inversée. Grâce aux lois sur le mécénat et aux réels efforts consentis par le ministère des Finances (il s’agit, en effet, pour une grande part, d’un manque à gagner important pour les impôts), notre pays peut aujourd’hui rivaliser avec les plus grands musées américains, tandis que la Grande-Bretagne est à la peine. A ce sujet, la polémique fait rage outre-manche. L’Art Fund (voir brève du 1/9/04) a cristallisé les inquiétudes qui s’exprimaient déjà depuis longtemps (voir brève du 2/10/03). Son directeur, David Barrie, a publié le 2 mai un article intitulé : « Qui, de toute façon, a besoin d’un autre Canaletto ? ». Il constate la baisse dramatique des moyens et la sortie d’Angleterre de très nombreuses œuvres d’art - les plus récentes étant les aquarelles de William Blake dispersées par Sotheby’s New York (voir brève du 3/5/06). En 2005 rappelle-t-il, sur 25 objets interdits temporairement d’exportation1, seuls 9 avaient pu être retenus, représentant à peine 12% de la valeur vénale de l’ensemble. Le Reviewing Committee chargé de ce système s’est récemment interrogé sur la nécessité de le conserver, « compte-tenu de son efficacité limitée pour la sauvegarde des objets ». David Barrie pense que la Grande-Bretagne devrait s’interroger sur ses priorités et souligne que la National Gallery possédant déjà 17 Canaletto, il n’est pas forcément nécessaire d’en acquérir deux de plus (voir brève du 10/1/06). Il conclut par une évidence : il n’est nul besoin de créer de nouvelles structures, mais de disposer de davantage d’argent.
L’Art Fund récidivait le 11 mai 2006 en publiant les résultats d’une enquête révélant que 70% des musées anglais n’achetaient plus d’œuvres et ne s’enrichissaient plus que grâce aux dons.

Le 15 mai, le Ministre de la Culture anglais, David Lammy a réagi à cette polémique comme réagissent tous les ministres lorsque leur politique budgétaire est dénoncée : en niant l’évidence. Les réponses de l’Art Fund à ses arguments (voir ici) sont, hélas, parfaitement convaincantes. Il s’avère, par exemple, que la loterie nationale donnait il y a dix ans 18 millions de livres pour les acquisitions, quand l’année dernière, elle n’a contribué que pour 2,3 millions de livres. Ce qui devait venir en plus du financement public s’y est, en réalité, substitué2.

Pendant ce temps, de nouveaux objets continuent à être bloqués temporairement en Angleterre (voir la brève de ce jour). Beaucoup d’entre eux sont destinés à quitter la Grande-Bretagne et, probablement, l’Europe. Ce qui n’appauvrira pas que les Anglais.


Didier Rykner, lundi 15 mai 2006


Notes

1En Grande-Bretagne, une interdiction de sortie n’est valable que pendant 2 à 5 mois. Si, au bout de cette période, aucun particulier ou aucun musée ne se déclare intéressé, l’objets peut être exporté.

2Il faut espérer que la France ne connaîtra pas cette évolution. La réduction du budget d’acquisition des musées de 26% prévu en 2006 est à cet égard particulièrement inquiétante.





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