Un manuscrit des Limbourg, sorti illégalement de France, classé trésor national


JPEG - 351.6 ko
1. Les Frères Limbourg
Livre d’Heures Dessinées, vers 1405-1415
La tête de saint Jean-Baptiste apportée à Salomé et
Le Festin d’Hérode
Trésor national sorti de France sans certificat d’exportation
Photo : Millon Bruxelles
Voir l'image dans sa page

Dans le Journal Officiel du 24 novembre 2017 est paru un avis de la Commission consultative des trésors nationaux d’un genre inhabituel. Concernant un livre d’heures inédit attribué aux frères Limbourg, il précise que cette œuvre « présente un intérêt majeur pour le patrimoine national du point de vue de l’histoire et de l’art et doit être considérée comme un trésor national ». Mais il n’émet pas « un avis favorable au refus du certificat d’exportation demandé », formule traditionnellement employée. Et pour cause : cette exportation du territoire français a déjà eu lieu puisque l’objet est sorti de France « sans demande préalable du certificat d’exportation prévu à l’article L. 111-2 du code du patrimoine ». Ou pour employer un terme moins administratif, a été exporté frauduleusement.

Il s’agit donc d’une première : une œuvre sortie illégalement du territoire est considérée comme un trésor national, ce qui ne va pas manquer d’occasionner des développements intéressants à suivre. Mais il faut d’abord conter l’affaire telle que nous avons pu la reconstituer.


JPEG - 359.7 ko
2. Les Frères Limbourg
Livre d’Heures Dessinées, vers 1405-1415
La Fuite en Égypte
Trésor national sorti de France sans certificat d’exportation
Photo : Millon Bruxelles
Voir l'image dans sa page
JPEG - 357 ko
3. Les Frères Limbourg
Livre d’Heures Dessinées, vers 1405-1415
La Crucifixion
Trésor national sorti de France sans certificat d’exportation
Photo : Millon Bruxelles
Voir l'image dans sa page

En juin 2013, Stéphane Cauchies, directeur de Millon Bruxelles, apporte à l’expert Roch de Coligny1 un livre d’heures qu’il estime à 30 000 €. Saisi par la beauté de l’objet, Roch de Coligny doute un instant : « je me suis dit : c’est trop beau pour être vrai, ça ne peut pas être bon. Il faut que je l’étudie soigneusement ». L’expert prend alors deux ou trois semaines pour l’analyser et va consulter l’un des meilleurs spécialistes des enluminures, François Avril. Celui-ci est enthousiaste, ce qui conforte Roch de Coligny. Pour ce dernier, les Limbourg sont à l’enluminure ce que Léonard est à la peinture, et ce manuscrit, qui porte en lui tout ce qui va faire l’art des Limbourg, est « l’équivalent de l’esquisse de la Joconde ».

Malgré l’intérêt considérable de cette œuvre, celle-ci est finalement vendue rapidement par Millon Bruxelles le 13 décembre 2013, sans beaucoup de publicité, pour un montant de 2 050 000 € sans les frais. Les acquéreurs sont deux marchands suisse, Tenschert et Günter.
En mai 2014, nous avions été informé de la vente du livre d’heures et de sa sortie irrégulière du territoire français avec une provenance fantaisiste : « une grande famille belge descendante du duc de Berry ». Nous n’avions malheureusement pas de preuve de cette exportation frauduleuse. Celle-ci est désormais de notoriété publique puisque mentionnée au Journal Officiel. Nous avons donc pu relancer notre enquête, et nous avons notamment eu connaissance d’une preuve de sa présence ancienne en France et non pas en Belgique.

S’il avait fallu attendre une réaction du ministère de la Culture, jamais cette affaire n’aurait pu être révélée. Mais c’était compter sans la diligence de l’Office Central de lutte contre le trafic des Biens Culturels (OCBC) qui, informé de l’absence de certificat d’exportation, s’est saisi de l’affaire. Nous l’avons contacté, mais il nous a indiqué ne pas pouvoir commenter une enquête en cours. Selon nos informations néanmoins, on peut penser que c’est bien grâce à cette enquête que l’œuvre a été déclarée « trésor national ». On remarquera d’ailleurs que la commission s’est réunie le 24 mai, et que la parution de l’avis n’a eu lieu que six mois plus tard, ce qui est là aussi très inhabituel et qui prouve que le sujet est délicat.
Ce n’est évidemment pas à nous - et nous ne le savons d’ailleurs pas - de dire qui est responsable de l’exportation sans certificat. Nous avons contacté Me Alexandre Millon qui nous a fait la réponse suivante : « Sans vouloir commenter davantage, j’ai eu à répondre aux autorités compétentes et je suis à leur disposition pour la suite ». Nous avons également parlé avec Stéphane Cauchies qui nous a déclaré qu’il ne souhaitait pas non plus pour l’instant faire de commentaires.

Il faut s’interroger sur ce que va devenir ce manuscrit. Compte tenu de son origine, il est maintenant invendable par Antiquariat Bibermühle, la société d’Heribert Tenschert, seul propriétaire de l’œuvre depuis deux ans2. Malheureusement, M. Tenschert, actuellement hospitalisé, n’a pas pu répondre à nos questions. Il semble inéluctable (et plus que souhaitable) que l’œuvre revienne en France quelles que soient les suites judiciaires qui seront données à cette affaire. La place de ce Livre d’Heures est à la Bibliothèque nationale de France (et son prix est désormais fixé par la vente à Bruxelles, soit 2 050 000 €).


Didier Rykner, mercredi 6 décembre 2017


Notes

1On pourra lire avec intérêt l’histoire de la découverte par Roch de Coligny, et l’étude que celui-ci a consacré au manuscrit à l’occasion de sa vente.

2Cette information nous a été donnée par Günter Rare Books.





imprimer Imprimer cet article

Article précédent dans Musées : Carnavalet : désastre muséal annoncé

Article suivant dans Musées : L’ouverture du Musée des Pêcheries à Fécamp