Un cabinet romain pour le Getty, deux pour le Fitzwilliam


21/9/16 - Acquisitions - Los Angeles, J. Paul Getty museum et Cambridge, Fitzwilliam Museum - Hier soir se déroulait l’une des grandes ventes d’arts décoratifs de la rentrée, organisée par Sotheby’s et Leclère à Paris. Ce n’est autre que la collection de Robert Zellinger de Balkany qui est dispersée, en deux temps, la seconde vacation étant prévue le 28 septembre prochain. Cet homme d’affaire, promoteur immobilier et amateur d’art éclairé, décédé il y a un an, presque jour pour jour, avait réuni dans l’hôtel de Feuquières, au 62 rue de Varenne, un ensemble exceptionnel d’objets d’art et de meubles dont la pièce phare est probablement un cabinet en ébène et pierre dures réalisé vers 1620 à Rome (ill. 1 et 2). Il a été adjugé 2 499 000 euros (frais inclus) en faveur du Getty Museum.


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1. Rome, vers 1620
Cabinet en pierres dures, ébène, bronze doré et argent
178 x 126 cm x 54 cm ;
Console 84 cm, larg. 153,5 cm, prof. 65,5 cm
Los Angeles, Getty Museum
Photo : Sotheby’s
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2. Rome, vers 1620
Cabinet en pierres dures, ébène, bronze doré et argent
Los Angeles, Getty Museum
Photo : Sotheby’s

La provenance de ce cabinet est doublement prestigieuse, à la fois romaine et anglaise, papale et royale. Il fut en effet conçu pour Paul V Borghèse, élu pape en 1605, dont les armoiries sont visibles au-dessus de la niche centrale, puis passa par descendance aux mains du prince Camille Borghèse, époux de Pauline Bonaparte. Acheté par le marchand londonien Edward Holmes Baldock qui le vendit au roi George IV d’Angleterre en 1827, il orna le château de Windsor, notamment, avant d’être mis aux enchères à Londres chez Christie’s dans la vente prestigieuse du 2 octobre 1959 intitulée « Property of H.M Queen Mary from Marlborough House ».

Sa composition architecturale lui donne l’apparence d’un palais ou d’une église, avec une façade à trois niveaux scandés de colonnes aux chapiteaux corinthiens en bas, composites en haut. Différents frontons structurent l’avant-corps centrale : curviligne, puis triangulaire et enfin brisé. Des figures féminines - dont les têtes sont en argent - se dressent aux angles de chaque étage : deux grandes, puis deux plus petites et enfin deux figures couchées. L’absence d’attributs rend difficile l’identification de ces allégories. Leur tête est en argent. Six cariatides enfin portent le sommet de la structure, couronné par un empereur romain assez comparable à la statue de Tibère (musée du Prado, Madrid), elle même inspirée de vestiges antiques.
Le piètement sur lequel le cabinet repose, en ébène et bronze doré, a probablement été réalisé en Angleterre par l’ébéniste Louis-François Bellangé vers 1821-1827.
Le décor est entièrement marqueté de pierres dures : outre le bleu dominant du lapis-lazuli, les jaspes blancs, rouges, jaunes, les agates, les cornalines participent au kaléidoscope. Au centre, une améthyste, et surtout un jaspe jaune dans la niche dont Alvar González-Palacios souligne la beauté dans le catalogue de vente. Le décor est d’autant plus remarquable que les pierres dures, comme leur nom l’indique, sont difficiles à travailler ; elles sont en général associées à d’autres matières plus tendres comme les marbres, dont on trouve des couleurs variées. Or ce n’est pas le cas ici, les artisans ont choisi exclusivement des pierres siliceuses.
Autre élément intéressant : le lieu de fabrication de ce cabinet : Rome. Au XVIIe siècle, plusieurs ateliers indépendants assuraient ce genre de production dans la Ville Éternelle, faisant d’ailleurs appel à plusieurs savoir-faire : architecte, ébéniste, lapidaire, orfèvre.... Ils furent éclipsés par la renommée des œuvres florentines fabriqués par la prestigieuse Galleria dei Lavori.


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3. Rome, vers 1620
Cabinets en pierres dures, ébène, bronze doré et argent
Consoles en acajou et bois doré, vers 1800
Cambridge, Fitzwilliam Museum
Photo : Sotheby’s

La pièce avec laquelle il a le plus de similitudes est dans doute le cabinet du Pape Sixte Quint, au château de Stourhead (Wiltshire), bien que celui-ci ne soit pas décoré exclusivement de pierres dures mais aussi de marbres.
Alvar González-Palacios rapproche aussi ce meuble exceptionnel d’autres œuvres romaines des années 1620, notamment une paire de cabinets appartenant autrefois aux Borghese qui ornait naguère Castle Howard (ill. 3). Nous avions regretté leur vente en juillet dernier, qui contribuait à vider un peu plus ce château (voir la brève du 7/7/15). Au moins resteront-ils dans le patrimoine britannique puisque, notamment grâce à la participation de l’Art Fund (pour 200 000 £), ils ont pu être acquis il y a quelques semaines par le Fitzwilliam Museum, après avoir été temporairement interdits de sortie du territoire. Les consoles néoclassiques avec des cariatides en bronze doré sur lesquelles ils reposent datent des environs de 1800, probablement sur des dessins de Charles Heathcote Tatham.


Bénédicte Bonnet Saint-Georges, mercredi 21 septembre 2016





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