Tours : gros plan sur les lieux menacés par l’aile Cligman


Nous nous sommes rendu à Tours pour la première fois depuis l’annonce par la mairie du projet de construction d’une aile destinée à recevoir la donation Cligman dans le jardin de l’archevêché . Cela nous a permis de prendre un peu mieux encore la mesure du vandalisme insensé en préparation.


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1. L’ancien archevêché de Tours,
aujourd’hui Musée des Beaux-Arts
À gauche l’entrée, avec un portail du XVIIIe siècle
La tour ronde est d’époque gallo-romaine très remaniée
Ensuite vient la partie XVIIe siècle
À droite, le cèdre, planté au début du XIXe siècle
Photo : Didier Rykner
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2. L’ancien archevêché de Tours,
aujourd’hui Musée des Beaux-Arts
À gauche, le cèdre
Derrière le cèdre, la partie du XVIIe siècle
À droite, la partie du XVIIIe siècle
On distingue derrière la cathédrale
Photo : Didier Rykner

On imagine difficilement un lieu où l’Histoire soit davantage prégnante. L’entrée dans le jardin, par une porte du XVIIIe siècle, débouche à gauche sur une tour d’époque gallo-romaine, remaniée ultérieurement, puis sur un bâtiment du XVIIe siècle construit par l’archevêque Bertrand d’Eschaux (ill. 1) contre lequel se colle celui du XVIIIe siècle édifié de 1753 à 1755 par l’archevêque Rosset de Fleury (ill. 2). À droite de cette aile, derrière une façade également du XVIIIe siècle (ill. 3), se trouve l’ancienne officialité (c’est-à-dire le tribunal), du XIIe siècle, qui donne sur le chevet de la cathédrale (ill. 4) et fait également partie de l’archevêché, et donc du Musée des Beaux-Arts.


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3. À droite de l’aile du XVIIIe,
on trouve l’officialité
Cette aile date du XIIe siècle, avec sur
les jardins une façade du XVIIIe.
Photo : Didier Rykner
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4. L’autre façade de l’officialité
au chevet de la cathédrale
Photo : Didier Rykner

Devant la partie du XVIIe siècle, la cour est occupée presque entièrement par le cèdre immense planté au début du XIXe siècle, tandis que devant celle du XVIIIe s’étend le jardin à la française. Au bout de ce jardin, du côté opposé à l’entrée se trouve un mur et une balustrade donnant sur une terrasse, longée par un autre mur qui se trouve directement sur celui de l’amphithéâtre antique (ill. 5). Car Tours, pourtant toute petite ville romaine, possède les restes archéologiques (le plan se voit clairement, et une grande partie du mur extérieur subsiste) du quatrième plus grand amphithéâtre romain jamais édifié en Europe, une curiosité dont la raison est encore inconnue.
Bref, l’évêché et son jardin ne constituent pas seulement un havre de paix et un des endroits les plus beaux de Tours, il s’agit aussi d’un des lieux les plus chargés d’Histoire de la capitale ligérienne. C’est tout cela que la mairie, avec la complicité du ministère de la Culture, se propose de détruire. Même s’il s’agissait d’accueillir la collection de la reine d’Angleterre, cela serait inadmissible. Alors pour la collection Cligman et les œuvres de son épouse Martine Martine1...


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5. Au fond, faisant angle avec la façade du Présidial
se trouve une terrasse construite au XVIIIe siècle
Derrière elle se trouve un mur construit sur l’enceinte
de l’amphithéâtre romain.
Tout cela sera caché par la construction nouvelle.
Photo : Didier Rykner
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5. Le jardin à la française devant la façade de l’aile du XVIIIe siècle
Ce jardin sera complètement amputé de sa partie droite
La façade à droite sera cachée par la construction nouvelle
Photo : Didier Rykner

La surface de la nouvelle aile, si elle est construite, va non seulement occulter la façade du XVIIIe siècle de l’ancienne officialité elle va aussi amputer en partie celle de l’archevêché du XVIIIe siècle, ruinant ainsi sa symétrie classique (ill. 6). Il est en effet prévu que le bâtiment morde en largeur devant ce monument, presque au niveau de la deuxième fenêtre à partir de la droite. Le petit jardin à la française, par ailleurs remarquablement entretenu, va être lui aussi gravement mutilé. La construction, haute d’un rez-de-chaussée et d’un étage, ne sera pas seulement plaquée sur ces monuments, elle sera aussi en co-visibilité avec la cathédrale (ill. 6). Le charme exceptionnel de cet endroit hors du temps qui accueille de nombreuses familles, enfants ou étudiants venus trouver un peu de calme au cœur de la ville, disparaîtra.


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6. On est ici sur l’emplacement de la nouvelle construction
qui s’étendra jusqu’à la façade du Présidial, et mordra
sur la façade de l’aile du XVIIIe siècle.
On voit que la cathédrale sera aussi en co-visibilité.
Photo : Didier Rykner

Nous mettons en ligne ci-dessous une petite vidéo qui donne une meilleure idée des lieux pour ceux qui ne les connaissent pas.



Musée Tours par latribunedelart


Rappelons une nouvelle fois que cet endroit est entièrement protégé, à plusieurs titres. Les bâtiments sont classés ; le site est classé, et l’ensemble se trouve en secteur sauvegardé. Ce que souhaite la mairie et ce pour quoi le ministère n’a pas encore mis le holà, laissant entendre ainsi qu’il n’est pas opposé à cette folie, c’est de modifier le secteur sauvegardé pour rendre constructible ce que le ministère de la Culture avait naguère voulu rendre inconstructible. Mais contrairement à ce que semble penser la mairie de Tours, vandaliser ce lieu sera certainement plus compliqué qu’elle ne l’espère. Il faut d’abord modifier le PSMV (plan de sauvegarde et de mise en valeur) du secteur sauvegardé. Cela doit évidemment être soumis à la commission nationale des monuments historiques dont on ne peut pas croire qu’elle donne son accord. Même si elle s’y oppose, le ministère de la Culture pourrait passer outre. Mais dans ce cas, on ne voit pas bien comment celui-ci pourrait s’abstenir de déclasser le site et l’archevêché, tant l’atteinte à leur intégrité serait grande (la jurisprudence est à peu près constante sur ce point). On imagine le symbole. Tout cela est théoriquement possible car en matière de patrimoine, en France, le pire peut arriver. Mais les associations ne resteront évidemment pas inactives. On se prépare, si les responsables ne reviennent pas à la raison, à l’une des batailles patrimoniales les plus longues de ces dernières années.

Une chose est sûre en tout cas : le permis de construire qu’aurait déposé Léon Cligman suite à la délibération de la mairie est totalement illégal, nul et non avenu. Tout cela est grotesque. Mais pas plus que l’affreuse sculpture qui trône déjà sous le cèdre bicentenaire. Une sculpture de Martine Martine, artiste faisant partie de la donation pour laquelle on veut construire cette nouvelle aile du musée.


Didier Rykner, lundi 25 juillet 2016


Notes

1Si Tours veut vraiment exposer cette collection, elle peut toujours l’installer dans le Centre de création contemporaine Olivier Debré qui vient d’être construit et dont le fonds n’est pas très important ; avec ses noms clinquants (à défaut de ses œuvres importantes), la donation Cligman aurait au moins le mérite d’y attirer du public.





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