La galerie Vivienne transformée en serre (style rococo allemand)


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1. Galerie Vivienne
Grande galerie donnant sur
la rue des Petits-Champs
(non encore restaurée)
Photo : Didier Rykner

En 1982, la galerie Colbert fut détruite puis reconstruite « à l’identique » par la Bibliothèque nationale. Vaste fumisterie qui a fait disparaître une galerie parisienne, pourtant protégée au titre des monuments historiques, pour la remplacer par un décor « à la manière de » qui n’est en réalité qu’un gigantesque faux sans âme.
Juste à côté, la galerie Vivienne, malgré une histoire tourmentée, avait encore conservé son caractère (ill. 1). Pour combien de temps encore, lorsque l’on voit le sort que lui fait subir actuellement l’administration des monuments historiques ?

Tout cela illustre de manière exemplaire le désengagement de l’État sur la restauration des monuments historiques. La maîtrise d’ouvrage des monuments n’appartenant pas à l’État est désormais entièrement entre les mains du propriétaire (voir cet article). Or, dans la plupart des cas, celui-ci n’a évidemment aucune notion de ce qu’est un monument historique et de la manière dont il convient de le restaurer. Le rôle de l’État (encore faut-il que cela soit fait par des personnes compétentes et respectueuses du patrimoine) est donc essentiel pour qu’un contrôle effectif des travaux soit effectué. Quand ce contrôle n’existe pas ou presque pas, quand le propriétaire est incompétent sur cette question, l’architecte devient à la fois maître d’ouvrage (c’est lui qui dit ce qu’il faut faire) et maître d’œuvre (il fait ou fait faire par les entreprises qu’il emploie). Est-ce le cas sur ce chantier ? Selon l’architecte en chef François Jeanneau (sachant que le maître d’ouvrage, privé, aurait pu parfaitement faire appel à n’importe quel architecte, même sans spécialité patrimoniale, car c’est la loi), la DRAC est intervenue ici parce qu’il l’a sollicitée. Qui est responsable du ratage de cette restauration ? Avouons qu’il est difficile de le dire ! La responsabilité doit sans doute être partagée entre les différents acteurs. Lorsque nous nous sommes rendu sur place pour prendre des photos, l’équipe d’architecture était là, avec une représentante du ministère qui nous a conseillé d’aller voir le dossier. Seul problème : nous avons interrogé la DRAC qui n’a retrouvé aucun dossier sur ces travaux.

Le chantier ne concerne pour l’instant que la plus courte et la moins belle des parties du passage (celle qui va de la rue Vivienne à la rotonde qui forme angle avec la partie rejoignant la rue des Petits-Champs). La verrière a été remplacée (nous n’écrirons pas « restaurée ») et la peinture est en cours. Tout est raté ou en voie de l’être.


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2. Galerie Vivienne
Petite galerie donnant sur la
rue Vivienne en cours de restauration
Photo : Didier Rykner
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2. Le haut de la partie restaurée où l’on voit
le verre transparent mis en place
Photo : Didier Rykner

Premier point : le remplacement de la verrière.

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4. Vue panoramique de la galerie Vivienne
À gauche, la grande galerie non restaurée
À droite, la petite galerie après changement des verres
La différence saute aux yeux.
Photo : Didier Rykner

C’est, sans doute, le point le plus grave. Lisons ce qu’écrit Bertrand Lemoine dans Les Passages Couverts1 sur la lumière dans les galeries : « La lumière qui filtre à travers les carreaux translucides unifie l’espace en gommant les ombres, dompte le temps en prodiguant un éclairage affranchi du rythme du climat, des saisons et des jours. C’est une lumière uniforme qui renvoie au prosaïsme du quotidien et des pratiques commerciales, tout en offrant une liberté nouvelle, à conquérir. » Il n’est pas nécessaire d’être architecte, ni historien ou historien de l’art mais simplement d’avoir un peu de sensibilité et d’aimer Paris pour comprendre que les galeries forment un monde clos, où la lumière est différente de celle de la rue, où le soleil ne frappe pas comme il le fait en plein air au milieu de l’été. On y trouve un peu de fraicheur qui manque dans la rue et cela donne d’ailleurs envie de s’y promener. Plus rien de cela n’existe dans la partie du passage Vivienne nouvellement « restaurée ». Le verre blanc et presque transparent qui y a été installé a transformé cette partie du passage en une véritable serre tropicale (ill. 2 et 3). On est complètement ébloui, comme on peut le voir sur notre photo panoramique (ill. 4) qui compare, sur le même cliché, la partie où le verre n’a pas été changé et celle qui vient d’être modifiée. Cela est d’autant plus accentué que la verrière est basse. Il y fait plus chaud que dans la partie non restaurée, et plus chaud aussi qu’à l’extérieur. L’effet est absolument désastreux. L’architecte, que nous avons interrogé à nouveau aujourd’hui, reconnait que le verre est trop transparent et nous a expliqué que ce n’était pas du tout ce qu’il voulait. Il a fait état des délais courts et de l’impossibilité, nous a-t-il dit, de revenir en arrière lorsqu’il s’est aperçu que le verre était trop transparent. Il a ajouté : « je ne choisirai pas le même verre pour la grande galerie, je souhaiterais un verre plus translucide ». Cette reconnaissance que la restauration est ratée est au moins plus honnête intellectuellement que les explications qui nous avaient été fournies hier, lors de notre passage sur le chantier, où tous les intervenants étaient rassemblés. On nous avait dit alors (et l’architecte le premier) qu’il était impossible de choisir un autre verre pour des raisons de poids ou parce que le verre était feuilleté pour des raisons de sécurité, toutes explications difficilement recevables. Et quand nous avons demandé à cet aréopage où l’on trouvait ailleurs, dans une autre galerie du XIXe siècle, une pareille atmosphère, ils nous répondirent : mais passage Choiseul ! Or, le passage Choiseul a été restauré il y a trois ans… avec le même verre exactement ! Si l’effet y est moins gênant (ill. 5), c’est qu’il est beaucoup plus haut, et moins exposé au soleil en raison des bâtiments qui le borde. Il n’en reste pas moins que l’effet n’y est guère heureux et qu’il s’agit d’une restauration toute récente. On avait donc tout de même déjà l’expérience de ce verre mais personne ne sait qui a validé son choix, à la DRAC (probablement personne). Nous épargnerons au lecteur des explications non moins confuses sur la grille qui sera reposée au-dessus de la verrière.


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5. Passage Choiseul, restauré il y a trois ans
avec les mêmes verres
Photo : Didier Rykner
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6. Galerie Viviennep
Le vert choisi pour la restauration
Photo : Didier Rykner

Deuxième point : la couleur des murs.

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7. Sondage montrant le grand nombre
de couches de peinture retrouvées
Photo : Didier Rykner

Les architectes en chef des monuments historiques aiment faire des sondages, surtout pour justifier les coloris qu’ils emploient. Il semble ici que les discussions aient été sans fin puisque plusieurs essais sont visibles actuellement, alors qu’on nous a affirmé que des études sont menées depuis 2009 (!). C’est donc un vert qui a été choisi. Qu’on en juge (ill. 6) : il ressemble à une couleur que l’on pourrait trouver dans une église rococo allemande. Non que cela soit laid en soi (nous aimons le rococo allemand), mais cela n’a évidemment rien à faire dans un passage parisien du XIXe siècle. En réalité, il est probable que la galerie fut repeinte à maintes reprises comme en témoignent les très nombreuses couches successives que les sondages ont révélé (ill. 7). D’ailleurs, François Jeanneau explique qu’à l’époque il y avait probablement plusieurs couleurs en fonction des boutiques2, et que cela a été gommé par les restaurations du XXe siècle. Il explique aussi qu’on ne peut pas revenir à l’état d’origine, et qu’on a choisi le « plus petit dénominateur commun », qui serait la deuxième couche de la stratigraphie. Pourquoi privilégier un état qui serait soi-disant le plus ancien ? Cela n’est même pas évident : car sous le vert, on voit encore un bleu. Et le vert retrouvé est légèrement différent encore du vert retenu. En l’absence de représentations anciennes en couleur représentant le passage3 on doit d’une part lire les témoignages de l’époque, d’autre part, tout simplement, réfléchir.
Voici ce que cite, p. 51, Bertrand Lemoine, à propos de la galerie Colbert : « Les peintures de cette décoration sont marbre rouge pour les socles, marbre jaune pour les colonnes, marbre gris veiné pour la frise et le fond ; les moulures et corniches sont en plan, la menuiserie en bronze, les médaillons se détachent en blanc sur des fonds violets » Et Bertrand Lemoine ajoute : « Les galeries Vivienne et Vero-Dodat étaient peintes de la même façon ». Nulle part il n’écrit que la galerie Vivienne était peinte entièrement en vert (et en gris pour la corniche, et beige pour la base des pilastres, comme cela va être le cas).
Ce que la DRAC et l’architecte en chef des monuments historiques devraient proposer dans un cas pareil, où l’on ne sait pas grand-chose, c’est d’oublier un état d’origine qu’on ne connaît pas en détail, d’oublier le dernier état historique connu puisqu’on ne semble ne pas le connaître davantage4 et proposer une restitution plausible pour un décor du XIXe siècle. Sûrement pas une bonbonnière rococo !
L’architecte, sur ce plan, nous a dit avoir proposé quelque chose de différent (un faux marbre bleu sur les bases des pilastres et un faux marbre sur le mur), affirmant que le choix était celui de la DRAC : ce vert à peu près généralisé et un beige sur la base des pilastres (ill. 8), alors que l’on peut voir facilement ailleurs dans la galerie que celles-ci étaient en faux marbre (ill. 9). Tout ou presque serait préférable à ce vert…


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8. Peinture beige des bases des pilastres
prévue pour la restauration
Photo : Didier Rykner
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9. Sur les pilastres non encore dégagés,
on voit parfaitement le faux marbre
Photo : Didier Rykner

Troisième point : les couleurs faux bois des huisseries

Dans la grande galerie qui demeure non touchée encore par cette restauration, les devantures des boutiques sont en bois, peintes en faux bois (ill. 10). L’effet est excellent, il y a juste besoin d’un nettoyage. Or, d’après plusieurs témoins de personnes travaillant dans les lieux, les devantures de la partie en restauration étaient exactement semblables. On les a barbouillées en blanc (c’est l’état actuel) pour les repeindre en faux bois. Pourquoi refaire ce qui est satisfaisant et déjà patiné ? On se perd en conjectures. Espérons en tout cas que l’essai de peinture faux bois sur un mur (ill. 11) ne sera pas retenu (l’architecte nous a certifié que non) : on dirait un contreplaqué Ikéa.


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10. Huisseries peintes en faux bois dans
la grande galerie de la Galerie Vivienne
Photo : Didier Rykner
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11. Essai de peinture faux bois
Photo : Didier Rykner

Quatrième point : la corniche en béton.

Ce point nous semble le moins grave, même s’il est dommage que rien n’ait été prévu. Dans une moitié de cette galerie, un chenal en béton a en effet remplacé l’ancien chenal que l’on voit sur l’autre moitié. On peut se demander pourquoi ce béton n’a pas été enlevé pour restituer un chenal conforme à l’origine. De l’aveu même de l’architecte, cette hypothèse n’a pas été étudiée, ce qui est dommage puisqu’on ne sait même pas combien cela aurait coûté.

Que faire maintenant ?

La restauration n’est pas terminée, on peut donc sans doute encore rattraper un peu le désastre :

- sur les verres : il est bien sûr hélas exclu, pour des raisons de coût, de changer les verres qui, de l’aveu même de l’architecte, ne conviennent pas. En revanche, nous avons émis l’idée de les doubler d’un film plastique opacifiant (à définir, nous ne sommes pas spécialiste de ce genre de chose) et François Jeanneau a admis que c’était une possibilité crédible. Encore faudrait-il le faire avant que la grille qui surplombe la verrière soit remise en place !

- sur la couleur des murs : la surface peinte est encore réduite. La DRAC et l’architecte ne pourraient-ils pas se rapprocher des historiens de l’art spécialistes de l’architecture du XIXe siècle, notamment des galeries parisiennes (par exemple Bertrand Lemoine, que nous n’avons pas réussi à joindre, mais plusieurs autres historiens pourraient aussi être consultés), pour réfléchir avec eux ? François Jeanneau, à qui nous l’avons suggéré, trouve que c’est une bonne idée et est prêt à le faire pour la suite du chantier. Tant mieux. Dommage cependant que cela n’ait pas été fait depuis le début, et que le ministère de la Culture n’ait pas songé à le faire. Et nous pensons que cette réflexion devrait être menée aussi sur la partie actuellement en restauration, quitte à perdre un peu de temps.

- pour le bois couleur faux bois (à supposer que cela soit vraiment historique), s’il est trop tard pour la petite galerie, nous suggérons que la grande galerie ne soit pas repeinte, puisque cela n’est manifestement pas nécessaire (mais il s’agit d’un détail, par rapport aux deux premiers points). Sur le chenal en béton, nous n’avons rien à proposer, sinon à regretter que son enlèvement n’ait pas figuré dans le cahier des charges.

Cette affaire où, une fois de plus, un monument inscrit est maltraité, nous incite à nous poser des questions qui vont bien au delà de ce cas précis. Nous reviendrons donc sur la protection (ou à notre sens l’absence de protection) que représente l’inscription monument historique.


Didier Rykner, mardi 19 juillet 2016


Notes

1Ouvrage publié en en 1990 par la Délégation artistique de la Ville de Paris, qui a publié beaucoup de livres sur le patrimoine de la capitale.

2Cela semblerait très étonnant.

3Est-on sûr qu’il n’y en a pas ?

4Cela est-il si sûr d’ailleurs ?





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