Tefaf 2015 : beaucoup de regrets pour les musées français


JPEG - 250.7 ko
1. Jean-Honoré Fragonard (1732-1806)
Un lion
Huile sur toile - 83 x 105 cm
Galerie Coatalem
Photo : Galerie Coatalem

Il y a plusieurs manières de visiter la foire de Maastricht, lesquelles ne sont pas forcément exclusives l’une de l’autre. La première consiste à voir ce salon comme un grand musée des Beaux-Arts et à y trouver un intérêt principalement esthétique ; une autre - pour ceux qui en ont les moyens - consiste à chercher la ou les pièces exceptionnelles qui complèteront leur collection et qui entrent dans leur budget ; d’autres encore - les conservateurs de musée - feront presque la même chose pour leur établissement, en se demandant également si et comment ils pourront réunir rapidement le prix demandé par le marchand (après négociation éventuelle) ; les marchands parcourront la Tefaf en cherchant l’objet qu’ils pourront, peut-être, revendre plus tard avec une plus-value... Des journalistes pourront chercher à trouver les objets les plus inhabituels ou les plus chers, ceux qui permettent de raconter une histoire. Enfin, d’autres encore, et nous en faisons partie, se demandent quelle œuvre pourrait être acquise par tel ou tel musée français, quel tableau complèterait au mieux une collection publique, tout en sachant hélas que nos vœux n’ont la plupart du temps que peu de chances de se réaliser.


JPEG - 223.6 ko
2. Bernardino Mei (1612-1676)
Samson et Dalila, vers 1657
Huile sur toile - 216 x 185 cm
Galerie G. Sarti
Photo : Galerie G. Sarti
JPEG - 351.5 ko
3. Baldassare Franceschini, dit il Volterrano (1611-1690)
Vierge à l’enfant avec saint Jean-Baptiste
Fresque sur tapis de roseau - 91,2 x 113,5 cm
Jean-Luc Baroni
Photo : Jean-Luc Baroni Ltd

Il se trouve que, plus encore que d’habitude, une partie de nos coups de cœur ont coïncidé, cette année, avec des œuvres qui auraient pu, à notre avis qui auraient dû, enrichir nos musées. Pour certaines, nous les avons vu passer en vente en France. Pour d’autres, nous savons qu’elles en viennent et que, bien que vendues en privé, les musées avaient la possibilité de les acquérir.
Le premier tableau de ce genre, sur le stand d’Éric Coatalem, est l’un des plus beaux de la foire, et il s’est d’ailleurs vendu très rapidement. Il s’agit du Lion de Fragonard (ill. 1), une œuvre d’une qualité époustouflante que le Louvre aurait pu acheter, pour un prix pourtant très raisonnable. C’est un tableau dont nous pleurerons encore longtemps la perte.
Mais il n’est pas le seul, loin de là : on pourra citer également l’extraordinaire Samson et Dalila de Bernardino Mei dont nous avons déjà parlé (ill. 2), passé en vente à Versailles le 14 avril 2013 (voir la brève du 23/1/14) que le Louvre aurait pu préempter pour environ 324 670 € avec les frais. Il est présenté sur le stand de la galerie G. Sarti ! Ou l’étonnante Vierge à l’enfant avec le petit saint Jean du Volterrano (ill. 3), passée en vente à Drouot en avril 2014, que nous avions repérée, et dont nous déplorions déjà le non achat par le Louvre (voir notre éditorial du 14/4/14). Nous écrivions alors que l’on ne connaissait pas l’acheteur : il s’agit de Jean-Luc Baroni, qui a retracé toute son histoire. Contrairement à ce que nous pensions alors, il ne s’agit pas d’un morceau de fresque détaché, mais d’une peinture autonome, à la fresque, peinte sur un support de roseaux. Une technique si rare que ni Jean-Luc Baroni, ni Patrice Marandel, avec qui nous en avons parlé, n’avaient jamais vu d’objet pareil de toute leur carrière ! L’œuvre était vendue comme attribuée à Volterrano, avec une attribution très basse de 2 000 à 3 000 €. Elle s’est finalement vendue 194 060 € (avec le frais). Certes, la lourdeur des procédures administratives rend difficile pour les musées d’acquérir ainsi en quelques jours un objet qui réapparaît en vente publique. Mais si les conservateurs voulaient aujourd’hui l’acheter - le prix demandé par le marchand est raisonnable et il est normal qu’il tire profit de son achat - on les en empêcherait probablement car l’œuvre est passée l’année dernière en vente ! Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’on ne leur facilite pas la tâche.


JPEG - 199 ko
4. Louis-Philippe Crépin (1752-1851)
Combat de la Bayonnaise contre l’HMS Ambuscade
Huile sur toile - 147 x 114 cm
Stair Sainty
Photo : Stair Sainty
JPEG - 93.5 ko
5. Frans Pourbus (1569-1622)
Portrait d’homme inconnu, âgé de 56 ans, 1591
Huile sur toile - 119 x 96,5 cm
The Weiss Gallery
Photo : The Weiss Gallery

Nous pourrions continuer longtemps ainsi la liste de nos regrets, souvent des œuvres que nous avions déjà remarquées sur ce site, comme l’extraordinaire scène d’abordage peinte par Louis-Philippe Crépin (ill. 4), vendue chez Sotheby’s Paris le 25 juin 2014 avec son probable pendant - que nous reproduisions ici, dont il est apparemment désormais séparé, et qui se trouve sur le stand de Stair Sainty. Ou le Portrait d’homme de Frans Pourbus vendu en novembre à Enghien (ill. 5), l’un des plus beaux peints par cet artiste...


JPEG - 1 Mo
6. Pierre-Henri de Valenciennes (1750-1819)
Paysage classique, 1810
Peinture sur verre - 13 x 96 cm
Galerie Talabardon & Gautier
Photo : Galerie Talabardon & Gautier

JPEG - 16.4 ko
7. Hubert Robert (1733-1808)
Paysage avec Antiques, 1795
Huile sur toile - 290 x 123,5 cm
Galerie Didier Aaron & Cie
Photo : Galerie Didier Aaron & Cie

Mais bien sûr, Maastricht ce n’est pas que des regrets. Voici quelques-uns des objets que nous ne connaissions pas et qui ont retenu notre attention, quelques-uns parmi beaucoup d’autres.

Bertrand Talabardon et Bertrand Gautier aiment toujours présenter des œuvres étonnantes ou étranges, qui sortent de l’ordinaire. À la Tefaf, cette année, ils en présentent deux (ou plutôt trois) : deux dessins de Victor Hugo à la plume sur lavis d’encre sur planches de sapin qui seraient à l’origine des rallonges de table, éléments probables d’un décor de boiserie (encore des œuvres vendues à Paris, chez Christie’s en 2012), et une extraordinaire peinture sur verre de Pierre-Henri de Valenciennes (ill. 6), un véritable diorama en petit format, qui faisait sans doute partie d’un système optique dont on ne connaît plus le fonctionnement, et où la lumière, venant de l’arrière, animait le paysage. Il s’agit, là encore, d’une œuvre que l’on imaginerait bien rejoindre un musée français.

La galerie Aaron présente quatre grands panneaux d’Hubert Robert (ill. 7). Si cet artiste n’est pas rare, il est peu fréquent de voir un tel ensemble monumental qui provient sans doute d’un décor non identifié.


JPEG - 183.5 ko
8. Herbert Thomas Dicksee (1862-1942)
Le lion mourant, 1888
Huile sur toile - 170 x 307,3 cm
Jack Kilgore and Co., Inc
Photo : Jack Kilgore and Co., Inc
JPEG - 323.6 ko
9. James Ward (1769-1859)
L’Ignorance, l’Envie et la Jalousie, 1837
Huile sur toile - 122 x 168,3 cm
French & Company
Photo : French & Company

La peinture anglaise est souvent bien représentée à Maastricht. On retiendra un autre lion que celui de Fragonard, le Lion mourant par Herbert Thomas Dicksee (ill. 8), vendu chez Christie’s en mai 2014 et que l’on retrouvait à l’honneur sur le stand de Jack Kilgore, qui l’a vendu presque aussitôt et une scène avec des personnages fantastiques comme on en trouve fréquemment dans l’art britannique du XIXe siècle, représentant L’Ignorance, l’Envie et la Jalousie par James Ward (ill. 9).


JPEG - 13 ko
10. Pedro de Mena (1628-1688)
Saint Pierre d’Alcántara, vers 1670
Bois polychrome, verre - H. 40 cm
Coll & Cortés
Photo : Coll & Cortés

La Tefaf, c’est aussi la sculpture, dont beaucoup sont d’une qualité exceptionnelle, comme ce Saint François de Pedro de Mena, chez Coll & Cortés (ill. 10) ou un Saint Philippe en albâtre, du XVe siècle, par le Maître de l’Autel de Rimini (ill. 11) ou encore, en remontant davantage dans le temps, une sublime petite sculpture gothique française en marbre, attribuée à Robert de Lannoy (ill. 12).


JPEG - 86.8 ko
12. Maître de l’Autel de Rimini
(actif seconde moitié du XVe siècle)
Saint Philippe
Albâtre, traces de polychromie - H. 43 cm
Daniel Katz Ltd
Photo : Daniel Katz Ltd
JPEG - 77.5 ko
11. Attribué à Robert de Lannoy (1292-1356)
Saint Jean-Baptiste
Marbre - 79 x 26 x 12 cm
Sam Fogg
Photo : Sam Fogg

On signalera enfin que deux natures mortes spectaculaires, passées en vente récemment aux enchères à Paris, comme de l’école française, vers 1670 (chez Daguerre), qui ont désormais trouvé leur attribution : il s’agit de d’œuvres de Pierre Dupuis, qui apparaissent comme de faux pendants ayant peut-être cependant fait partie d’un même ensemble, et dont l’une est présentée chez Éric Coatalem, et l’autre sur le stand de la galerie Kugel.


Didier Rykner, dimanche 15 mars 2015





imprimer Imprimer cet article

Article précédent dans Marché de l’art : Les ventes de janvier à New York

Article suivant dans Marché de l’art : Le Salon du dessin, édition 2015