Saint-Gobain (1665-1937) : une entreprise devant l’Histoire


Paris, Musée d’Orsay, du 7 mars au 4 juin 2006.

Remarque : En attendant que la jurisprudence vienne préciser les termes de la loi sur les droits d’auteur et droits apparentés, nous préférons nous conformer aux exigences de l’ADAGP. Nous retirerons donc, pour les artistes morts depuis moins de 70 ans, les images après la fin des expositions. Soit, ici, la photo de l’œuvre de Jacques Adnet.

JPEG - 93.8 ko
1. Anonyme
Coulée d’une glace à Saint-Gobain
en présence du
directeur Pierre Delaunay
-Deslandes, vers 1780
Sanguine et crayon - 68,5 x 108 cm
Collection Saint-Gobain
© Collection Saint-Gobain

L’exposition organisée au musée d’Orsay par Caroline Mathieu, conservateur en chef, en collaboration avec l’entreprise Saint-Gobain, toujours en activité et riche d’un fonds d’archives important1, fait suite aux manifestations consacrées aux grands noms de l’histoire industrielle du XIXe siècle : les usines Schneider au Creusot (1995), ou la maison Wendel en Lorraine plus récemment (2004-2005). Grâce à ces (rares) expositions, le musée d’Orsay remplit la mission qui lui avaient été confiée au moment de sa préfiguration : donner une vision panoramique de l’histoire du XIXe siècle, non seulement artistique, mais également sociologique, politique, industrielle, technique...

JPEG - 29.5 ko
2. Jean-Marc Nattier (1685-1766)
Portrait de Madame Geoffrin, 1738
Huile sur toile - 145 x 115 cm
Tokyo, Fuji Art Museum
© D. R.

A l’origine de Saint-Gobain se trouve la création en 1665 par Colbert, contrôleur général des Finances, de la Manufacture des Glaces de miroirs, destinée à concurrencer l’hégémonie de la production vénitienne, et répondant à un nouveau goût pour les miroirs dans la décoration d’intérieur. En 1672, une mesure protectionniste interdit l’importation des glaces en provenance de la Sérénissime, dont le ministre de Louis XIV n’hésite pas à débaucher les fabricants. La manufacture prend alors son essor, illustré par la commande en 1682-1684 de la Galerie des Glaces à Versailles, qui marque l’apogée du genre du cabinet de glaces cloisonnées. Son succès est redoublé en 1692 par la mise au point d’une technique permettant la fabrication de glaces de grandes dimensions : le coulage du verre sur table de métal, que semble évoquer le mur d’acier courant le long des salles de l’exposition. La compagnie installe ses fabriques en 1693 en Picardie, à Saint-Gobain. L’exposition retrace par divers documents administratifs, lettres patentes et ordonnances, la genèse de cette nouvelle industrie née d’une volonté politique et économique.
L’aspect technique de la coulée des glaces est illustré par de beaux dessins anonymes à la sanguine (ill. 1) et par plusieurs planches extraites de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, ou au moyen de maquettes et d’outils provenant du musée des Arts et Métiers.

JPEG - 52.4 ko
3. Edouard Pingret (1788-1875)
Visite de la duchesse de Berry
à Saint-Gobain en 1822
, 1824
Huile sur toile - 112 x 150 cm
Collection Saint-Gobain
© Collection Saint-Gobain

Les portraits d’actionnaires et de dirigeants importants de Saint-Gobain, notamment Monsieur Geoffrin, dont l’épouse tint un salon d’exception sous Louis XV (ill. 2), permettent d’aborder l’histoire sociologique de ses élites financières. Est soulignée par ailleurs l’attention accordée à l’activité de la Manufacture au sommet de l’Etat, de Louis XIV à la duchesse de Berry (ill. 3) et à l’impératrice Eugénie (ill. 4). Le catalogue est par ailleurs très instructif en ce qui concerne les marchés et la clientèle des glaces de Saint-Gobain, comme témoignages de l’évolution du goût : le recours aux glaces dans l’architecture d’intérieur, privée ou publique, permet les jeux d’illusion, l’agrandissement de l’espace et une meilleure captation de la lumière.


JPEG - 39.7 ko
4. Charles Landelle (1821-1908)
L’Impératrice Eugénie étamant
une glace lors de sa
visite à Chauny et à Saint-Gobain,
26 novembre 1856

Photo d’un tableau disparu
Collection Saint-Gobain
© Collection Saint-Gobain
JPEG - 60 ko
5. Auguste Lepère (1849-1918)
La Galerie des Machines en construction,
exposition universelle de 1889

Aquarelle et gouache - 30,5 x 20,5 cm
Paris, Musée d’Orsay
© Patrice Schmidt

Le début du XIXe siècle voit la manufacture se relever difficilement de la récession économique engendrée par la Révolution : ce n’est qu’à partir de 1830 que Saint-Gobain entre pleinement dans l’ère industrielle. Sa production se rationnalise et se diversifie, parallèlement à une forte impulsion technique et financière et au développement à l’étranger. L’intérêt du siècle de l’industrie pour le progrès technique est illustré par trois assiettes du Service des Arts industriels peint par Jean-Charles Develly en 1820-1835.

Elément majeur dans l’histoire de l’évolution des formes architecturales, le progrès de la technique du verre plat va permettre la construction de nouveaux programmes (gares, halles, grands magasins, palais d’exposition, serres...) : l’architecture métallique peut se déployer notamment grâce à des surfaces vitrées de plus en plus vastes. L’évocation de ce thème permet un développement passionnant sur divers projets. Certains sont utopiques, tels ceux d’Hector Horeau (Projet de couverture des vieux boulevards, 1865-1868), et de Joseph Paxton et Owen Jones (Projet de Palais de Cristal à Saint-Cloud, 1860). D’autres furent réalisés, notamment pour les Expositions universelles : le Palais de l’Industrie de Viel et Barrault en 1855 et surtout la Galerie des Machines de Dutert et Contamin en 1889 (ill. 5), que Huysmans décrit comme «  une exorbitante ogive qui rejoint sous le ciel infini des vitres ses prestigieuses pointes » (Certains, 1889), et dont Saint-Gobain fournit les 35 000 m² de surface vitrée. Pour l’Exposition universelle de 1900, la compagnie traite une grande partie de la verrière du Grand Palais, que l’on célèbre aujourd’hui, et participe à l’édification du Palais lumineux de Roy, curieuse construction éphémère néo-baroque entièrement composée de verre et illuminée par des milliers de lampes électriques, et du Palais des Illusions de Hénard.

JPEG - 3.4 ko
6. Jacques Adnet (1901-1984)
Exposition internationale des
arts et techniques de Paris,
1937, perspective (premier projet) p
our le pavillon
de Saint-Gobain
, 4 mai 1936
Plume, aquarelle et gouache -
63 x 48,5 cm
Paris, collection Blondel-Toutut
Photo enlevée pour satisfaire aux exigences de l’ADAGP

Nouvelles technologies et nouveaux produits verriers caractérisent le début du XXe siècle : la mécanisation permet la production de verres coulés, imprimés ou moulés. L’utilisation de plus en plus fréquente du verre en architecture permet la réalisation de bâtiments audacieux, tels l’usine AEG de Behrens, à Berlin (1908), ou le Pavillon de verre de l’exposition du Werkbund, à Cologne, par Taut (1914). Le rôle de Saint-Gobain dans la réalisation de la Maison de verre de Pierre Chareau (1927-1932) est illustré par une superbe maquette, et permet d’appréhender l’apport de la technique des briques de verre. L’exposition se clôt avec le Pavillon de Saint-Gobain à l’Exposition internationale de 1937 (ill. 6) et son mobilier, conçus par René Coulon, démonstrations magistrales des capacités plastiques du verre.

IMG/jpg/Couverture_Saint-Gobain.jpgSous la direction de Caroline Mathieu et Maurice Hamon, Saint-Gobain 1665-1937. Une entreprise devant l’Histoire, Fayard, Paris, 2006 223 p., 42 €. ISBN : 2-213-62874-2.


Magali Lesauvage, dimanche 7 mai 2006


Notes

1Maurice Hamon, archiviste-paléographe, directeur des relations générales de Saint-Gobain, et Didier Bondue, directeur des archives de Saint-Gobain, sont également commissaires de l’exposition.




Tip A Friend  Envoyer par email
imprimer Imprimer cet article

Article précédent dans Expositions : Géricault. La folie d’un monde

Article suivant dans Expositions : Sous le regard de Goethe. Deux siècles de dessins français des musées de Weimar