Rembrandt intime


Paris, Musée Jacquemart-André, du 16 septembre 2016 au 23 janvier 2017.

Est-ce l’exiguïté des lieux qui a inspiré le titre de l’exposition : « Rembrandt intime » ? Quoi qu’il en soit le Musée Jacquemart-André réunit, dans son petit espace dédié aux expositions temporaires, une cinquantaine de peintures, de gravures et de dessins du maître, parmi lesquels beaucoup de chefs-d’œuvre. Le projet a pour point de départ les trois tableaux conservés dans les collections permanentes, acquis par Edouard André et Nélie Jacquemart. Peints à différentes dates, ils permettent d’aborder des étapes importantes de la carrière du peintre : Le Repas des pèlerins d’Emmaüs, vers 1629, évoque ses débuts à Leyde, le Portrait de la princesse Amalia van Solms en 1632 incarne sa consécration à Amsterdam, enfin le Portrait du docteur Arnold Thollins, de 1656, appartient aux dernières années, celles où l’infortune se mêle à la gloire. Chacune de ces peintures est confrontée à des œuvres qui lui sont contemporaines. Les commissaires ont obtenu pour l’occasion des prêts prestigieux venus du monde entier, le Metropolitan de New York par exemple a envoyé le magnifique Homme au turban, tandis que l’Ermitage a confié la belle Saskia en Flore (ill. 1 et 2).


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1. Rembrandt van Rijn (1606-1669)
Vieil Homme en costume oriental, 1632
Huile sur toile - 152,7 x 111,1 cm
New York, The Metropolitan Museum of Art
Photo : RMN-GP / image of the MMA
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2. Rembrandt van Rijn (1606-1669)
Saskia en Flore, 1634
Huile sur toile - 125 x 101 cm
Saint-Pétersbourg, Musée de l’Ermitage
Photo : The State Hermitage Museum,
Saint-Petersburg, 2016 /Vladimir Terebenin
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La visite commence à Leyde. Rembrandt se forma chez Pieter Lastman dont l’influence se ressent dans ses premiers tableaux tels que la Scène d’histoire ou L’Ânesse de Balaam. Il multiplie les personnages, privilégie des couleurs claires, vives, voire sophistiquées. Puis le style proprement rembranesque se met en place : l’artiste préfère les scènes nocturnes et confère à ses peintures une nouvelle intensité dramatique grâce à de forts contrastes d’ombre et de lumière, tandis que sa palette plus restreinte est dominée par les bruns ; ses compositions enfin sont plus audacieuses. Les Pèlerins d’Emmaüs du couple Jacquemart-André est un parfait exemple de ces débuts à Leyde (ill. 3). La silhouette du Christ au premier plan se détache à contre-jour. On ne sait s’il cache la lumière ou s’il en est lui-même la source ; elle éblouit en tout cas le pèlerin sidéré. D’autres peintures de cette époque s’organisent autour d’une source de lumière cachée, éclairant l’un des personnages, le reste est dans la pénombre. C’est le cas de l’étonnant Saint Paul assis devant sa table ou encore de La Fuite en Égypte, petit bijou de Tours (ill. 4), sans oublier la Présentation au temple et la Parabole de l’homme riche.


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3. Rembrandt van Rijn (1606-1669)
Le Repas des pèlerins d’Emmaüs, vers 1629
Huile sur papier marouflé sur bois - 37,4 x 42,3 cm
Paris, Musée Jacquemart-André , Institut de France
Photo : Musée Jacquemart-André
Studio Sébert Photographes
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4. Rembrandt van Rijn (1606-1669)
La Fuite en Égypte, 1627
Huile sur bois - 26,4 x 24,2 cm
Tours, Musée des Beaux-Arts
Photo : Musée des Beaux-Arts de Tours
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En 1631, Rembrandt s’installa à Amsterdam. Les années qui suivirent furent celles du succès. Le peintre se fit une réputation par le portrait, un genre qu’il développa sur tous les modes, du portrait officiel au portrait intime. Il eut l’honneur de peindre celui d’Amalia van Solms destiné à former un pendant à l’époux de celle-ci, le stathouder Frédéric-Henri d’Orange, peint par Gerard van Honthorst. Elle est peu avenante la princesse, présentée - malencontreusement - de profil, autrement dit à l’antique, et vêtue sobrement (ill. 5). Rembrandt n’avait pas l’intention de flatter ses modèles, il les présentait avec un réalisme perspicace, qu’ils fussent de l’aristocratie, ou bien de la bourgeoisie comme Haesje van Cleyburgh dont les poches sous les yeux sont méticuleusement rendues. Dans cette section, les deux femmes sont observées par un soldat égrillard, tête d’expression qui en rappelle une autre apparue sur le marché (voir la brève).
Rembrandt reprit le thème des pèlerins d’Emmaüs dans les années 1640, dans une mise en scène beaucoup plus simple que celle de 1629 : Jésus est assis au centre, de face, il a les traits d’un homme comme un autre. La révélation de son identité aux pèlerins est moins spectaculaire. Le peintre insiste ici sur sa nature humaine plutôt que divine. Le tableau figure dans une section thématique sur la Bible où sont aussi confrontées des gravures sur le thème de la Passion. L’Ecce homo apparaît d’abord en 1624 sur une grisaille et sur une grande gravure au burin et à l’eau forte. Le clair-obscur dramatique et la composition en diagonale accentuent la menace que représente la foule. Vingt ans plus tard, l’artiste traita le même sujet, Le Christ présenté au peuple, dans un style totalement différent. Cette fois-ci, le Christ et Pilate sont présentés de face, sur une estrade presque vide, leurs figures hiératiques contrastant avec l’agitation du peuple. La composition, plus dépouillée, est rythmée de lignes perpendiculaires et éclairée uniformément. L’atmosphère est tout autre dans une troisième série de gravures réalisées pourtant à la même époque : les Trois Croix gravées à la pointe sèche et au burin (ill. 6). Rembrandt a ici une approche picturale. Il joue sur de fortes variations d’ombre et de lumière qui confèrent une dimension surnaturelle à cette scène fidèle aux Évangiles : « C’était déjà environ la sixième heure quand, le soleil s’éclipsant, l’obscurité se fit sur la terre entière jusqu’à la neuvième heure. Le voile du sanctuaire se déchira par le milieu et, jetant un grand cri, Jésus dit : "Père, en tes mains je remets mon esprit »."


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5. Rembrandt van Rijn (1606-1669)
Portrait de la princesse Amalia van Solms, 1632
Huile sur toile - 68,5 x 55,5 cm
Paris, Musée Jacquemart-André , Institut de France
Photo : Musée Jacquemart-André
Studio Sébert Photographes
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6. Rembrandt van Rijn (1606-1669)
Christ en croix ou Les Trois Croix , 1653
Pointe sèche, 4e état - 38,4 x 44,9 cm
Paris, Fondation Custodia, collection Frits Lugt
Photo : Fondation Custodia
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La gravure a un rôle essentiel dans l’œuvre du maître, et d’une feuille à l’autre on peut voir l’évolution de son style. Il perfectionne la technique de l’eau-forte qui influence son approche picturale. Souvent il travaille directement sur la planche, et passe rarement par le dessin, Diane au bain étant une exception. Les différents états d’une estampe permettent d’obtenir des atmosphères variées ; l’artiste d’ailleurs n’hésitait pas à remanier la plaque.
Même en peinture, il travaille directement sur la toile. Le dessin est davantage pour Rembrandt un support de réflexion et d’expérimentation. Il utilise différentes techniques - plume, encre brune, pinceau, lavis -, pour traduire d’un trait rapide la posture d’une marchande de crêpes ou d’un mage agenouillé, ou tracer des paysages d’abord détaillés puis à peine évoqués au lavis comme ce Cours d’eaux aux rives boisées qu’on pourrait attribuer à un peintre de plein du XIXe siècle sans que cela n’étonne personne.


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7. Rembrandt van Rijn (1606-1669)
Portrait du docteur Arnold Tholinx, 1656
Paris, Musée Jacquemart-André , Institut de France
Photo : Musée Jacquemart-André
Studio Sébert Photographes
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8. Rembrandt van Rijn (1606-1669)
Portrait d’Hendrickje Stoffels, vers 1652-1656
Huile sur toile - 101,9 x 83,7 cm
Londres, National Gallery
Photo The National Gallery, London
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L’exposition s’achève sur les années 1650-1660. La renommée de Rembrandt était internationale et sa ruine inexorable. Il s’était endetté et ses créanciers finirent par vendre ses biens entre 1656 et 1658. Rembrandt revint à cette époque vers une palette de couleurs plus riche, sa touche se fait plus libre, plus souple. La sévérité du portrait du docteur Anrold Tholinx (ill. 7) côtoie le naturel de la Jeune Fille accoudée à sa fenêtre, vêtue d’une robe rouge. Et puis sa dernière compagne Hendrickje Stoffels apparaît dans un portrait qui semble inachevé, le fond rapidement brossé, tandis qu’elle apparaît, richement parée, dans un blanc velouté, celui de son manteau et celui de sa peau (ill. 8). Rembrandt peignit aussi un très beau portrait de son fils Titus en train de lire, et l’on termine ainsi par le regard intime d’un père et d’un amant.

Commissaires : Emmanuel Starcky, Peter Schatborn, Pierre Curie


Sous la direction d’Emmanuel Starcky, Peter Schatborn et Pierre Curie, Rembrandt intime, Fonds Mercator 2016, 192 p., 39,95 €. ISBN : 9789462301450.


Informations pratiques : Musée Jacquemart-André, 158 boulevard Haussmann, 75008 Paris.
Tél. : 01 45 62 11 59. Ouvert tous les jours de 10 h à 18 h, le lundi jusqu’à 20h30. Tarif : 13,5 € (réduit : 10,5 €).


Bénédicte Bonnet Saint-Georges, mardi 20 décembre 2016





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