Rastaquarium, Marcel Proust et le « modern style ». Arts décoratifs et politique dans À la recherche du temps perdu


Auteur : Sophie Basch

On le sait, l’océan bibliographique consacré à Marcel Proust s’étend encore plus rapidement que ne s’élève le niveau de la mer sous l’effet du réchauffement climatique. Il est atteint du fameux « syndrome des morts » qui empoisonne la vie des héros de l’Amédée ou comment s’en débarrasser d’Ionesco, envahis par un cadavre en extension : la « progression géométrique » ! L’univers proustien, bien qu’immense, est souvent poussé dans ses derniers retranchements par les chercheurs, puisqu’on n’ignore plus rien, et dans toutes les langues, de l’image du tramway ou de la pince à sucre dans la Recherche, de l’influence du bœuf mode sur la digestion de Madame de Villeparisis ou de l’approvisionnement en huîtres du Grand hôtel de Cabourg en juillet 1907. Propice aux approches interdisciplinaires, comme on le voit, Proust souffre aussi de la difficulté qu’ont bien des universitaires à faire incursion dans des domaines qui ne sont pas les leurs. Combien de spéculations et d’affirmations plus ou moins hasardeuses quant à Elstir et à Vinteuil, le plus souvent sous la plume de littéraires qui, tout en jugeant toutes les autres disciplines annexes et inférieures, ne feraient pas la différence entre Monet et Sisley ou Vincent d’Indy et Ernest Chausson. On est donc d’autant plus heureux lorsqu’un auteur aborde brillamment un sujet transversal et met à profit textes et images avec une égale compétence d’érudition et d’analyse mais dans un but précis.


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1. Exposition universelle de Paris 1900
Aquarium de Paris
Carte postale ancienne
Collection privée
Photo : D. R.

En explorant son Rastaquarium, néologisme inventé en 1911 à partir de rastaquouère et d’aquarium par Georges Maurevert, à moins que ce ne soit par Willy, Sophie Basch réunit histoire littéraire, histoire de l’art et synthèse socio-politique et, certes, il n’en faut pas moins pour mettre en eau ce récipient ingénieux, véritable bouillon d’une culture dont l’ébullition ravit le lecteur. À l’œuvre cathédrale, revendiquée par Proust, l’auteur ajoute une sorte de « cathédrale, oui, mais engloutie ! », dont le paysage organique ne peut qu’exciter les amateurs de l’Art nouveau et de l’imaginaire fin de siècle. L’aquamanie, qui habite maintes créations de l’Art nouveau, triomphe en effet à l’Exposition universelle de 1900 avec l’Aquarium de Paris (ill. 1) (auquel on pourrait ajouter les fameuses algues de Sarah Bernhardt, présentées dans un stand décoré d’un filet de pêche !) ; pour Proust, le « modern style » et l’univers marin s’allieraient dans une esthétique dont le « cosmopolitisme », alors sévèrement critiqué, serait justement une prise de position subtilement dreyfusarde.

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2. Miroir Modern-Style – Importation belge
(le roi Léopold II et Cléo de Mérode)
Carte postale ancienne
Collection privée
Photo : D. R.

Le propos de Sophie Basch, en effet, n’est pas d’étudier un thème ou un décor littéraire, pas plus que de répertorier les références de Proust au « modern style » par manie historiographique (il n’y en a d’ailleurs littéralement que cinq) ; il s’agit de proposer une lecture quant à la signification précise de ce terme et de son usage par l’écrivain, ainsi que d’une esthétique généralisée auquel il renvoie, dans un contexte déterminé. « Modern style », expression qui n’a d’anglais que l’apparence, et qui n’est pas la traduction d’ « Art nouveau », cette dernière dénomination ayant vite été admise en Angleterre telle quelle, est bien une anglomanie française à vocation plutôt péjorative. Si Proust, qui attachait moins d’importance au décor qu’à la mode, et dont l’intérieur, de son propre aveu, était quelconque (« Que c’est laid chez vous ! » aurait dit Oscar Wilde en visitant la famille de l’écrivain), prend soin d’avoir recours au « modern style » à plusieurs reprises, c’est peut-être pour de précises et bonnes raisons. Il est difficile de rendre compte d’un ouvrage dont le parti-pris ne relève pas d’une démonstration académique, mais qui recourt plutôt à un flux de correspondances et avec une grande abondance : définition de l’Art nouveau, naissance de l’expression « modern style », mobilier des Proust, le Liberty, Ruskin, Maple (fournisseur de Madame Proust mère), Bing, la fameuse « Femme inconnue » de Lille et la noyée de la Seine, le style « sous-marin » etc… Ici, sources textuelles et images accumulées doivent aboutir à une intime conviction : l’internationalisme des arts décoratifs à la fin des années 1890 (que désigne ici le « modern style ») était perçue comme une menace contre l’art français, et son association avec toutes sortes de rastaqouèrismes (du simple cosmopolitisme à l’invasion anglo-saxonne et belge (ill. 2) ou germanique jusqu’à l’inévitable antisémitisme), en faisait la cible du nationalisme antidreyfusard. De William Morris aux magasins Maple et à l’enseigne de « L’Art nouveau » de Siegfried Bing, l’influence étrangère s’offrait à la vindicte des critiques.


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3. Le Journal de la décoration
Monstres marins IIIe année, pl. 43
Collection privée
Photo : D. R.
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4. Mlles Mangin et Gaudin : Étoffes pour tentures
Documents d’atelier, Art décoratif moderne
Collection privée
Photo : D. R.

Ne peut-on considérer, dès lors, le recours de Proust au « modern style » et à un certain nombre d’images fortes qui peuvent en relever (tel le spectacle de la mer reflétée dans les vitres de la bibliothèque bavaroise de la chambre du narrateur au Grand hôtel de Balbec, ou la galerie vitrée du restaurant de Rivebelle), comme une discrète mais bien réelle adhésion à cet art « dégénéré », comme dit alors Max Nordau, symbole a contrario d’un engagement dreyfusard ? Le monde sous-marin étant récurrent dans les répertoires décoratifs (ill. 3 et 4) et surtout dans leur critique par les détracteurs de l’Art nouveau, c’est par un univers visuel de référence, dans lequel le lecteur est immergé, que Sophie Basch dresse son aquarium autour de lui, figure même du flux et des « miroirs » que constitue le rastaquarium dénoncé par Maurevert et Willy comme l’intérieur des rastaquouères : accumulation d’objets surraffinés, inutilisables et tarabiscotés, d’architectures tourmentées et d’aménagements improbables, supposés véhiculer une esthétique anti-française et cosmopolite, un cosmopolitisme que la France n’était d’ailleurs pas la seule à railler : avec un jeu de mots entre Van de Velde et Van der Halbwelt (demi-monde) un périodique autrichien identifie le style de l’art nouveau belge avec une société interlope et une maison close dont la patronne est dotée de traits caricaturalement sémites (ill. 5). La richesse des sources, souvent inédites, la qualité de la maquette, qui mêle habilement texte et images, et la rigueur de l’appareil de notes, assoient le propos sans pour autant qu’on ait l’impression de lire une thèse. Que l’auteur d’un tel livre soit une universitaire éminente dont personne ne saurait douter de la rigueur et de la méthode, ne surprend pas celui qui plaide pour une approche dont le sérieux n’exclue pas inventivité et sensibilité.


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5. H. Zasche « System Van der [sic] Velde/
System van der Halbwelt »
Neues Wiener Witz-Blatt, n° 13 ?
30 mars 1901
Collection privée
Photo : D. R.

Nul doute que les historiens de l’Art nouveau ou les exégètes maniaques de Proust ne lèvent quelque sourcil ça et là. Le corpus des textes sur les différentes acceptions de l’Art nouveau et du « modern style » est constitué « à charge », des Goncourt à Mirbeau (hé oui !) et de d’Indy à Mauclair, car il s’agit bien de montrer qu’une large partie de la société considérait en effet cette tendance comme dangereusement cosmopolite. Il suffit de citer Arsène Alexandre en 1895 : « Tout cela sent l’Anglais vicieux, la Juive morphinomane ou le Belge roublard, ou une agréable salade de ces trois poisons. » Toutefois, outre que l’on pouvait défendre l’art français sans tomber dans la xénophobie, il ne faudrait pas sous-estimer l’ambivalence, par exemple, des descriptions ironiques d’un Jean Lorrain dont les critiques répondent surtout au goût d’une écriture acérée qui n’exclut pas une tendresse pour ses cibles : que serait Lorrain sans le monde qu’il caricature et dont sa plume se délecte ? Par ailleurs, ne pourrait-on aussi réunir un ensemble de textes uniquement admiratifs de la tendance « modern style » ? Il serait aussi certainement possible de construire une historiographie dans laquelle la plupart des créations architecturales, céramiques et mobilières de l’Art nouveau seraient identifiées à une tradition nationale : Carriès, Delaherche et Dalpayrat y prendraient rang après Bernard Palissy, Guimard avec les grands créateurs du XVIIIe siècle etc. Sans compter, bien sûr, l’ambition sociale, fût-elle utopique, de l’Art nouveau, qui était tout sauf réactionnaire, bien qu’elle ne convainquît pas Proust : question d’interprétation et de corpus. N’oublions pas, enfin, que la Recherche a été écrite après L’Affaire et alors que l’Art nouveau avait quasiment disparu : la quête d’un temps « perdu » ne se faisait pas pour Proust, comme pour quiconque, sans quelques arrangements avec la mémoire. Ce qui compte, ici, n’est donc pas une fortune (pardon, une « réception ») critique d’ensemble de ce « modern style », mais bien la perception qu’a voulu en avoir Proust et l’usage symbolique qu’il lui aurait assigné par rapport à sa position personnelle, ses convictions et son identité israélite. Inutile de dire que la proposition est plus que convaincante.

En optant pour les « reflets » du rastaquarium, image lui-même de la fluidité incessante de la vie et de la mémoire, mais aussi de l’écriture, l’auteur de la Recherche aurait donc également manifesté, à sa manière, une opinion, plus subliminale et moins tranchée que celles de ses « héros », dont les conversations ne cessent d’évoquer L’Affaire. Loin d’une histoire « culturelle » aux grosses ficelles dont on nous rebat les oreilles avec des simplifications le plus souvent grotesques et une instrumentalisation des œuvres à la limite de l’indécence, Sophie Basch propose une vision convaincante mais jamais péremptoire. Et c’est avec plaisir qu’on se « plonge » dans ce rastaquarium.

Sophie Basch, Rastaquarium. Marcel Proust et le « modern style ». Arts décoratifs et politique dans À la recherche du temps perdu, Brepols, 2015, 192 p., 50 €, ISBN 9782503552538.


Jean-David Jumeau-Lafond, dimanche 18 janvier 2015





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