Quand la préfecture d’Île-de-France soutient Marcel Campion


Depuis le départ de la grande roue de la place de la Concorde, deux baraquements commerciaux sont restés en place, comme si, une fois de plus, ce site classé monument historique devait en permanence accueillir une fête foraine.
S’il est possible de mettre en place des installations temporaires d’une surface inférieure à 20 mètres carrés ou d’une durée inférieure à un mois sur un terrain classé1, avec la simple autorisation de la mairie, les baraques de la place de la Concorde dépassent cette surface puisqu’elles occupent, avec leurs dépendances, plus de 30 m2 et plus de 55 m2 au sol (sans même compter l’emprise des portants à souvenirs repartis alentour), comme l’avait démontré le constat d’huissier effectué à la demande de l’association Sites & Monuments2. Au total, les deux chalets commerciaux, placés en pendant devant la grille du jardin des Tuileries, occupent environ 85 m2 du sol classé de la place de la Concorde3, tandis que leur présence sur la place peut être attestée depuis plus de deux mois. Il fallait donc, pour s’installer à cet endroit, l’accord de la DRAC.

Nous avons donc contacté Marcel Campion pour lui demander s’il avait eu l’autorisation de la mairie et celle de la DRAC ; nous avons de même interrogé la mairie et la DRAC, ainsi que la préfecture d’Île—de-France pour savoir si les autorisations nécessaires avaient été données.
Si nous n’avons reçu aucune réponse de Marcel Campion, de la Ville de Paris ou de la DRAC, la préfecture a répondu à notre demande, d’abord par téléphone en nous disant qu’aucune autorisation de leur part n’était nécessaire, la surface au sol étant inférieure à 20 m2 (ce qui est inexact), et qu’il fallait nous adresser à la ville. Nous lui avons demandé une confirmation par mail, que nous avons reçue vendredi 21 juillet à 18 h 27. Et ce mail est tellement éloquent que nous le reproduisons ici en intégralité avant de le commenter comme il le mérite :

« La ville de Paris nous confirme que les baraques ne sont pas liées aux installations de la grande roue (la ville avait fait passer un huissier après le démontage de la roue pour s’assurer que toutes les installations étaient bien parties). 
Par ailleurs, Marcel Campion nous a aussi assuré que ces baraques n’étaient pas à lui.
Compte tenu de la superficie des baraques concernées (inférieures à 20 m2), ces installations ne requièrent pas d’autorisation de la DRAC même si elles sont installées sur un site classé. L’autorisation de ces installations relève donc strictement de la ville de Paris.
 »


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1. Baraque vente de souvenirs sur la place de la Concorde
le 4 mai 2017 (avant le départ de la grande roue)
Photo : Sites & Monuments
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2. Baraque vente de crêpes sur la place de la Concorde
le 4 mai 2017 (avant le départ de la grande roue)
Photo : Sites & Monuments
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2. Baraque vente de souvenirs sur la place de la Concorde
le 22 juillet 2017 (après le départ de la grande roue)
Photo : Didier Rykner
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4. Baraque vente de crêpes sur la place de la Concorde
le 22 juillet 2017 (après le départ de la grande roue)
Photo : Didier Rykner
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Première information, donnée par la Ville de Paris : les baraques ne sont pas liées aux installations de la grande roue ! Nous reproduisons ici quatre photos : deux prises le 4 mai 2017 (avec la grande roue ; ill. 1 et 2), l’autre le samedi 22 juillet (ill. 3 et 4). On constate qu’il s’agit exactement des mêmes baraques que celles qui accompagnaient la grande roue. Celles-ci n’ont jamais été démontées comme nous l’a confirmé le gardien qui se trouve à l’entrée du jardin des Tuileries. Une autre preuve de cette persistance de l’occupation de l’espace public sont les photos que nous avons réalisées le 22 juillet (ill. 5 et 6) et que nous pouvons comparer avec celles du constat d’huissier diligenté par Sites & Monuments4 (ill. 7 et 8) ; on y voit en effet que la baraque « Paris Gourmandises » est installée exactement au même endroit, au cm près, que quand la grande roue se trouvait sur la place. Elles sont donc ici depuis le 18 mai à minuit sans autorisation de la DRAC (et même avant puisque l’autorisation de la DRAC ne concernait que la grande roue et les trois baraques qui se trouvaient parallèlement à elle et qui ont effectivement disparu depuis le 18 mai).


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5. Vue de l’installation de la boutique de crêpe
le 22 juillet 2017
Photo : Didier Rykner
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6. Vue de l’installation de la boutique de crêpe
le 22 juillet 2017
Photo : Didier Rykner
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7. Vue de l’installation de la boutique de crêpe
le 17 janvier 2017
Détail d’une photo tirée du constat d’huissier
mandaté par l’association Sites & Monuments
La comparaison avec la photo 5 montre qu’elle n’a pas bougé
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8. Vue de l’installation de la boutique de crêpe le 17 janvier 2017
Détail d’une photo tirée du constat d’huissier mandaté par
l’association Sites & Monuments
La comparaison avec la photo 6 montre qu’elle n’a pas bougé
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Deuxième information : Marcel Campion assure que ces baraques ne sont pas à lui. Or celle de gauche, lorsque l’on regarde les Tuileries, est exploitée par la société « Loisirs Assoc » (ill. 9). Et une recherche très simple sur le site societe.com donne le siège de la société, et le nom de la gérante. Le siège est au 9, rue de l’Église 94490, Ormesson-sur-Marne. Cette adresse n’est pas seulement celle de plusieurs sociétés de Marcel Campion, c’est même son adresse personnelle5. La gérante de la société est Singrid Campion, qui est la propre fille du forain.


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9. Cachet de la société Loisirs Assoc
(barque vendant des souvenirs)
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10. Reçu d’une crêpe achetée à la baraque de la place de la Concorde
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Nous n’avons pas réussi à démontrer de manière aussi directe les liens de la boutique « Paris Gourmandises », à droite en regardant le jardin des Tuileries, avec Marcel Campion. Il faut dire que notre enquête nous a montré que celui-ci multiplie les petites sociétés, avec un associé unique, un gérant et zéro employé, ce qui rend plus difficiles les recherches. Il n’empêche : outre la parfaite symétrie de la disposition de cette baraque avec celle dont nous venons de montrer qu’elle dépendait de Marcel Campion, outre la similitude des bâches qui les recouvrent (même couleur, mêmes rayures - (ill. 11 et 12), une recherche tout aussi simple démontre que la société qui l’exploite « Crêpes Concorde », comme on le lit sur le ticket de caisse de la crêpe que nous y avons achetée (ill. 10), est domiciliée au 151 rue Montmartre, 75009 Paris. À moins qu’il ne s’agisse de « Concorde Paris Gourmandises », autre société domiciliée également au 151 rue Montmartre, qui a d’ailleurs le même gérant. Il s’agit manifestement de domiciliations chez une société spécialisée dans ce service, mais comme par hasard, à cette même adresse se trouvent aussi plusieurs sociétés, spécialisées dans le secteur secteur des activités des parcs d’attractions et parcs à thèmes dont la SARL « Fêtes Loisirs », qui exploite la grande roue et dont le gérant est Marcel Campion ou « Manège 1900 » dont le gérant est également Marcel Campion… Le monde est petit !
C’est ce même subterfuge - celui de chalets arrivés comme par enchantement et qui ne lui appartiendraient pas - qui a permis au forain de prétendre qu’il respectait les 651 m2 d’occupation du domaine public autorisés par la ville de Paris et par la DRAC pour l’installation en novembre dernier de sa grande roue…


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11. La toile recouvrant le toît de la baraque
vendant des souvenirs
Photo : Didier Rykner
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12. La toile recouvrant le toît de la baraque
vendant des crêpes
Photo : Didier Rykner
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Que Marcel Campion persiste à vouloir imposer, de gré ou de force, l’implantation de sa grande roue et de ses baraques à souvenirs et à crêpes dans un endroit très touristique et forcément très lucratif, est finalement dans la nature des choses. Que la préfecture d’Île-de-France, que nous interrogeons sur ces pratiques, nous réponde de cette manière et ne fasse rien, pas davantage que la DRAC ou la direction des Patrimoines, pour mettre fin à une occupation manifestement illégale d’un monument historique majeur, ne cessera pas de nous étonner et de nous scandaliser.

Depuis plusieurs mois, le forain clame à tout va que la mairie de Paris, qui avait toujours donné satisfaction à la plupart de ses demandes, lui fait des misères et la presse s’en fait régulièrement l’écho. Alors comment expliquer que la municipalité accepte l’installation avec la roue, puis le maintien, de ces deux lucratives baraques6 ? Comment expliquer, par ailleurs, l’incroyable lettre envoyée par la Mairie de Paris au préfet de Région et à la DRAC s’indignant de ce que l’autorisation d’installation de la grande roue par l’État ne corresponde pas aux dates données par la Mairie de Paris, et sommant l’État de lui « faire part des éléments qui ont prévalu pour le choix des dates portées sur [son] autorisation et qui n’ont pas rendu possible une compatibilité avec les [siennes]7 », alors que l’État est évidemment souverain dans son appréciation de cette durée, comme le précise d’ailleurs la convention d’occupation du domaine public municipal8.
Une mention manuscrite portée sur la lettre explique que : « Les dates ont été discutées directement entre la préfecture et la ville », ce qui court-circuite donc la DRAC et démontre sans ambiguïté que la Ville de Paris, qui se désolidarise publiquement de Marcel Campion, est toujours en coulisse très gentille avec lui. Le préfet de Région (dont dépend la DRAC) accordera finalement le 20 avril 2017 l’autorisation de prolonger l’installation jusqu’au 18 mai 2017, soit exactement ce que demandait la Ville pour Marcel Campion !

Un des aspects les plus sidérants concernant ces deux baraques de la place de la Concorde n’est pas la complaisance de la Ville de Paris, on y est habitué, ce n’est pas l’inaction de la DRAC, c’est coutumier. C’est, en revanche, l’aveuglement persistant de la préfecture d’Île-de-France qui nous a affirmé (lors de la conversation téléphonique du 25 juillet) « faire confiance à la Ville de Paris », se refusant ainsi à exercer le « contrôle de légalité » qui est pourtant au cœur de ses missions. La ville, comme la préfecture - parfaitement d’accord - se renvoient ainsi mutuellement la balle lorsqu’il s’agit de fournir des explications. Marcel Campion, manifestement, n’a pas encore perdu tous ses soutiens et il faut tout craindre de la prochaine décision du préfet qui doit examiner s’il est opportun, ou non, d’accorder à nouveau le droit au « roi des forains » d’installer sa roue place de la Concorde à partir du 17 novembre prochain. Sites & Monuments a ainsi demandé à la ministre de la Culture d’« évoquer » ce dossier afin d’assumer ses responsabilités en dessaisissant la préfecture de Région9.

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13. Affiche placardée par Marcel Campion
appelant à la réunion des forains le
11 septembre 2017 à Paris
Photo : Sites & Monuments
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La période est d’autant plus cruciale pour l’avenir de la place de la Concorde que le Conseil de Paris, constatant notamment que « la société Fêtes Loisirs ne respecte pas le temps d’occupation accordé pour l’occupation temporaire de la place de la Concorde », a prévu, qu’« à l’automne 2017, la reconduction de la convention d’exploitation de la grande roue et de la place de la Concorde [ferait] l’objet d’un débat »10.
C’est sans doute pourquoi Marcel Campion prévoit de recourir, dès la rentrée, à un nouveau blocage de la voie publique. Ainsi, on peut lire sur une affiche vue à la « Fête des Tuileries » ((ill. 13), également organisée par le forain (où une autre roue tourne actuellement !) : « Debout les forains de France. Réunion nationale des forains de France le 11 septembre 2017 à Paris avec tous les syndicats ou comités confondus pour la continuité de ce beau métier de vendeurs de rêves et de travailleurs de la fête. Arrêtons les conneries et les faux problèmes […]. C’est Maintenant qu’il faut agir. Le 11 septembre… à Paris… à 12h… porte de la Muette. Et le 12 septembre… Manifestation nationale…. Pour la loi travail… avec tous vos véhicules. Marcel Campion Monde Festif […] ». Le Point11 révèle d’ailleurs, ce qui est paradoxal à plus d’un titre, que « le forain et les Insoumis se seraient mis d’accord pour unir leurs forces le 12 septembre ».

La société civile se retrouve donc seule dans ce dossier patrimonial (comme dans beaucoup d’autres), à moins que le Procureur de la République, auprès de qui Sites & Monuments vient de déposer une nouvelle plainte, ne se décide à agir12… Nous invitons évidemment nos lecteurs à signer et à partager cette pétition intitulée : « Non au retour de la grande roue place de la Concorde ».


Didier Rykner, vendredi 28 juillet 2017


Notes

2Il suffit de se rendre sur place pour constater que ces deux baraques dépassent les surfaces autorisées.

3Le bâtiment donnant vers l’Hôtel de la Marine mesure 14,84 m2 au sol, surface à laquelle il convient d’ajouter les 17,06 m2 de platelages destinés à l’exposition des produits vendus ou au stockage (ces plateaux tombent d’ailleurs au droit des toitures, elles-mêmes munies de dispositifs d’éclairage de la marchandise). Le bâtiment situé vers la Seine a, quant à lui, une emprise au sol de 16,68 m2, à laquelle s’ajoutent 8,78 m2 de platelages destinés à la clientèle (partiellement clos par une bâche transparente tombant au droit de la toiture), ainsi qu’un stand de vente de glaces de plus de 2 m2 d’emprise au sol, complété par une trentaine de m2 clos d’un grillage revêtu d’une toile rayée dissimulant une chambre froide, un bâtiment préfabriqué et diverses autres installations. Voir le constat.

5Comme l’affirme son avocate dans une lettre envoyée à la DRAC d’Île-de-France le 17 novembre 2016.

6Si la mairie de Paris n’a pas répondu à nos sollicitations, la Préfecture de Paris nous a confirmé par téléphone le 24 juillet 2017 disposer des arrêtés de la Ville autorisant l’implantation des deux baraques.

7La ville explique que les deux durées coïncidaient par le passé. Pourtant, lorsque M. Campion demanda, avec l’assentiment de la ville, d’occuper la place de la Concorde du 6 novembre 2015 au 23 septembre 2016, cette autorisation lui fut accordée du 6 novembre 2015 au 20 février 2016 ; lorsqu’il demanda d’occuper cette même place du 21 février 2016 au 23 septembre 2016, cette autorisation ne fut accordée que du 1er juillet 2016 au 31 juillet 2016.

8Ainsi - ce que M. Campion oublie toujours de préciser - le chapitre 7 article 2 de la convention d’occupation du domaine public du 4 juillet 2016 prévoit que « l’occupant devra impérativement obtenir toutes les autorisations requises pour l’installation de la Grande Roue » et « devra transmettre à la ville de Paris copie de ces autorisations ». Voir ici, p. 12.

9Le renvoi par l’article R. 621-15 al. 2 à l’article R. 621-13 du code du patrimoine rend possible cette évocation

11N° 2341, 20 juillet 2017.

12Les travaux menés sans autorisation sur un monument classé au sens des articles L.621-9 et R 621-11 du code du patrimoine sont pénalement sanctionnés par les dispositions combinées des articles L.641-1 du code du patrimoine et L.480-4 du code de l’urbanisme





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