Poussin, le Massacre des Innocents - Picasso, Bacon


Chantilly, Musée Condé, du 11 septembre 2017 au 7 janvier 2018.

Puisqu’elle est consacrée à la fortune d’un tableau de Nicolas Poussin de la collection du duc d’Aumale, Le Massacre des Innocents (ill. 1) commandé à l’artiste par Vincenzo Giustiniani, et dont le dessin préparatoire est conservé à Lille (ill. 2), il est légitime que la nouvelle exposition du Musée Condé ne se contente pas de montrer de l’art ancien et pousse le discours jusqu’à l’art du XXe siècle et même du XXIe siècle.


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1. Nicolas Poussin (1594-1665)
Le Massacre des Innocents
Huile sur toile - 142,5 x 174,5 cm
Chantilly, Musée Condé
Photo : Wikipedia/Domaine public
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2. Nicolas Poussin (1594-1665)
Le Massacre des Innocents
Plume, encre brune et lavis brun - 14,7 x 16,9 cm
Lille, Musée des Beaux-Arts
Photo : Didier Rykner
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3. Guido Reni (1575-1642)
Le Massacre des Innocents
Huile sur toile - 268 x 170 cm
Bologne, Pinacoteca Nazionale
Photo : Didier Rykner
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Le début du parcours est un peu décevant : un long couloir au bout duquel est accroché l’Autoportrait du Louvre, que l’on a vu récemment en prêt au Musée des Beaux-Arts de Nantes et qui poursuit ainsi un petit périple qui n’était pas forcément indispensable. Les quelques dessins exposés dans cette galerie, qui racontent l’histoire du tableau de Poussin depuis sa commande jusqu’à son acquisition par le duc d’Aumale, sont accrochés trop haut (il semble que des questions de structure des parois en sont responsables). On passera donc bien vite cette section pour arriver à ce qui fait le cœur de l’exposition, une salle en tous points exceptionnelle qui mérite à elle seule le déplacement à Chantilly.

Les commissaires ont en effet réussi l’exploit de réunir quelques toiles du XVIIe siècle parmi les plus prestigieuses sur le thème du Massacre des Innocents. Et d’abord un des chefs-d’œuvre de Guido Reni (ill. 3), conservé à la Pinacothèque de Bologne. Obtenir ce tableau, qui est l’un des fleurons de ce musée, n’a pas été simple1. Pour y parvenir, notons que le Louvre a accepté de prêter en échange un autre Guido Reni important, ce qui est un geste généreux puisque le musée n’est pas directement concerné par cette exposition. Cela en valait la peine car outre sa beauté, le Massacre des Innocents du Guide a incontestablement marqué Poussin qui a sans doute voulu en partie lui faire écho, en peignant une œuvre d’ailleurs bien différente. À la composition complexe du premier, le second a répondu par un dépouillement singulier. Comme le dit Pierre Rosenberg, ce n’est pas le Massacre des Innocents c’est le massacre d’un innocent, un seul enfant au premier plan défendu en vain par sa mère, qui symbolise à lui seul l’ensemble des enfants massacrés.


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4. Pietro Testa (1612-1650)`
Allégorie du Massacre des Innocents
Huile sur toile - 123,5 x 173,5 cm
Rome, Galleria Nazionale di Palazzo Spada
Photo : Didier Rykner
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5. Massimo Stanzione (1583-1656)
Le Massacre des Innocents
Huile sur toile - 127 x 153 cm
Rohrau, Graf Harrach’sche
Photo : Didier Rykner
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6. Cornelis Schut (1597-1665)
Le Massacre des Innocents
Huile sur toile - 310 x 217 cm
Caen, Abbaye aux Dames, église de la Trinité
Photo : Didier Rykner
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Les autres tableaux exposés en contrepoint du Poussin de Chantilly ne sont pas moins remarquables et il faut s’attarder sur chacun d’entre eux. Tout d’abord, le Pietro Testa (ill. 4), celui qui fut sans doute le seul véritable disciple de Poussin à Rome. Lui aussi, qui peint sans doute en s’inspirant du maître, concentre l’action sur un groupe réduit, malgré les putti qui s’agitent en haut de la composition. L’œuvre fut également fameuse et il s’agit certainement d’une des plus belles du peintre Lucquois. Autre toile, beaucoup moins célèbre celle là et provenant d’un musée autrichien très peu connu, le Massacre des Innocents de Massimo Stanzione (ill. 5) est aussi séduisant (si l’on peut qualifier ainsi une scène d’assassinat d’enfants avec le détail macabre d’une petite main coupée au premier plan...) que les œuvres dont nous venons de parler. Quant au grand Cornelis Schut de l’Abbaye aux Dames de Caen (ill. 6), restauré pour l’occasion, il trouve sa place dans l’exposition non seulement par son sujet mais aussi par sa provenance, puisqu’il avait été commandé par le même Marquis Giustiniani, l’un des principaux mécènes de la Rome baroque. Celui-ci, dont la famille était originaire de l’île de Chio, avait été marqué par un événement tragique survenu alors qu’il avait deux ans (l’âge en deçà duquel tous les enfants de Béthléem devaient être tués) : la prise de l’île et le massacre par les Ottomans d’une vingtaine d’adolescents parmi lesquels plusieurs membres de sa famille. Ce drame fut appelé « Massacre des innocents Giustiniani ».
On signalera enfin dans cette imposante section du XVIIe siècle un autre Poussin, celui du Petit Palais, dont on vient de s’apercevoir qu’une large portion, à gauche, dont on pensait qu’elle était ruinée est en réalité peinte par un autre artiste, au XVIIIe siècle, pour remplacer un morceau de la toile qui avait été déchirée et avait disparu. Toute la partie droite en revanche est autographe.


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7. Jean- Baptiste Marie Pierre (1714-1789)
Le Massacre des Innocents
Huile sur toile - 94 x 130 cm
Paris, collection particulière
Photo : Didier Rykner
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8. Jean-Baptiste Peytavin (1787-1865)
Le Massacre des Innocents
Huile sur toile - 91,5 x 116 cm
Chambéry, Musée des Beaux-Arts
Photo : Didier Rykner
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La suite du parcours est dominée par un nouveau chef-d’œuvre, le Massacre des Innocents de Léon Cogniet du Musée des Beaux-Arts de Rennes. Lui aussi se concentre sur un groupe, mais il n’y a aucune violence visible au premier plan, le massacre se déroulant au fond du tableau. L’horreur n’est pas moins présente puisqu’une mère terrorisée serre son enfant dans ses bras et se cache en espérant que personne ne la trouvera. Mais le spectateur sait bien - comme il pouvait le savoir devant Les Enfants d’Édouard de Paul Delaroche, que le destin est en marche et qu’il va suivre son cours. Le répit ne sera que de courte durée et l’issue tragique est inexorable.
À côté de ce tableau célèbre, on en verra un autre totalement inconnu celui-ci, peint par un artiste qui ne l’est pas moins Jean-Baptiste Peytavin (ill. 7). Originaire de Chambéry (ses œuvres y sont réunies) ce néoclassique étrange dont l’esthétique n’est pas sans rappeler celle des Barbus de l’atelier de David, montre un des bourreaux s’efforçant de pénétrer dans une cave par un soupirail en tirant un enfant par le pied que tente en vain de retenir sa mère. La composition est frappante, mais l’exécution est faible. Le tableau vaut mieux par l’idée que par la réalisation.
On signalera enfin, pour en terminer avec la peinture ancienne, une toile de Jean-Baptiste Marie Pierre (ill. 8) passée naguère dans une vente à l’hôtel Drouot et désormais dans une collection particulière parisienne. Il s’agit en réalité d’une scène suivant immédiatement le massacre : une femme s’est donné la mort sur le cadavre de son enfant. La critique de Diderot, comme souvent, est d’une grande mauvaise foi : « Je ne sais pas pourquoi elle se tue ; car je cherche son désespoir et ne le trouve point. Il ne faut pas prendre de la grimace pour de la passion. » Mais la mère est déjà morte, un poignard entré jusqu’à la garde dans sa poitrine. Elle n’a donc plus d’expression, et ne peut en avoir !

Nous passerons rapidement sur la fin de cette exposition, non pour son manque d’intérêt mais parce qu’elle sort de notre champ. On admirera un prêt important du Museum of Modern Art de New York, Le Charnier de Picasso dont on sait qu’il s’inspira du tableau de Chantilly (comme il le fit aussi en partie pour Guernica, on baillera un peu devant la toile d’Ernest Pignon-Ernest, bon dessinateur mais sans vraiment de sentiment, et on s’intéressera aux autres œuvres par Francis Bacon, Markus Lüpertz, et quelques français comme Henri Cueco récemment disparu ou Jean-Michel Alberola, et Jérôme Zonder qui ont créé des œuvres spécialement pour cette exposition. Quant à Vincent Corpet, un peintre de talent, sa propre interprétation du Massacre des Innocents trône dans la galerie de peintures à la place du Poussin. Cela ne fonctionne pas, hélas : la gamme colorée jure vraiment avec les tableaux anciens, il aurait au moins mérité un cadre. L’art de notre temps peut se mêler à l’art ancien, mais dans le cadre d’une exposition et lorsqu’il y a un sens à ces rapprochements. Le plaquer artificiellement est rarement heureux. Il eût été plus raisonnable et moins cruel de montrer cette œuvre dans l’exposition même.

Commissaires : Pierre Rosenberg, assisté de Christel Dupuy, Émilie Bouvard et Nicole Garnier, assistées d’Astrid Grange, et Laurent Le Bon.


JPEGSous la direction de Pierre Rosenberg, Poussin, le Massacre des Innocents - Picasso, Bacon, Flammarion, 2017, 192 p., 45 €. ISBN : 9782081412378.


Informations pratiques : Musée Condé, 60500 Chantilly. Tél : +33 (0)3 44 27 31 80. Ouvert tous les jours de 10 h à 18 h. Tarif pour l’exposition et le domaine (jusqu’au 12 octobre seulement) : 17 € (réduit : 10 €). Après cette date : 20 € (réduit : 12 €).

Site internet.


Didier Rykner, lundi 11 septembre 2017


Notes

1Notons cependant qu’il avait été exposé au Louvre en 1965.





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