Jacques Réattu arelatensis. Un rêve d’artiste


Arles, Musée Réattu et chapelle Sainte-Anne, du 16 septembre 2017 au 7 janvier 2018.

JPEG - 308.8 ko
1. Jacques Réattu (1760-1833)
Autoportrait, 1785
Huile sur toile - 48 x 37,5 cm
Arles, Musée Réattu
Photo : Didier Rykner
Voir l'image dans sa page

Rares sont les œuvres de Jacques Réattu visibles en dehors d’Arles et du musée qui porte son nom. La rétrospective qu’organise ce dernier, si elle se base donc essentiellement sur ses propres collections, permet néanmoins de découvrir l’artiste comme on ne le voit pas en temps normal. Les toiles sont en effet systématiquement montrées à côté de leurs dessins préparatoires, nécessairement invisibles le plus souvent pour des raisons de conservation ; on peut y voir quelques tableaux de sa main provenant d’autres institutions ; et ses œuvres sont confrontées à celles de ses contemporains : ses maîtres, Simon Julien, artiste encore pleinement du XVIIIe siècle et Jean-Baptiste Regnault qui lui permit de présenter avec succès le concours du Prix de Rome, mais aussi plusieurs autres peintres que l’on découvrira au fur et à mesure du parcours.
Cette première exposition monographique consacrée à Réattu est accompagnée d’un catalogue qui répertorie l’intégralité de l’œuvre connu qui, pour une très grande partie, est présentée. Si Réattu est finalement peu vu hors de sa ville, il est l’un des rares artistes néoclassiques à bénéficier de deux catalogues raisonnés, une première monographie par Katrin Simons étant parue en 1985 aux éditions Arthéna1.


JPEG - 70.4 ko
2. Jacques Réattu (1760-1833)
La Mort de Tatius, 1788
Huile sur toile - 114 x 146 cm
Arles, Musée Réattu
Photo : VladoubidoOo (CC BY-SA 4.0)
Voir l'image dans sa page
JPEG - 319.9 ko
3. Étienne-Barthélémy Garnier (1748-1849)
La Mort de Tatius, 1788
Huile sur toile - 114 x 145 cm
Paris, École nationale supérieure des Beaux-Arts
Photo : Didier Rykner
Voir l'image dans sa page

L’exposition est chronologique et commence par des portraits de famille. Un famille quelque peu décomposée puisque Jacques Réattu, enfant naturel, ne fut avec ses frères et sœurs jamais reconnu par son père même si celui-ci prit soin d’eux jusqu’à sa mort précoce. On voit notamment le seul autoportrait connu de l’artiste, un assez joli tableau réalisé en 1785 alors que Réattu a 25 ans (ill. 1) ainsi que le portrait de sa fille, Élisabeth Grange, à l’origine du musée grâce à son legs à la ville d’Arles, peinte en 1845 par Alexandre Hesse.
Réattu arriva en 1775 à Paris où il entra à l’École des Beaux-Arts. Deux sanguines qui lui valurent chacune un prix sont conservées respectivement à Arles et à l’ENSBA. Elles démontrent déjà un joli savoir faire, même si toutes ces œuvres d’étudiant (dessins d’après l’Antique, Académies, études d’anatomie…) ne présentent guère d’originalité par rapport à celles de ses condisciples. Son parcours fut classique : après sept tentatives infructueuses - la comparaison entre son tableau du concours de 1788 (ill. 2) et ceux d’Étienne-Barthélémy Garnier (ill. 3) et Anne-Louis Girodet-Trioson, respectivement premier et second prix, montre que Réattu avait encore des progrès à faire - il obtint enfin la récompense suprême en 1790 avec La Justification de la chaste Suzanne (ill. 4).


JPEG - 613.3 ko
4. Jacques Réattu (1760-1833)
La Justification de la chaste Suzanne, 1790
Huile sur toile - 113 x 145 cm
Arles, Musée Réattu
Photo : Wikipedia/Domaine public
Voir l'image dans sa page

JPEG - 355.1 ko
5. Jacques Réattu (1760-1833)
Prométhée, élevé par le Génie et
protégé par Mercure dérobe le feu du ciel

Huile sur toile - 218 x 195 cm
Arles, Musée Réattu
Photo : Musée Réattu
Voir l'image dans sa page

Les salles suivantes sont consacrées à son premier séjour romain, à l’exception d’un étrange objet, un coffret destiné à contenir un harmonica en verre, instrument inventé par Benjamin Franklin. Ce coffret en bois, réalisé à Paris avant le départ pour l’Italie, est orné de sept scènes miniatures peintes sur cuivre de scènes en rapport avec la musique (Apollon et Orphée). On sait que Réattu décora également un clavecin pour Mme Tallien, mais cet instrument est perdu, et fut sans doute détruit dans un incendie.
Dans une grande toile représentant Prométhée (ill. 5), certainement sa première œuvre importante, on distingue clairement l’influence de son maître Regnault. Ces trois figures qui prennent leur envol évoquent en effet invinciblement La Vérité ou la Mort de ce dernier conservée à Hambourg. Parmi les dessins préparatoires, celui représentant la composition complète est typique d’une des manières de dessiner du peintre : des traits fins à la plume, qui reproduisent minutieusement les contours, les plis des drapés et marquent les muscles, un style très comparable à ce que l’on trouve chez des contemporains comme Philippe-Auguste Hennequin ou Charles Meynier. Si les feuilles à la pierre noire et aux rehauts de blanc nous semblent parfois un peu raides, les plus beaux dessins de Réattu sont incontestablement ces études à la plume et lavis d’encre, parfois très fouillées et qu’il n’hésite pas à reprendre plusieurs fois. Un très bel exemple de la perfection que peuvent atteindre ses esquisses et dessins préparatoires est fourni par la juxtaposition (ill. 6) d’une petite huile sur toile : Orphée aux Enfers devant Pluton et Proserpine et de quatre feuilles provenant du Louvre, de Montpellier (ill. 7), de Besançon et d’Arles. Il s’agit également d’un travail effectué à l’Académie de France, qui ne fut sans doute pas suivi d’une œuvre de plus grand format.


JPEG - 359.8 ko
6. Jacques Réattu (1760-1833)
Orphée aux Enfers devant Pluton et Proserpine
Esquisse peinte et quatre dessins préparatoires
Photo : Didier Rykner
Voir l'image dans sa page
JPEG - 338.3 ko
7. Jacques Réattu (1760-1833)
Orphée aux Enfers devant Pluton et Proserpine
Plume, encre noire, lavis de bistre, gouache -
Montpellier, Musée Fabre
Photo : Didier Rykner
Voir l'image dans sa page

Réattu n’aima pas Rome. Il faut dire qu’il y arriva à une période troublée, les Français n’étant pas bien vus en raison de la Révolution et de la Constitution civile du clergé. Bien que révolutionnaire modéré, il dut fuir avec les autres pensionnaires vers Naples au début de 1793. « Je suis, il faut le confesser, venu à Rome à un fichu moment » écrivit-il à l’un de ses amis. En novembre 1793 après ce séjour écourté, il retourna en France non sans avoir été dépouillé d’une partie de ses œuvres par des corsaires qui arraisonnèrent son bateau. Outre ses compositions historiques, il a également peint en Italie de jolies esquisses très libres de paysages dont l’exposition montre une sélection. En novembre 1793, il arriva à Marseille où il resta jusqu’en 1796.
Une salle est entièrement consacrée à un tableau assez énigmatique. Inachevé, il montre comment le peintre travaillait, dessinant sur la toile comme il le fait aussi sur les feuilles préparatoires, puis mettant en couleur par grands aplats. Cette Mort d’Alcibiade (ill. 8), à laquelle on ne trouve une allusion que dans une lettre adressée à Réattu et datée de 1822, ne doit cependant pas être placée à cette époque. Son style laisse penser qu’elle fut plutôt conçue à Marseille où il s’installa après son retour d’Italie entre 1794 et 1796. L’a-t-il reprise plus tard pour finalement ne pas la terminer ? Comment expliquer que sa composition et sa taille soient si proches de celle d’un tableau de Philippe Chéry (ill. 9) que celui-ci exposa en 1791 (et que le Musée de La Rochelle a prêté pour l’exposition) ? Pourquoi trois tableaux qui paraissent des morceaux d’un plus grand découpé de la même composition (mais qui en réalité sont des études autonomes) sont-ils si achevés ? À quel usage cette toile de grande taille, sans doute l’objet d’une commande, était-elle destinée ? On ignore tout cela.


JPEG - 305 ko
8. Jacques Réattu (1760-1833)
La Mort d’Alcibiade
Huile sur toile - 171 x 157 cm
Arles, Musée Réattu
Photo : Didier Rykner
Voir l'image dans sa page
JPEG - 341.2 ko
9. Philippe Chéry (1759-1838)
La Mort d’Alcibiade, 1791
Huile sur toile
La Rochelle, Musée
Photo : Didier Rykner
Voir l'image dans sa page

La période marseillaise, quoique courte, fut l’occasion de trois entreprises importantes. La première, qui s’inscrit dans le contexte du Concours de l’an II auquel l’artiste cependant ne participa pas, est un grand tableau représentant Le Triomphe de la Liberté. Après bien des péripéties - la commande fut interrompue en 1795 puis à nouveau confirmée en 1798 - la toile ne fut finalement sans doute jamais terminée. Plusieurs esquisses peintes et dessinées sont exposées aux côtés d’œuvres réalisées par d’autres peintres pour le Concours de l’an II, qui consistait, rappelons-le, à « représenter à leur choix, sur la toile, les épisodes les plus glorieux de la Révolution ».
La seconde entreprise est également montrée à Arles, mais il faut sortir du musée et se rendre dans l’ancienne église Sainte-Anne (ill. 10 et 11), juste en face de Saint-Trophime. Il s’agit de six grandes toiles en grisailles à la détrempe (huit furent réalisées, sur un projet initial de dix, et deux sont aujourd’hui perdues) qui devaient décorer le temple de la Raison de Marseille mais qui ne furent jamais mises en place. Elles appartiennent au Musée Réattu et ont toutes fait l’objet d’une restauration récente. Faisons ici une parenthèse pour raconter comment ces œuvres ont pu être remises en état.


JPEG - 398.4 ko
10. Présentation des peintures de Jacques Réattu
pour le Temple de la Raison dans l’ancienne
église Sainte-Anne pendant la rétrospective Réattu
Photo : Didier Rykner
Voir l'image dans sa page
JPEG - 309.2 ko
11. Jacques Réattu (1760-1833)
La Raison faisant élever un Autel et construire un temple à Dieu
Détrempe sur toile
Arles, Musée Réattu
Photo : Didier Rykner
Voir l'image dans sa page

Peintes sur une toile très fine, elles ont beaucoup souffert et leur restauration a été complexe. Un accord entre Arles et le Conseil départemental de l’Isère avait prévu la restauration, grâce à l’argent apporté par ce dernier, d’une toile tous les cinq ans, en échange du dépôt au Musée de Vizille pendant le même laps de temps de chacune des œuvres. L’organisation de l’exposition a permis d’accélérer cette opération, avec un financement total se répartissant entre le département de l’Isère (50 000 €), le ministère de la Culture (50 000 €), la ville d’Arles (47 000 €), le mécénat de BNP-Paribas (60 000 €) et les amis du Musée Réattu (10 000 €). Les toiles restaurées seront à l’avenir accrochées en hauteur dans une salle du musée, tout en poursuivant le dépôt tournant d’une d’entre elles à Vizille.
La restauration de ces œuvres a été effectuée au Centre Interdisciplinaire
de Conservation et Restauration du Patrimoine (CICRP) de Marseille (ill. 12 et 13), remarquable institution sur laquelle nous aimerions revenir un jour prochain, et où nous avons pu les voir en cours de travaux (ill. 12 et 13).


JPEG - 359.8 ko
12. Jacques Réattu (1760-1833)
La Raison faisant élever un Autel et
construire un temple à Dieu
, 1795
en cours de restauration à Marseille (détail)
Détrempe sur toile - 646 x 224 cm
Arles, Musée Réattu
Photo : Didier Rykner
Voir l'image dans sa page
JPEG - 352.6 ko
13. Jacques Réattu (1760-1833)
La Raison faisant élever un Autel et
construire un temple à Dieu
, 1795
en cours de restauration à Marseille (détail)
Détrempe sur toile - 646 x 224 cm
Arles, Musée Réattu
Voir l'image dans sa page

Dans l’église Sainte-Anne, selon le même principe que dans le musée, ces œuvres sont présentées avec leurs dessins préparatoires. On avouera cependant que si l’ensemble est impressionnant et rare, très peu d’exemples de décors révolutionnaires ayant été conservés, il ne s’agit pas des meilleures œuvres de l’artiste (l’état de conservation est sans doute en partie responsable de cette impression).
Nous n’avons rien dit encore de la troisième entreprise marseillaise importante (la quatrième s’il faut prendre en compte l’Alcibiade). On ne sait en réalité rien des conditions de la commande si commande il y eut. Il s’agit, là encore, d’une allégorie : Le Triomphe de la Civilisation. Une esquisse conservée à Arles est exposée, mais la composition achevée (98 x 130 cm), aujourd’hui conservée à Hambourg, n’est pas dans l’exposition, ce qui est regrettable. Notons d’ailleurs qu’il est dommage que le catalogue, exhaustif comme nous l’avons dit et qui reproduit ce tableau, ne signale jamais ce qui est ou non montré dans l’exposition.

Après un second séjour de deux ans à Paris, Réattu revint à Arles où il demeura jusqu’à sa mort en 1833. Désormais très aisé (sans doute car il put finalement prendre possession de l’héritage laissé par son père, qui lui était contesté par la fille légitime de celui-ci), il s’occupa d’immobilier, ouvrit une école de dessin, mais ne peignit plus beaucoup jusqu’en 1817 malgré quelques projets. Il se vit commander (en 1819) le plafond de la salle du Grand-Théâtre de Marseille, œuvre disparue mais connue par plusieurs esquisses, et fut pressenti pour d’autres décors qui n’aboutirent finalement pas (salle du conseil de l’Hôtel de Ville de Marseille en 1810 et salle de spectacle de Nîmes en 1820).
Mais l’entreprise la plus novatrice pour l’artiste à la fin de sa carrière, consista à peindre plusieurs tableaux religieux et à faire l’esquisse de quelques autres. Si son style de décorateur ne ressemble plus tout à fait à celui de ses débuts (le dessin reste néoclassique, mais les compostions sont beaucoup plus baroques), ces dernières peintures témoignent d’une véritable évolution qui montre que l’artiste sait se renouveler. Comme certains de ses contemporains qui vécurent jusqu’à la Restauration et au delà, tel Étienne-Barthélémy Garnier, il participa au renouveau de la peinture religieuse. Il est dommage à cet égard que les trois tableaux peints pour l’église de Beaucaire n’aient pas pu être exposés ici, et on se contentera des études qui semblent augurer d’œuvres de belle qualité. Plusieurs autres esquisses, pour des tableaux sans doute non réalisés, ne sont pas moins intéressantes comme ce Saint Sébastien (ill. 14) presque romantique où on ne reconnaîtrait pas la main de Réattu si on la découvrait hors de ce contexte.


JPEG - 344.7 ko
14. Jacques Réattu (1760-1833)
Le Martyre de saint Sébastien
Huile sur toile - 32,5 x 24,5 cm
Arles, Musée Réattu
Photo : Didier Rykner
Voir l'image dans sa page
JPEG - 372.4 ko
15. Jacques Réattu (1760-1833)
Étude de têtes pour la Résurrection d’Eutique, vers 1829
Huile sur toile - 64 x 81 cm
Arles, Musée Réattu
Photo : Didier Rykner
Voir l'image dans sa page

Réattu ramena de Rome une grande toile inachevée de François-Xavier Fabre, dont il s’inspira certainement pour la Résurrection d’Eutique, comme en témoigne une belle étude de têtes (ill. 15). Ces œuvres sont exposées dans la chapelle du musée, dernière étape de l’exposition. Certes - la comparaison le démontre - en dépit de ses qualités, Réattu est sans doute un moins grand artiste que les élèves de David comme Fabre, Girodet ou Gérard. Il reste que ceux qui ne connaissaient pas le Musée Réattu (nous en faisions partie) découvriront un bon peintre et dessinateur qui méritait assurément sa rétrospective.

Commissaire : Jacques Rouvier.


Sous la direction de Daniel Rouvier et Claude Badet, Jacques Réattu arelatensis. Un rêve d’artiste, Somogy Éditions d’Art, 2017, 384 p., 39 €. ISBN : 9782757213018.


Informations pratiques :

Musée Réattu, 10, rue du Grand Prieuré 13200 Arles. Tél : 04 90 49 37 58. Ouvert du mardi au dimanche de 10 h à 18 h (jusqu’à 17 h après le 1er novembre). Tarifs : 8 € (réduit : 6 €).

Site de l’exposition.


Didier Rykner, mardi 19 septembre 2017


Notes

1Contrairement à ce que nous écrivions, l’ouvrage Arthena n’est pas épuisé.





imprimer Imprimer cet article

Article précédent dans Expositions : Poussin, le Massacre des Innocents - Picasso, Bacon

Article suivant dans Expositions : Impression(s), soleil