Poitiers et son patrimoine (2) : le site de Saint-Hilaire dénaturé


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1. Vue du chœur de Saint-Hilaire
Poitiers
Photo : Didier Rykner
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L’église Saint-Hilaire qui date pour partie (le transept et le chœur) du XIIe siècle (ill. 1) et constitue l’un des plus beaux exemples du roman poitevin, et pour l’autre partie (la nef) du XIXe siècle, est un monument inscrit au patrimoine mondial par l’UNESCO comme étape du chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle (ill. 2). Egalement classé monument historique, on aurait pu croire que cet édifice insigne, ultra protégé, était à l’abri du vandalisme. On se serait trompé, une fois de plus, et malheureusement celui-ci a sévi, de manière irréversible, sous les yeux et avec l’assentiment de la mairie de Poitiers et du ministère de la Culture. Nous aurions pu classer cet article dans notre série : « A quoi sert la législation des monuments historiques ? ». Elle est la preuve, une fois de plus, que celle-ci ne sert à rien lorsque les intérêts politiques (ou autres) passent avant le patrimoine, et lorsque les personnes en charge de sa protection, par intérêt, par incompétence, par obéissance servile ou par crainte de leur hiérarchie laissent commettre l’irréparable.


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2. Plaque indiquant l’inscription de Saint-Hilaire
sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO
Photo : Didier Rykner
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3. Premier projet validé par la mairie
Pour le projet réalisé, les ailes en retour
ont été racourcies d’environ 2/3
tandis qu’un parking s’élève à
la place du jardin.
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Le flanc sud de l’église, autrefois orné d’un cloître qui a entièrement disparu, abritait auparavant une partie de la nécropole antique de Poitiers. Saint-Hilaire y aurait été inhumé au IVe siècle. A quelques mètres de l’église, de l’autre côté du cloître, était construit un cellier-réfectoire du XIIe siècle, un bâtiment qui, pour une raison qui n’appartient qu’à l’administration des monuments historiques, ne faisait l’objet d’aucune protection. Sans doute pensait-on que le voisinage immédiat de Saint-Hilaire était suffisant pour en garantir la pérennité.
Or, le 16 février 2007, un permis de construire fut délivré par la Mairie de Poitiers pour autoriser l’élévation d’un immeuble et d’un parking. L’immeuble, de 33 appartements, devait être bâti sur le réfectoire et en partie sur le site de l’ancien cloître, tandis que le parking devait être creusé sous celui-ci. L’ill. 3 donne une idée de ce que la mairie avait pu valider.


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4. Vue sur le parking et l’église Saint-Hilaire,
du côté de l’ancien réfectoire
Photo : Didier Rykner
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5. Parking et ancien réfectoire sur lequel
a été construit un immeuble d’habitation,
vu du côté de l’église Saint-Hilaire
Photo : Didier Rykner
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Le promoteur faisait du classement UNESCO un argument pour « vendre » son projet1. On se demande parfois à quoi sert ce type de protection, on a peut-être ici un commencement de réponse.
Cette affaire ayant suscité des réactions locales indignées, la mairie et l’aménageur s’accordèrent alors pour supprimer une partie des logements en retour d’aile qui empiétaient sur l’ancien cloître, et pour annuler la création du parking souterrain entre l’église et le cellier-réfectoire, à l’emplacement même de l’ancienne nécropole antique et d’un cimetière encore utilisé sous la Révolution française. Ceci donna lieu à un nouveau permis de construire daté du 5 septembre 2008. Ce « progrès » était compensé par la construction du parking en surface (ill. 4 et 5), entre l’église et le réfectoire, avec un accès (ill. 6) par le mur d’enceinte qui reliait les deux édifices et qui est inscrit monument historique.


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6. Mur (inscrit monument historique) de l’abbaye Saint-Hilaire
avec la porte d’entrée du parking
Photo : Didier Rykner
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7. Vue de Saint-Hilaire de Poitiers, du mur d’enceinte
et de l’ancien réfectoire recouvert d’un immeuble d’habitation
Photo : Didier Rykner
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C’est ce projet pour lequel le terme « scandaleux » est un qualificatif bien faible, qui a été réalisé. On a donc construit le site de l’ancien cloître recouvrant une nécropole (en ne faisant qu’une fouille archéologique superficielle2), et le réfectoire du XIIe siècle sur lequel on a construit un bâtiment de 14 mètres de haut. Tout cela le long d’une église classée monument historique et inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO.
Ces travaux ont donc non seulement définitivement ruiné les abords de Saint-Hilaire (ill. 7 et 8) avec un médiocre immeuble d’habitation sur un réfectoire construit aux XIIe et XIIIe siècles, ils ont aussi, ce qui n’a rien d’étonnant, largement mutilé celui-ci.


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8. Le site de Saint-Hilaire vu de la rue Jules Ferry.
L’édifice construit sur le réfectoire cache une partie de l’église
Photo : Didier Rykner
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9. Le site de Saint-Hilaire avant le commencement des travaux.
On voit le ciment recouvrant le second niveau du réfectoire.
Photo : Bing Maps
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Avant les travaux, qui ont commencé à la fin de l’année 2008, celui-ci se présentait comme une construction sur deux niveaux, dont les murs sud et nord étaient scandés de contreforts romans. Les deux niveaux étaient séparés par un plancher reposant sur des poutres datées par l’INRAP du second quart du XIIIe siècle. Des piliers de bois soutenaient ce plafond. En 1997, un étage construit au début du XXe siècle avait été enlevé, l’ensemble devant à l’époque être réhabilité. Depuis cette date, un toit provisoire en tôle avait été posé.
Les travaux, outre l’ajout du bâtiment d’habitation au-dessus du réfectoire, ont entrainé de nombreuses destructions. Ont ainsi disparu le plancher séparant les deux niveaux, les murs est et ouest ainsi que les parties ouest et est du mur nord démolis pour construire les deux ailes en retour. Selon l’Association Poitiers Patrimoine Environnement, ont également disparu un contrefort d’angle roman du XIIe siècle et une petite arche du XIe siècle située dans la partie Nord. Des éléments auxquels le préfet, dans une réponse adressée à cette association (28 janvier 2009), refuse le caractère d’« éléments historiques significatifs » !


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10. Intérieur de l’ancien réfectoire du XIIe siècle
On voit clairement un des piliers en béton
Photo : Didier Rykner
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11. Intérieur de l’ancien réfectoire de Saint-Hilaire.
On voit comment les poutres du XIIIe siècle
ont été sciées (sans que cela
soit prévu dans le permis de démolir)
ce qui empêche désormais l’enlèvement des piliers de béton.
Photo : Didier Rykner
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12. Arche du Xe siècle dans le
cellier-réfectoire de Saint-Hilaire
qui devait être « mise en valeur »
d’après le préfet du Poitou-Charente
Photo : La Tribune de l’Art
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Dans cette même lettre, le préfet indiquait que « Les piliers de béton placés dans le réfectoire assurent l’étaiement provisoire du plancher supérieur dans la phase de chantier. L’aménageur a précisé à l’architecte des bâtiments de France qu’ils avaient vocation à disparaître, la construction achevée. » Il faut signaler en effet que ces piliers en béton (ill. 10) ne figuraient pas dans le permis de construire3. Aujourd’hui 30 avril 2012, la construction est achevée mais les piliers de béton n’ont pas disparu. Ils n’ont d’ailleurs certainement plus aucune chance d’être jamais enlevés, car sinon l’ensemble du bâtiment s’effondrerait : les poutres porteuses du XIIIe siècle ont été en effet, au moins en partie, coupées comme nous avons pu le voir en entrant dans l’immeuble (ill. 11). Dans sa lettre déjà citée, le préfet, farceur, affirmait sans rire que « la préservation et la valorisation de la baie romane, voir pré romane (autour de l’An Mil) du mur sud mis au jour en cours de chantier au premier étage4, fait l’objet d’un traitement particulier dans le projet ». On voit sur la photo 12 comme cette arche est bien mise en valeur, avec son poteau en béton. On ne sait comment qualifier une administration qui autorise de tels travaux dans un tel lieu, et qui accepte que les quelques prescriptions minimales qu’elle impose soient bafouées d’une manière aussi évidente. De toute façon, le préfet signataire, Bernard Tomasini, est désormais à la retraite, et lorsque nous avons appelé la préfecture à ce sujet, on nous a renvoyé fort logiquement sur la DRAC... en période de réserve.
Le préfet concluait sa lettre en expliquant doctement que : « les rares éléments hors œuvre existant sur le site et présentant un intérêt archéologique ont donc été sauvegardés dans le cadre de ce projet immobilier, qui concilie la préservation de vestiges enfouis et le traitement urbain d’un terrain laissé en déshérence et dont le chantier fait l’objet d’un suivi attentif de la part du service départemental de l’architecture et du patrimoine. » On appréciera sur nos photos à quel point le suivi a été attentif. On imagine mal ce que cela aurait été sans suivi attentif.

Le maire, Alain Claeys, par la voix de M. Jean-Marie Compte, renvoie la responsabilité de cette affaire sur la précédente municipalité. Ceci est un peu facile, même s’il est vrai que tout cela a commencé avant son élection. D’abord parce qu’il n’y a pas eu d’alternance politique et que c’est la même majorité (PS) qui dirige la ville. Ensuite et surtout parce que les élections municipales ont eu lieu en mars 2008, et que le second permis de construire a été accordé le 5 septembre 2008, soit alors que la municipalité était bien dirigée par Alain Claeys. Quant à la DRAC, dont nous ne pourrons donc donner les explications, période de « réserve électorale » oblige (ce qui est bien pratique), elle est entièrement responsable car elle aurait pu tout bloquer, alors qu’elle a (presque) tout autorisé. A moins que les décisions n’aient été prises à un plus haut niveau, directement par le préfet.
Malgré le traitement qu’a fait subir la municipalité à un site classé au patrimoine mondial de l’UNESCO, Poitiers a fait acte de candidature pour la ville entière. Elle a engagé depuis un an un chargé de mission afin de constituer son dossier. Gageons que le travail de celui-ci ne doit pas être facile5...


Didier Rykner, jeudi 3 mai 2012


Notes

1« Dans un jardin clos à la française de plus de 2 200 m2, dans lequel les arbres centenaires existants seront parfaitement conservés, à deux pas de la rue Carnot et à l’ombre millénaire de l’Abbaye Saint Hilaire, monument classé au patrimoine de l’UNESCO, réalisation d’une résidence de standing sur l’emplacement de l’ancien couvent ». Si le site consacré au projet a disparu, on le retrouve entièrement grâce à Webarchive, qui conserve précieusement les archives d’Internet. La société immobilière en bas de page était juste responsable de la commercialisation.

2La seule concession qu’ont pu obtenir les associations est de ne pas creuser, car les moyens de faire des fouilles archéologiques en règle n’étaient pas réunis ; la solution trouvée, construire le parking sur le terrain, sans fondations, est censée préserver l’avenir. Inutile de dire que des fouilles seront peut-être possibles... dans un siècle ou deux.

3Cette information nous a été fournie par Arnaud Clairand qui a pu consulter le permis de construire, ce que nous n’avons pu faire.

4Le préfet se trompe, la seule arche de ce type mise à jour est celle du rez-de-chaussée.

5Nous avons voulu l’interroger à ce sujet, mais le service de presse de la mairie nous a confirmé qu’il ne souhaitait pas répondre davantage à nos questions que ce que nous avait déjà dit Jean-Marie Compte.





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