Picasso Sculptures


Paris, Musée Picasso, du 8 mars au 28 août 2016

Il lui suffit d’un moule à gâteau, d’un panier d’osier et d’une paire de chaussures pour créer une Petite Fille sautant à la corde (ill. 1). Non seulement Pablo Picasso travailla à partir d’objets de récupération, mais il modela la terre et le plâtre, tailla le bois, s’intéressa à la céramique, au fer et au bronze ; il se rapprocha alors d’artistes et de techniciens susceptibles de l’aider à maîtriser ces matières et à créer des sculptures de dimensions variées.


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1. Pablo Picasso (1881-1973)
Petite Fille sautant à la corde, 1950
Plâtre, morceaux de céramique, panier d’osier,
moule à gâteau, chaussures, bois, fer - 152 x 62 x 66 cm
Paris Musée national Picasso
Bronze, fonderie Valsuani - 153 x 62 x 65 cm
Paris, Centre Pompidou
Photo : bbsg
© Succession Picasso 2016
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2. À droite : vue de l’exposition :
Pablo Picasso (1881-1973)
série des Verres d’absinthe
Photo : bbsg
À gauche : Verre d’absinthe, 1914,
bronze peint à l’huile, cuillère à absinthe en métal blanc,
Photo : New York, The Museum of Modern Art / Scala, Florence
© Succession Picasso 2016

Le Musée Picasso consacre une exposition à cet aspect un peu moins connu de sa production, sur lequel s’était déjà arrêté le Centre Pompidou il y a une quinzaine d’années1. Les commissaires ont tenu cette fois-ci à ne pas présenter uniquement des sculptures, mais à les confronter à quelques peintures, collages, dessins, estampes et photographies, pour souligner combien ces techniques sont étroitement liées les unes aux autres. Préoccupée par le traitement des volumes, la peinture cubiste est en effet une construction, tandis que les sculptures du maître sont parfois peintes, parfois réduites à des lignes dans l’espace, ou inspirées de feuilles de papier pliées. Picasso l’affirmait lui-même : « La sculpture est le meilleur commentaire qu’un peintre puisse adresser à la peinture  ».

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3. Vue de l’exposition
Série des Têtes de femme (Fernande), 1909
Plâtre, bronze
Photo : bbsg
© Succession Picasso 2016

L’exposition a d’abord été présentée au MoMA2 et aura pour troisième étape Bruxelles3. À Paris, les commissaires s’intéressent davantage aux questions de reproductions, de répétitions et de variations. Car Picasso ruminait ses sujets, il reprenait un motif dans divers matériaux, à différentes échelles, le réinterprétait ou le déclinait à l’identique pour former une série. C’est le cas d’un Verre d’absinthe : un modèle de cire en 1914 donna lieu à six tirages en bronze exceptionnellement réunis dans l’exposition (ill. 2). Identiques et distincts, pourtant, parce que l’artiste les peignait - il n’y en a pas deux pareils - pour souligner certains reliefs plutôt que d’autres et modifier ainsi la perception de la forme initiale. Le verre modelé en cire, agrémenté d’une vraie cuillère et d’un faux sucre, suggère des degrés entre représentation, réalité, imitation… Le jeu qu’il offre entre le plein et le vide, la transparence et l’opacité en a fait par ailleurs un motif récurrent dans les œuvres cubistes, peintures et collages des années 1912-1914.

Le parcours à la fois thématique et chronologique, commence par la première sculpture de Picasso, une petite Femme assise en terre, créée en 1902. Il réalisa ensuite des modelages plus grands, notamment une Tête de femme (Fernande) en 1906 probablement inspirée du processus créatif de Rodin avec son visage détaillé et sa chevelure inachevée. En 1909, il reprit cette Tête de Fernande et la décomposa en multiples facettes, produisant ce qui fut considéré comme la première sculpture du cubisme analytique. Ambroise Vollard en 1910 édita les versions en bronze de plusieurs œuvres, notamment ces deux Fernande qui sont déployées dans l’exposition à côté de grands dessins préparatoires (ill. 3).
Certes, le bronze permet la multiplication d’une sculpture, donc sa diffusion et accessoirement l’aisance financière de l’artiste et du marchand. Mais il assure aussi, tout comme la tôle et le ciment, la pérennité d’un projet né dans la cire, le plâtre ou le carton, plus fragiles. Ces matériaux offrent en outre la possibilité d’en faire un agrandissement et d’imposer ainsi une sculpture sur la scène publique. Le changement de support permet en outre à l’artiste de renouveler une idée inlassablement. « Je préfère le mouvement de ma pensée à la pensée elle-même. »


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4. Pablo Picasso (1881-1973)
Tête, 1907
Hêtre sculpté et partiellement peint, 37 x 20 x 12,5 cm
Paris, Musée national Picasso
Photo : RMN-Grand Palais/ Béatrice Hatala
© Succession Picasso 2016

En 1906, lors d’un voyage à Gósol en Catalogne, Picasso sculpta le bois, plus ou moins sommairement, en soulignant, là encore, certains reliefs de ses figures par des touches de couleur. Cette production qu’il poursuivit à son retour à Paris en 1907 (ill. 4) - année des Demoiselles d’Avignon - trahit à la fois l’influence de l’art roman, des arts dits « primitifs » regardés par les cubistes et sans doute des bois sculptés de Gauguin qui furent exposés au Salon d’Automne de 1906. Une femme au corps étiré, au visage impassible, semble inspirée de la Vierge polychrome de Gósol (1150 -1199) alors qu’une cariatide sculptée dans le chêne à des allures de totem.

Après la série des Verres d’absinthe dans les années 1914, la guerre marqua un coup d’arrêt : Picasso délaissa la sculpture quelques années. Il s’y attela de nouveau pour le monument en mémoire de son ami Guillaume Apollinaire, et y travailla autour de 1928, soit dix ans après la mort du poète. Mais les projets - très variés - qu’il présenta furent refusés par le Comité Apollinaire qui aspirait à quelque chose de plus « classique ». Après les Métamorphoses toutes en courbes et en rondeurs, Picasso réalisa quatre maquettes en fer avec l’aide de Julio González4 (ill. 5) : elles sont la transposition dans la troisième dimension d’un jeu de lignes, des « dessins dans l’espace » dira Kahnweiler, ou l’incarnation de constellations. L’artiste interprète une passage du Poète assassiné5 pour lequel justement un monument doit être édifié : « "Une statue en quoi [...] En marbre ? En bronze ?"" Non, c’est trop vieux […] Il faut que je lui sculpte une profonde statue en rien, comme la poésie et comme la gloire."  ». Picasso et González s’attaquèrent ensuite à une autre idée : la Femme au jardin a des allures de Daphné se transformant en laurier pour échapper aux assauts d’Apollon. Ils produisirent une version en fer que garda Picasso et une version en bronze, exposées toutes deux (ill. 6).
À partir de là, le parcours n’est plus très clair : ce dernier projet pour le Monument d’Apollinaire est séparé des autres, exilé au premier étage, en haut des escaliers. Il fait l’objet d’une section à lui tout seul, la septième, qui n’est pas clairement signalée ; la suivante non plus d’ailleurs, si bien que le visiteur passe de la section 6 à la section 9.


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5. Vue de l’exposition
Pablo Picasso (1881-1973) et Julio González (1876-1942)
Maquettes pour le Monument de Guillaume Apollinaire, 1928
Fil de fer et tôle
Paris, Musée National Picasso et Centre Pompidou
Photo : bbsg
© Succession Picasso 2016
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6. Vue de l’exposition
Pablo Picasso (1881-1973) et Julio González (1876-1942)
La Femme au jardin,
Fer soudé et peint en blanc, 1929- 1930
Paris, Musée national Picasso
Bronze soudé, 1930-1932
Madrdi, Museo Nacional Centro de Arte Reina Sofia
Photo : bbsg
© Succession Picasso 2016

  • La section 8, bien cachée, est elle aussi centrée sur une seule œuvre : une Tête d’homme en fer et en laiton créée en 1929, autre fruit de la collaboration entre Picasso et González. Elle a gardé les traces de soudure, le travail de l’artiste, un sentiment d’inachevé, car la beauté est dans l’imperfection. On aurait aimé avoir plus d’information sur cette sculpture comme sur les autres, mais le catalogue de l’exposition reproduit les œuvres sans autre commentaire, en les alternant avec les extraits d’une chronologie très détaillée de la vie du maître. Cette tête permet tout de même d’évoquer la diffusion de l’œuvre sculpté de Picasso à travers des articles essentiels, pour lesquels elle a servi d’illustration, photographiée par Brassai ; des articles d’André Breton dans le Minotaure «6, de Julio Gonzàlez dans les Cahiers de l’Art7,et de Kahnweiler8.
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7. Vue de l’exposition
Pablo Picasso (1881-1973)
Têtes de femmes , années 1930
Plâtre, bronze ciment
Photo : bbsg
© Succession Picasso 2016

La visite se poursuit par le château de Boisgeloup que Picasso acheta en 1930 et où il travailla plus spécifiquement le plâtre. Son atelier est évoqué par une galerie de sculptures féminines inspirées de Marie-Thérèse Walter, des corps allongés ou debout, des bustes de femmes au nez protubérant, presque phallique, incarnant le désir masculin autant que l’objet désiré (ill. 7). Certains plâtres furent transposés en ciment pour l’Exposition universelle de 1937, puis en bronze en 1946. Une sculpture comme la Femme au feuillage suggère que déjà Picasso s’intéressait à l’assemblage de matériaux hétéroclites, un processus qu’il développa dans les années 1950 après son installation à Vallauris en 1946. La Petite fille à la corde à sauter et la Guenon sont exposées avec leur double en bronze ; le bronze permet d’unifier les éléments qui les composent, mais leur donne finalement un aspect lisse moins séduisant que la matière brute. Plus étonnant, les céramiques aussi eurent leurs répliques en bronze. Pablo Picasso travailla les arts du feu plus spécifiquement entre 1947 et 1953, collaborant alors avec l’atelier Madoura. « La céramique fonctionne comme la gravure. La cuisson, c’est le tirage. » Il produisit des œuvres indépendantes, des têtes de femme par exemple, ou bien utilisa des pièces dans des assemblages comme la Femme enceinte au ventre arrondi et aux seins lourds.
Le bronze était parfois retravaillé par l’artiste qui n’hésitait pas à le peindre, reprenant dans les années 1950 la démarche des Verres d’absinthe, comme en témoignent les deux versions de la Grue ou celles de la Liseuse.


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8. Vue de l’exposition
Pablo Picasso (1881-1973)
Série de figures en tôle découpée, pliée et peinte
1961-192
Photo : bbsg
© Succession Picasso 2016
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9. Pablo Picasso (1881-1973)
Femme aux bras écartés, 1961
Tôle découpée, pliée et grillage peints - 183 x 177,5 x 72,5
Paris, Musée national Picasso
Photo : bbsg
© Succession Picasso 2016

Les Baigneurs - la Plongeuse, le Jeune Homme, l’Enfant, l’Homme-Fontaine...-, furent quant à eux conçus dans le bois, puis transposés en bronze, figures monumentales disposées selon une mise en scène précise. Picasso s’attaque ici à la sculpture plane, qu’il développera d’une autre façon, avec la tôle pliée. Le point de départ de cette nouvelle production : des feuilles de papier ou de carton qu’il pliait et découpait pour former des figures, en plans articulés, selon un processus qui rappelle la construction cubiste. Il les transposa dans la tôle et ajouta de la couleur. Il produisit de petits formats tout d’abord, présentés dans l’exposition sur des estrades selon une scénographie vivante, avec des socles mobiles qui permettent de les faire tourner et de montrer toutes leurs facettes (ill. 8). Ces œuvres en tôle pliée et peinte offrent une synthèse entre le dessin, la peinture et la sculpture. C’est Tobias Jellinek et Joseph Marius Tiola qui lui permirent de passer du carton à la tôle, puis d’obtenir de grands formats, comme la Femme au chapeau . Le parcours s’achève sur cette Femme, encore une femme, aux bras écartés (ill. 9) ; d’abord petite figurine de papier, elle grandit dans la tôle et c’est grâce à Calr Nesjar et à sa technique de bétogravure qu’elle devint une figure de plus de cinq mètres de haut en 1962. « Picasso déclara enfin que nous avions trouvé un matériau permettant l’édification de structures qui n’avaient plus été construites depuis les pyramides d’Egypte9 » : le béton.

Commissaires : Virginie Perdrisot, Cécile Godefroy.


Collectif, Picasso. Sculptures, Éditions Somogy, 2016, 356 p., 45 €, ISBN : 9782757210796.


Informations pratiques : Musée Picasso, 5 rue de Thorigny, 75003 Paris. Tél : +33 1 85 56 00 36. Ouvert du mardi au dimanche de 9h30 à 18h00. Tarif : : 12,50 € (réduit : 11 €).


Bénédicte Bonnet Saint-Georges, mardi 19 juillet 2016


Notes

1Paris, Centre Pompidou « Picasso sculpteur », du 8 juin au 25 septembre 2000.

2« Picasso. Sculpture », New York, Museum of Modern Art (MoMA), du 14 septembre 2015 au 7 février 2016),

3« Picasso. Sculptures », Bruxelles, Bozar, du 26 octobre 2016 au 5 mars 2017.

4Une exposition fut consacrée à la collaboration de Gonzalez et de Picasso : « González/Picasso, dialogue », Toulouse, Ensemble conventuel des Jacobins, du 1er juin au 20 septembre 1999.

5Guillaume Apollinaire, Le Poète assassiné , Paris, 1916. Chapitre XVIII

6André Breton, « Picasso dans son élément », Minotaure, 1933.

7Julio Gonzàlez , « Picasso Sculpteur, » Cahiers de l’Art vol 11, n°6-7, 1936, p.189

8Daniel-Henry Kahnweiler, Les Sculptures de Picasso, 1949

9Nesjar, 1962 cité dans le catalogue de l’exposition p.178





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