Métamorphoses. Dans le secret de l’atelier de Rodin


Montréal, Musée des Beaux-Arts, du 30 mai au 18 octobre 2015
Richmond, Virginia Museum of Fine Arts, du 21 novembre 2015 au 13 mars 2016
Salem, Peabody Essex Museum, 16 mai au 5 septembre 2016

La Main de Dieu ou de Rodin, c’est du pareil au même : elle reste la main d’un démiurge qui donne vie à la matière. Et Rodin créa l’Homme en modelant la terre. Et il vit que cela était bon. Et le visiteur du musée de Montréal comprit que cela n’avait rien de miraculeux.


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1. Auguste Rodin (1840-1917)
La Main de Dieu, vers 1896-1902
Marbre
Praticien Louis Mathet, 1906-1907
New York, The Metropolitan Museum of Art
Photo : The Metropolitan Museum of Art /
Art Resource, NY
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2. Auguste Rodin (1840-1917)
La Main de Rodin,
moulage de la main d’Auguste Rodin
tenant Le Petit Torse A, 1917
Plâtre patiné, mouleur Paul Cruet
Paris, Musée Rodin
Photo : bbsg

En effet, le Musée des Beaux-Arts propose une exposition spectaculaire qui, malgré la célébrité du sculpteur, évite la facilité : au lieu d’offrir un florilège de chefs-d’œuvre, elle entraîne son public dans les coulisses et lui révèle avec une délectation sacrilège les secrets de fabrication du maître.
Le projet est né d’une collaboration avec le Musée Rodin de Paris qui prête une majorité des œuvres. Actuellement en travaux, le musée parisien qui rouvrira ses portes cet automne n’est pas totalement fermé au public et propose de son côté une présentation temporaire1 de 150 plâtres et terres cuites souvent inédits, sortis des réserves.

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3. Vue de l’exposition : les bronzes
Au premier plan : L’Appel aux armes ou La Défense
Au deuxième plan : Adam
Au troisième plan : Les Bourgeois de Calais
Photo : bbsg

Ce sont 171 sculptures qui se déploient à Montréal, de toutes les tailles, toutes les matières, toutes les techniques. La sobriété de la scénographie met aussi bien en valeur les petits fragments en plâtre que les bronzes monumentaux. Le tout est complété par des dessins du maître et des photographies d’Eugène Druet le montrant dans son atelier, issues du fonds acquis par le musée en 2007. Ce fonds est étudié dans le catalogue qui propose, en plus des essais des commissaires, une anthologie de textes contemporains de Rodin, plus particulièrement des articles, traduits en français, de l’Américain Truman Howe Bartlett parus dans The American Architect and Building News en 1889.
Une personnalité montréalaise est enfin mise en exergue : le Dr Max Stern (1904-1987) directeur de la galerie Dominion, qui diffusa l’œuvre de Rodin en Amérique du Nord et fut à l’origine de la première exposition canadienne consacrée à l’artiste : c’était en 1963, au Musée des Beaux-Arts de Montréal.

Cinquante-deux ans plus tard, le parcours s’ouvre donc sur la Main du Créateur (ill. 1 et 2), celle qui donne corps à l’idée. Mais il y a aussi toutes les autres, les petites mains qui travaillent dans l’atelier ou dans son rayonnement. Car le maître n’était pas seul. Il ne sculptait pas le marbre lui-même mais faisait appel à des praticiens, parmi lesquels Jules Desbois, Antoine Bourdelle, Jean Escoula. Le musée parisien a d’ailleurs consacré une belle exposition à cette production qui fut dénigrée après la mort du sculpteur (voir l’article). Quant aux bronzes, ils étaient bien évidemment réalisés par des fondeurs, Ferdinand Barbedienne, Léon Perzinka, la famille Rudier... Les commissaires ont choisi de présenter plusieurs versions d’une même œuvre, afin de montrer les différences d’une fonderie à l’autre. Deux exemplaires de L’Appel aux armes2 se dressent ainsi côte à côte (ill. 3), celui du musée de Montréal fondu par Perzinka, celui de San Fransisco par l’atelier Rudier. Rodin conçut le modèle pour un concours public lancé en 1879 : il s’agissait de proposer un Monument à la défense de Paris, alors l’artiste modela un soldat blessé, nu, soutenu par le génie de la Guerre coiffé du bonnet phrygien qui surgit dans le ciel en hurlant sa colère ; sa fureur vibrante n’est pas sans rappeler celle qui entraîne le Départ des Volontaires en 1792 de François Rude. Le projet ne fut pas retenu, mais le plâtre fut fondu une première fois en 1893, puis en 1897 par François Rudier et en 1899 par Léon Perzinka, sans doute en vue de la rétrospective que Rodin préparait en 1900.

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4. Vue de l’exposition : les plâtres
Au premier plan : L’Homme qui marche
Au deuxième plan : Le Penseur
Photo : bbsg

L’exposition n’esquive pas les questions techniques : elle s’attarde sur la polychromie en sculpture dans la deuxième moitié du XIXe, incarnée notamment par Jean Limet (1855-1941), inventeur de la patine moderne, qui travailla pour Rodin à partir de 1900. Elle s’arrête aussi sur les différentes méthodes de fontes, à la cire perdue ou au sable. Celle au sable est évoquée par des bronzes « puzzles » piqués de rivets : lorsque un modèle initial en plâtre était trop fragile, les fondeurs coulaient une épreuve métallique plus résistante et réutilisable, appelée chef-modèle, dont la ciselure était moins soignée que celle des épreuves commercialisées. Le chef-modèle était découpé en plusieurs éléments (bras, jambe, tête, attribut…) que l’on pouvait fondre séparément et que l’on assemblait ensuite par emboîtage et rivetage ou soudure.

Mais c’est le plâtre qui a la part belle dans l’exposition (ill. 4) : longtemps dénigré par les historiens d’art, considéré comme le matériau des œuvres transitoires et des répliques, il est aujourd’hui regardé comme la trace la plus fidèle de l’œuvre originale. En effet, Rodin comme la plupart des sculpteurs, modelait une figure en terre crue et la confiait à un mouleur - plus particulièrement les Guioché, père et fils, entre 1897 et 1915, réputés pour leur rendu fin et léger - qui réalisait une épreuve en plâtre, qu’on appelle le plâtre « original ». Les artistes n’hésitaient pas à le présenter à leur commanditaire et à l’exposer au Salon avant qu’il ne soit traduit dans des matériaux plus coûteux, marbre ou bronze.
Un bel exemple : le groupe des Sirènes, ribambelle de femmes enlacées qui semblent naître d’une vague3. Le groupe conçu à l’origine pour La Porte de l’Enfer, fut transformé en œuvre autonome par le sculpteur qui en exposa un plâtre à la galerie Petit dès 1887 puis le fit fondre un bronze en 1889 et traduire en marbre par Jean Escoula.
Rodin rumine et ressasse et reprend inlassablement les mêmes figures, celles qu’il a créées pour La Porte de l’Enfer : il les libère, il en fait des sculptures en soi, pour mieux les recréer ou du moins les métamorphoser. Pour ce faire, il commande plusieurs épreuves en plâtre à partir d’un même modèle, afin d’avoir la liberté de les décomposer et de les combiner avec d’autres. Il multiplie la même figure trois fois pour former Les Ombres, il assemble L’Homme qui tombe et La Femme accroupie pour créer Je suis belle (ill. 5). Autre exemple, le Vieillard assis, utilisé pour le groupe des Damnées ou celui de Glaucus (ill. 6).
Il modelait aussi des pièces détachées - bras, mains, jambes, pieds, têtes - qu’il faisait mouler en plusieurs exemplaires et qu’il appelait ses « abattis ». Cet ossuaire de plâtre lui assurait ainsi un répertoire inépuisable de formes, véritables « ready made » écrit Nathalie Bondil.


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5. Vue de l’exposition
Je suis belle
Assemblage de L’Homme qui tombe
et de La Femme accroupie ,1882
Plâtre
Photo : bbsg
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6. Vue de l’exposition
Vieillard assis
A gauche La Confidence
A droite :
Vieillard assis et torse d’homme
Glaucus
Plâtre
Photo : bbsg

Il lui arrive de combiner ses plâtres avec des éléments extérieurs, glissant par exemple de petites femmes nues dans des vases antiques pris dans sa collection, telles des «  fleurs dans un vase  » selon Rainer Maria Rilke. Cette fascination pour l’Antiquité - un aspect que développait une autre exposition du Musée Rodin (voir l’article) - se traduit aussi par une fragmentation des œuvres. En effet, les statues antiques morcelées par le temps, sont finalement libérées du superflu, elles n’ont gardé que l’essentiel. Rodin s’en inspire et n’hésite pas à épurer ses statues : ainsi La Méditation à la silhouette serpentine, qui se retrouve dans le Monument à Victor Hugo, finit amputée de ses bras dans une version agrandie intitulée La Voix intérieure.

Multiplication, assemblage, fragmentation… Le plâtre donne les clefs. Auguste Rodin jouait aussi sur les échelles de ses statues. Il collabora avec Henri Lebossé qui utilisait le pantographe - inventé par Collas et Sauvage en 1844- plus facile que les trois compas pour réduire et angrandir des sculptures, leur réduction favorisant leur vente auprès des amateurs. Mais Rodin à partir de 1900 s’intéressa davantage à l’agrandissement, qui entraînait une simplification des formes. Une version monumentale en plâtre du Penseur fut ainsi exposée au Salon de 1904 : un puissant penseur aux membres épaissis, « orang-outang rageur, brute énorme, boxeur bouffi  » ou « nouvel Hercule, paysan philosophe  » selon les critiques. Sa présentation en hauteur dans l’exposition ne fait que renforcer sa monumentalité.


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7. Auguste Rodin
La Pensée 1893-1895
Plâtre, moulage du marbre conservé au musée d’Orsay
Paris, musée Rodin
Photo : musée Rodin/Christian Baraja
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8. Vue de l’exposition
Bras droit de la Muse Whistler, agrandissement1909 (?)
Plâtre
Photo : bbsg

De fait, Rodin s’interrogea sur le rôle des socles : faut-il mettre à distance ses statues et les héroïser ou bien les rapprocher du spectateur ? Il utilisa des colonnes antiques moulées en plâtre pour présenter ses sculptures dans l’exposition qui lui était consacrée au Pavillon de l’Alma en 1900. Mais le socle est finalement constitutif de l’œuvre, c’est particulièrement sensible dans ses marbres en apparence inachevés qui donnent l’impression que les corps et les visages sortent d’une gangue. La Pensée est ainsi incarnée par une tête qui semble née d’un bloc de marbre brut (ill. 7). Le processus de création devient le véritable sujet de l’œuvre, la forme qui surgit de la matière, le geste qui traduit l’idée.

commissaires : Nathalie Bondil, Sophie Biass-Fabiani, Catherine Chevillot, Sylvain Cordier


Sous la direction de Nathalie Bondil et Sophie Biass-Fabiani, Métamorphoses. Dans l’atelier de Rodin, MBAM / 5 Continents Éditions, 304 p., 40 €. ISBN : 9788874397143.

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Informations pratiques : Musée des Beaux-Arts de Montréal, 1380 rue Sherbrooke Ouest, 3000 Montréal. Ouvert tous les jours de 10h à 21h. Tarif : 20 $ (réduit : 12 $).


Bénédicte Bonnet Saint-Georges, mercredi 15 juillet 2015


Notes

1Présentation provisoire des chefs-d’œuvre, « Rodin, le laboratoire de la création », du 13 novembre 2014 au 6 décembre 2015, Paris, Musée Rodin.

2Lire l’article de Sylvain Cordier qui analyse l’œuvre du musée à partir des photos de Druet p. 186 du catalogue..

3Lire l’article d’Antoinette Le Normand-Romain qui analyse les Sirènes p. 170 du catalogue.





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