Menaces sur le château de la Barben (7/13) : les souterrains

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Ce que l’on appelle aujourd’hui les souterrains du château de La Barben - là où nichaient les chauves-souris (voir l’article) - est en réalité bien davantage que cela. Il s’agit en effet des vestiges du château médiéval d’origine. Cet ensemble, qui est entièrement classé monument historique avec le monument, mériterait d’être étudié de manière approfondie d’un point de vue historique et archéologique. Comme les photos qui suivent le démontrent, cela va désormais être très difficile. Ces salles ont en effet été pour la plupart d’entre elles lourdement transformées pour y installer des décors qui n’ont pas grand chose à voir avec un simple ameublement, mais bien plutôt avec des travaux sur monument historique classé, travaux lourds qui n’ont pas été autorisés comme nous l’a confirmé la réponse du préfet et les documents qu’il nous a transmis.


1. Plan des souterrains du château de La Barben (ancien château médiéval)
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Ces souterrains sont consacrés à une attraction prétendant conter l’histoire de Claude de Forbin, officier dans la marine royale, compagnon de Jean Bart. Qu’il soit d’une branche familiale différente des Forbin seigneurs du château de La Barben semble n’avoir aucune importance comme n’en a pas davantage la cohérence historique dans ce parc d’attraction.
Plus rien ou presque n’est reconnaissable, et il est très difficile de s’orienter. Nous avons néanmoins réussi, à peu de choses près, à suivre le parcours actuel, à retrouver des photos anciennes et dans bien des cas à comparer ce qui existait avant avec leur aspect actuel. Pour que le lecteur s’oriente, nous le renvoyons à un plan de ces souterrains (ill. 1) où nous avons numéroté les endroits dont nous parlons, avec parfois une flèche qui aide à repérer le point de vue.


2. Entrée de l’attraction Forbin, avec une construction en bois non autorisée
(plan : n° 1)
Photo : Didier Rykner
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3. Premier décor de l’attraction Forbin
(plan : n° 2)
Photo : Didier Rykner
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S’il est certain que les travaux ont profondément altéré les lieux, les décors cachent la structure et empêchent souvent d’apprécier l’importance des dégâts. Néanmoins, nous avons également pu mettre la main sur des photos des travaux particulièrement parlantes, qui semblent confirmer, lorsqu’elles sont confrontées aux photos avant, et aux photos après, que nous ne serions pas seulement face à des « modifications effectuées sans autorisation sur un immeuble classé au titre des monuments historiques » mais bien devant des « destructions, dégradations ou détériorations d’un immeuble classé au titre des monuments historiques »


4. Salle appelée cave sur le plan où se trouve désormais la cale de navire (ill. 5)
Photo : La Tribune de l’Art
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L’entrée du parcours, comme à de nombreux endroits du château, est signalée par une construction en bois (ill. 2 ; n° 1), construite sans autorisation. On tourne à droite et on arrive devant un ensemble de coffres, sur lesquels sont posées des cordes et une maquette de voilier, sur fond de rideaux et de cordes qui pendent (ill. 3 ; n° 2). On comprend que c’est une évocation subtile de la marine à voile... On tourne ensuite à gauche et l’on pénètre dans la première attraction, qui se trouve dans l’une des salles (n° 3) où les chauves-souris avaient leurs habitudes (ill. 4). Elle a été transformée en un décor de cale de navire, de l’eau coulant à droite et à gauche, sans doute pour donner l’impression que le bateau prend l’eau, tandis que des cordes et des chaines bougent pour simuler le tangage (voir la vidéo ci-dessous), ce qui signifie qu’un système permettant ce mouvement a été installé, avec les conséquences que cela peut avoir sur l’intégrité de cette salle. Il paraît difficile d’avoir installé toute cette machinerie sans la détériorer.


5. Cale de navire installée dans la cave (plan : n° 3)
Voir vidéo ci-dessous
Photo : Didier Rykner
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Le décor suivant se trouve dans une salle naguère baptisée la « réserve » (n° 4) qu’il est impossible de reconnaître. Nous avons trouvé une photo avant les travaux sur l’Instagram de Rocher Mistral (ill. 6). Cette salle est censée représenter le port de Marseille (ill. 7). Nous passerons rapidement sur cette absurdité (voir la vidéo ci-dessous), sans manquer néanmoins de remarquer que, comme pour la première attraction, personne ne peut rien comprendre à l’histoire qu’on nous raconte.


6. Salle dite de la « réserve » avant les travaux (plan n° 4)
Photo publiée sur l’Instagram de Rocher Mistral le 24 novembre 2020
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7. « Port de Marseille » installé dans la réserve (plan : n° 4)
Voir vidéo ci-dessous
Photo : Didier Rykner
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On passe donc ensuite dans l’ancienne cuisine (n° 5). Nous avons réussi à retrouver plusieurs photographies de son état avant sa transformation (ill. 8, 10 et 11). Et nous pouvons comparer cet état qui existait encore récemment avec un dessin, conservé au château, de François-Marius Granet (ill. 9). Cette pièce n’avait pas changé en deux siècles, et beaucoup plus encore car l’état dessiné par Granet était le sien depuis toujours. [Addendum 4 octobre : Nous nous apercevons avoir oublié d’insérer une photographie de la cuisine dans son état actuel. La voici (ill. 9 bis)].


8. Ancienne cuisine du château de La Barben avant les travaux (plan : n° 5)
Photo : La Tribune de l’Art
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9. François-Marius Granet (1775-1849)
Ancienne cuisine du château de La Barben
Lavis d’encre grise
La Barben, château
Photo : Alexandre Mahue
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10. Ancienne cuisine du château de La Barben avant les travaux (plan : n° 5)
Photo : La Tribune de l’Art
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11. Ancienne cuisine du château de La Barben avant les travaux (plan : n° 5)
Photo : La Tribune de l’Art
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9 bis. Cuisines dans leur état actuel
Photo : Didier Rykner
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En sortant de la cuisine, on arrive à un angle dans lequel a été installé un décor à base de tonneaux (ill. 12 ; n° 6)… Nous n’avons pas de photo ancienne de cet endroit, mais on peut noter, par exemple, que le sol n’est certainement pas celui qui s’y trouvait avant les travaux.


12. Après la cuisine, emplacement n° 6 sur le plan, état actuel
Photo : Didier Rykner
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En tournant à gauche, on entre dans une longue galerie descendante pour laquelle nous avons trouvé une photo ancienne (ill. 13) qui regarde de bas en haut (n° 7 ; au fond on voit la partie aujourd’hui décorée de barriques). Nous disposons également d’une photo pendant les travaux (ill. 14), sous le même angle, La comparaison avec les photos récentes (ill. 15) que nous avons pu prendre se passe de commentaires, même si la vue est inversée (n° 8) : il est possible de s’orienter grâce à la rampe (à gauche et à droite). On remarquera notamment le sol, très différent aujourd’hui de ce qu’il était naguère.


13. Galerie orientée sud-ouest/nord-est avant les travaux
(plan : n° 7)
Photo : La Tribune de l’Art
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14. Galerie orientée sud-ouest/nord-est
(plan : n° 7) pendant les travaux
Photo : Photographe non identifié
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15. Galerie orientée sud-ouest/nord-est (plan : n° 8) après les travaux
Photo : Didier Rykner
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On entre ici dans la partie de l’attraction consacrée au séjour de Forbin au royaume de Siam (ill. 16)... Car Claude de Forbin fut nommé général et amiral du roi de Siam, ce qui est l’occasion d’un de ces décors kitsch dont ce parc d’attraction a le secret, avec un roi de Siam campé par un acteur assis sur son trône en regardant les visiteurs passer. Il reste muet et bouge à peine : nous serions bien en peine de jurer qu’il s’agit d’un humain et non d’une statue de cire si nous n’avions également un cliché d’un autre empereur, plus vieux et bedonnant (ill. 17 et 18)… Comme pour Richelieu, la ressemblance physique n’est pas un critère pour représenter un personnage historique.


16. Le roi de Siam
Photo : Didier Rykner
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17. Un roi de Siam jeune
Photo : Didier Rykner
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18. Un roi de Siam vieux
Photo : La Tribune de l’Art
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L’emplacement de cette attraction est plus difficile à comprendre. Elle pourrait s’être installée dans la cave (n° 9) où il semble qu’une porte ait été percée dans une niche (là où entre la structure de bois, à droite de la photo ). Mais nous ne garantissons pas ce point, car des personnes ayant bien connu les lieux avant nous ont confié qu’ils étaient tellement bouleversés qu’il est difficile de s’y retrouver.


19. Cachot (plan n° 10). Voir la vidéo ci-dessous
Photo : Didier Rykner
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Dans un des cachots (ill. 19), on voit la mer (n° 10) ! Un soupirail laisse passer des ombres qui s’agitent (on devine un système d’éclairage dont on ne sait exactement où il se trouve). Les rochers ne sont pas factices : il s’agit bien du roc sur lequel est construit le château qui affleure. Cette scène symbolise Forbin partant du Siam avec Jean Bart.


20. Galerie orientée nord-ouest/sud-est (plan : n° 11) avant les travaux
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21. Poupe de navire pendant une tempête
à l’emplacement de l’illustration 20
(plan : n° 11)
Voir la vidéo ci-dessous
Photo : Didier Rykner
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En arrivant dans une autre galerie, dirigée nord-ouest/sud-est (n° 11), on tombe sur la proue d’un navire dans la tempête. Nous disposons de la photo avant et de la photo après (ill. 20 et 21), ainsi que d’une vidéo. Il s’agit du seul effet à peu près réussi, même si l’on ne comprend rien à la mise en scène (on regarde le bateau à travers ce qui ressemble à une coque percée). Là encore et davantage que dans la première salle, ou dans celle figurant le port de Marseille, on ne voit pas comment cela a pu être installé sans faire de dégâts. Le visiteur reçoit même quelques gouttes d’eau, que d’émotions !


22. Sortie de la galerie nord-ouest/sud-est
avec vue sur les créneaux (n° 12)
Photo : La Tribune de l’Art
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23. Vue du château de La Barben
On voit la sortie de l’illustration précédente et juste à droite de la sortie (voir la flèche) l’arbre de Judée aujourd’hui disparu
Photo : Guillaume Piolle (CC BY 3.0) 2007
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Lorsque l’on revenait en arrière par cette galerie (n° 12), voilà la vision que l’on pouvait avoir (ill. 22), grandiose, avec au fond la campagne, et au premier plan les créneaux (n° 13) que nous verrons sous un autre angle dans les clichés suivants. On les distingue également sur une photo prise d’un drone en juin 2019 (ill. 23), avec un grand arbre de Judée et l’escalier (n° 14) qui descend vers la dernière galerie. Cette vue n’existe plus, les lieux ayant été profondément bouleversés comme nous allons le voir.


24. Galerie orientée est-ouest, au sud
(plan : n° 15) avant les travaux.
On voit le tronc de l’arbre de Judée
Photo : La Tribune de l’Art
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25. Galerie orientée est-ouest, au sud
(plan : n° 15) pendant les travaux.
L’escalier est déjà en partie détruit
Photo : Photographe non identifié
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Pénétrons en effet dans cette dernière galerie et retournons-nous. Voici cinq photos prises presque du même point de vue, à quatre moments différents (n° 15).
La première (ill. 24) montre la galerie avant tous les travaux. On distingue au fond le tronc de l’arbre de Judée dont nous parlions plus haut. Cet arbre a été coupé, impitoyablement. Il aurait fallu l’accord de la DRAC, nous ne l’avons pas interrogée sur ce point précis, mais puisque les travaux n’ont pas été permis il est très peu probable que cette coupe ait été autorisée (ce qui serait quoi qu’il en soit un scandale).


26. Galerie orientée est-ouest, au sud
(plan : n° 15) pendant les travaux.
L’escalier est détruit
Photo : Photographe non identifié
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27. Galerie orientée est-ouest, au sud
(plan : n° 15) pendant les travaux.
L’escalier est détruit, et un engin de terrassement creuse...
Photo : Photographe non identifié
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On voit aussi un escalier. Cet escalier est en cours de destruction (ill. 25) sur la photo suivante (où l’arbre a déjà disparu), et il n’existe plus sur la troisième photo et la quatrième photo (ill. 26 et 27), cette dernière montrant déjà l’installation des gaines. À l’arrière, on distingue clairement les créneaux qui bordent le passage entre la galerie et la suivante.


28. Escalier ayant remplacé l’ancien escalier et l’arbre de Judée (plan : n° 15), état actuel
On devine à l’arrière les créneaux, et l’installation d’une balustrade
Photo : Didier Rykner
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La cinquième photo (ill. 28) montre le même lieu, vu d’un peu plus près, noyé dans de la vapeur d’eau (sans doute parce que le Siam, c’est tropical n’est-ce-pas ?). L’escalier médiéval et l’arbre de Judée ont été remplacés par un escalier moderne et on devine encore les créneaux à l’arrière, désormais ornés d’une balustre.
Il faut noter que dans sa communication sur le château, sauf erreur, Rocher Mistral ne montre jamais les photos extérieures de ce côté dans son état actuel. Les articles de presse que nous avons trouvés sur le château pas davantage, qui sont parfois illustrés par cette image (ill. 29) trouvée sur Wikipedia, où le lieu est toujours dans son état d’origine. Publions ici aussi un détail d’une photo trouvée sur l’encyclopédie participative qui montre l’arbre de Judée en fleurs. Tout cela a disparu.


29. L’arbre de Judée en fleur en 2013
Photo : Georges Seguin (CC BY-SA 4.0)
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Mais le parcours n’est pas terminé et nous nous en voudrions de ne pas montrer la fin de celui-ci (la première photo regarde vers le bas - n° 16, ill. 30 ; la seconde vers le haut - n° 17, ill. 31) : là encore, le sol a été profondément modifié. Quant à l’attraction elle-même, elle est à l’image du reste, un peu ce qu’est Max Pécas à Orson Welles : le passage est rempli de bric et de broc, de reproductions de tableaux de marines et, merveille des merveilles, d’un autre tableau qui ne parle pas cette fois, mais duquel sort de l’eau (voir la vidéo ci-dessous). Pourquoi ? Parce que.


30. Galerie orientée est-ouest, au sud
(plan : n° 16), état actuel (sens inverse de l’illustration 31)
Photo : Didier Rykner
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31. Galerie orientée est-ouest, au sud
(plan : n° 17), état actuel (l’escalier sur l’illustration 28 se trouve au fond)
Photo : Didier Rykner
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Nous sortons enfin de ce « spectacle » en nous demandant, manifestement comme se demandent les autres visiteurs, mais de qui se moque-t-on ? Et surtout : que font la DRAC et le préfet devant ces innombrables violations du code du patrimoine. Est-ce cela que le document envoyé par la DRAC au préfet qualifie d’« installations dites provisoires et réversibles » ? Provisoires et réversibles, la destruction d’un escalier ? Est-ce cela que que la DRAC envisage de régulariser ? Remarquons qu’elle n’a, pour tous ces travaux, dressé aucun PV, et n’a donc pas saisi le procureur...

Notre visite n’est pourtant pas terminée, bien entendu. Il reste à voir encore beaucoup de choses !

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