Lettre ouverte à Madame Fleur Pellerin, ministre de la Culture


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Grande salle des salons Mauduit
Au fond à gauche, reliefs de Guery et Andrei
Photo : Inventaire région Pays de la Loire

Madame la ministre,

Depuis le mois d’août dernier, date de votre nomination, votre intérêt pour le patrimoine et les musées, pourtant une partie importante des prérogatives de votre ministère, semble pour le moins médiocre. Ce constat n’est pas le mien uniquement, mais également celui d’à peu près toutes les personnes travaillant dans ce domaine, y compris de nombreux fonctionnaires de votre ministère.

Il est vrai que votre poste n’est pas facile, et que quelques mois c’est bien peu. C’est pourquoi l’affaire dont je souhaite vous entretenir, exemplaire, pourrait être l’occasion de démontrer que les affirmations contenues dans le premier paragraphe sont inexactes.
Il s’agit là, de plus, d’un patrimoine du XXe siècle, dont le ministère de la Culture ne cesse de vanter les mérites et la nécessité de le protéger. Je veux parler des Salons Mauduit, chef-d’œuvre de l’Art Déco à Nantes, et que la ville et la métropole nantaise vont d’ici peu détruire si vos services n’imposent pas la seule action nécessaire, qui ne dépend que de vous : une instance de classement, suivie d’un classement, d’office s’il le faut.
Une instance de classement n’est rien en effet si elle n’est pas concrétisée par une protection réelle, le triste exemple de la halle de Fontainebleau, que votre prédécesseur a laissé détruire après avoir fait mine de vouloir la sauver, est là pour en témoigner.

Les Salons Mauduit, je vous renvoie pour cela à mon précédent article à ce sujet, forment un tout et ne peuvent être « reconstruits » sans que cela n’aboutisse à les détruire, malgré la communication trompeuse de la municipalité. Un autre exemple récent de destruction-reconstruction d’un monument Art Déco, la piscine Molitor, est là pour en témoigner.
Cette affaire est particulièrement grave pour deux raisons : la disparition d’un patrimoine historique et artistique d’importance majeur, et la démonstration que la protection d’un monument dans un Plan Local d’Urbanisme, une mesure que vous souhaitez étendre dans votre future « loi patrimoine » (dont on doute d’ailleurs qu’elle voie finalement le jour), est totalement inutile et inefficace.
En effet, ces Salons Mauduit étaient, théoriquement, protégés par le PLU. Mais cette protection ne sert à rien, comme vient de le démontrer le jugement du tribunal administratif, saisi en référé par l’association Forum Nantes Patrimoines, qui a repoussé sa demande d’annulation du permis de construire.
Le déroulement des opérations est en effet le suivant :
1. Le Plan local d’urbanisme liste un monument comme élément de patrimoine à conserver ;
2. La municipalité le laisse à l’abandon ;
3. Elle décrète que ce bâtiment est devenu dangereux ;
4. Pour cette raison, elle peut le détruire sans même avoir besoin d’un permis de démolir, normalement obligatoire selon le code de l’urbanisme.

Tout cela est bien plus que navrant et doit nécessairement vous amener à vous interroger sur cette disposition de la loi patrimoine. Mais, de manière beaucoup plus urgente, cela doit inciter l’État que vous représentez à prendre ses responsabilités et à, rapidement, classer les Salons Mauduit monument historique, une mesure qui aurait d’ailleurs dû être prise depuis fort longtemps.
Vous avez récemment lancé un vibrant plaidoyer contre le vandalisme, un vandalisme lointain contre malheureusement ni vous ni moi ne pouvons quelque chose. Or, le vandalisme n’est pas seulement le fruit du fanatisme, et il agit, aussi, sur notre sol, là où vous avez en revanche le pouvoir d’y mettre fin. Seul un geste fort de cette nature est susceptible de prouver à vos détracteurs, dont je suis, qu’ils ont tort et que vous êtes sensible au patrimoine. Rien ne pourrait me faire plus plaisir que de reconnaître que j’ai eu tort.

Je vous prie de croire, Madame la ministre, à l’expression de ma haute considération.


Didier Rykner, mardi 5 mai 2015





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