Les Tentures du Parlement de Bretagne


Rennes, Musée des Beaux-Arts, du 27 février au 8 mai 2016.

Une série B d’horreur américaine, « Destination Finale », raconte comment une bande de jeunes ayant échappé miraculeusement à une mort certaine est rattrapée par la grande faucheuse qui n’accepte pas d’être privée de ses proies.
Le sort des tapisseries du Parlement de Rennes se rapproche de ce destin tragique : ayant survécu à l’incendie qui a frappé le bâtiment en 1994, elles furent envoyées pour être restaurées dans deux ateliers différents. Quelques mois plus tard, l’un d’entre eux, l’atelier Bobin, partit en flammes et celles qui y avaient été envoyées furent détruites.
Des deux tentures tissées aux Gobelins pour cet édifice, il ne reste donc plus que la moitié de chaque, qui n’ont pu être remises en place (à l’exception d’une seule tapisserie) et qui sont désormais conservées dans les réserves du Mobilier National. Ce sont ces deux grandes commandes que le Musée des Beaux-Arts de Rennes permet de redécouvrir en l’accompagnant de plusieurs sections dédiées à la restauration du Palais de Justice (le Parlement) de Rennes à la fin du XIXe siècle par l’architecte Jean-Marie Laloy et aux tapisseries de la Manufacture nationale des Gobelins commandées entre 1870 et 1914.



Les tentures du parlement de Bretagne par latribunedelart


L’exposition du Musée des Beaux-Arts de Rennes, hélas trop courte, est de celles que l’on peut qualifier d’exemplaire. Elle associe un travail de recherche très poussé, à la redécouverte, la restauration et la présentation d’œuvres peu connues et qui restaient jusqu’à aujourd’hui cachées aux yeux du public. Outre la remise à l’honneur de ces tapisseries, le visiteur découvrira aussi les extraordinaires cartons ayant permis aux lissiers de la manufacture de les tisser.
L’histoire de cet ensemble est tellement complexe que nous renverrons le lecteur curieux à l’excellent catalogue dirigé par Guillaume Kazerouni et publié par les éditions Snoeck. Car entre les diverses commandes à plusieurs peintres, les œuvres disparues dans l’incendie, les tapisseries détruites et celles qui ont été conservées, les cartons conservés, celui qui n’a pas été retrouvé et celui qui n’est pas exposé faute de place, l’article deviendrait rapidement incompréhensible. On se contentera de dire que désormais tous les cartons (sauf un, qui reste à retrouver) sont déposés au Musée des Beaux-Arts de Rennes par le Mobilier National, qui y laissera aussi à la fin de l’exposition les maquettes de la seconde commande, et une esquisse préparatoire de Jean-François Raffaëlli pour une autre tenture.

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1. François Ehrmann (1833-1910)
Le Génie des Arts, des Sciences et des Lettres au Moyen Âge
Huile sur toile - 61 x 92 cm
Paris, Mobilier National
Photo : Didier Rykner

Après la première section qui présente des dessins d’ornementation et d’architecture de Jean-Marie Lanoy faisant partie d’un important fonds d’archives donné en 2010 aux Archives municipales de Rennes par son descendant Michel Lanoy, on entre dans le vif du sujet avec des maquettes peintes préparatoires à plusieurs tentures réalisées à la fin du XIXe siècle et au début du XXe. Parmi celles-ci, on retiendra notamment les magnifiques esquisses de François Ehrmann (ill. 1, pour la tenture de la Chambre de Mazarin à la Bibliothèque national rue de Richelieu, représentant les Génies des Arts, des Sciences et des Lettres à différentes périodes de l’Histoire. Cette série s’inscrit dans la suite de ce qu’Ingres, dans son plafond du Louvre, et Paul Delaroche, dans l’amphithéâtre de l’École des Beaux-Arts, avaient représenté : la juxtaposition d’artistes, d’écrivains et de savants dont certains ne se sont jamais rencontrés ou ont même vécu à plusieurs siècles de distance (Homère et Virgile, par exemple), qui posent comme le feraient les élèves d’un même atelier. L’origine de ce type de composition se retrouve bien sûr dans L’École d’Athènes de Raphaël. On appréciera particulièrement la richesse chromatique de ces esquisses. L’une des tapisseries (elles sont toutes reproduites dans le catalogue), celle du Génie des Sciences, des Arts et des Lettres à l’Antiquité, a malheureusement vu passer ses couleurs ce qui rappelle que les tapisseries sont des objets particulièrement fragiles dont la présentation permanente n’est pas recommandée.

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2. Jean-Paul Laurens (1838 - 1921)
Le Couronnement de Charles VII à Reims
Huile sur toile - 34 x 72 cm
Paris, Mobilier National
Photo : Didier Rykner

Parmi les autres tentures évoquées, on notera celle du Théâtre de l’Odéon avec une esquisse par Joseph Blanc, un artiste qu’on retrouvera aussi au travail au Parlement de Rennes ou celle des Archives Nationales où Jean-Paul Laurens montre une capacité particulière dans la création de cartons de tapisserie ; comme pour le décor du Capitole à Toulouse, il sait s’adapter au caractère monumental, évitant de donner l’impression qu’il s’agit d’un tableau transposé. Jean-Paul Laurens est également l’auteur des modèles pour la tenture de Jeanne d’Arc (ill. 2), qu’il traite presque comme un illustrateur ce qui leur donne un certain air de parenté avec les dessins de Boutet de Monvel dont nous parlions récemment (voir la brève du 6/4/16) et dont la conception est exactement contemporaine. Pour la tenture des Provinces et des Villes de France, la manufacture souhaitait s’ouvrir aux tendances plus « modernes » et fit appel à différents peintres dont Jean-François Raffaëlli qui, avec La Bretagne (ill. 3), propose une maquette beaucoup plus esquissée que ce qu’on avait l’habitude de voir pour un carton de tapisserie. Enfin, la tenture des Contes de Fées (tissée aux Gobelins mais accompagnée d’un mobilier tapissé par la manufacture de Beauvais), sur des cartons où Jean Veber donne libre cours à son imagination (ill. 4).


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3. Jean-François Raffaëlli (1850-1924)
La Bretagne
Huile sur carton - 85 x 65 cm
Rennes, Musée des Beaux-Arts (dépôt du Mobilier National)
Photo : Didier Rykner
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4. Jean Veber (1864-1928)
La Belle au bois dormant
Huile sur panneau - 46,2 x 100 cm
Paris, Mobilier National
Photo : Didier Rykner

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5. D’après Jean-Marie Laloy (1851-1927)
Joseph Blanc (1846-1904) et Eugène Bideau
La Philosophie
Tapisserie de Haute Lisse - 310 x 279 cm
Paris, Mobilier National
Photo : Didier Rykner

La section proprement consacrée aux tentures du Parlement compte trois salles. La première expose une partie de la première tenture (ill. 5), réalisée pour la première chambre civile, celle où se trouvent les plafonds de Jean Jouvenet. Il s’agissait d’allégories entourées d’un décor conçu pour s’harmoniser avec les lambris peints au XVIIe siècle. C’est Laloy lui-même qui dessina ces parties décoratives1, laissant à Joseph Blanc la réalisation des figures. Sur huit tapisseries, quatre furent détruites dans l’incendie de l’atelier de restauration. L’exposition montre deux d’entre elles à côté de leurs cartons (les deux seuls qui ont été retrouvés), ainsi que de nombreux dessins de Laloy conservés dans le fonds des Archives départementales.
Si cette première tenture accomplit bien sa mission purement décorative, la seconde, destinée à la Grand’Chambre (où le plafond est décoré par Charles Errard et Noël Coypel), était beaucoup plus ambitieuse. Il s’agissait de onze tapisseries racontant des scènes d’histoire de la Bretagne, dont la conception fut confiée au peintre Édouard Toudouze. Initiée en 1899, cette grande entreprise n’était pas terminée en 1907 quand le peintre disparut. Bien que Maurice Leloir fut choisi pour terminer le carton en cours d’exécution (La Prédication d’Abélard), il ne fut pas retenu pour les suivants. C’est à Auguste Gorguet que furent confiées les cinq dernières compositions. Celui-ci, qui fut aussi un bon illustrateur, se conforme pour l’essentiel au style de Toudouze, donnant à l’ensemble une relative unité.


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6. Édouard Toudouze (1848-1907)
La Mort de Du Guesclin
Huile sur toile - 80 x 108 cm
Rennes, Musée des Beaux-Arts
Photo : Didier Rykner
Rennes, Musée des Beaux-Arts (dépôt du Mobilier National)
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7. Édouard Toudouze (1848-1907)
Le Mariage d’Anne de Bretagne
Huile sur toile - 456 x 599 cm
Rennes, Musée des Beaux-Arts
Photo : Didier Rykner

Dans une salle sont présentées côte à côte certaines des tapisseries survivantes au format en hauteur, dont deux à côté de leurs cartons, ainsi que des dessins préparatoires et les sept maquettes connues, conservées au Mobilier National (et à Orléans), qui seront désormais déposées à Rennes (ill. 6). On peut voir également dans cette salle un morceau subsistant de la tapisserie détruite Le Mariage d’Anne de Bretagne d’après Édouard Toudouze, dont un autre fragment est présenté au début de l’exposition. Mais la salle la plus spectaculaire est sans conteste l’atrium du musée où sont accrochés sept cartons dont le spectaculaire Mariage d’Anne de Bretagne (ill. 7), la plus grande composition avec La Mort de du Guesclin (non exposé en raison de sa taille). Si ce carton a été entièrement restauré comme plusieurs autres (ill. 8), d’autres comme Le Combat des Trente (ill. 9) doivent encore bénéficier d’une réintégration2. Même ainsi, l’œuvre garde toute sa beauté et sa force.


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8. Auguste Gorguet (1862-1927)
L’Entrée d’Henri IV à Rennes
Huile sur toile - 545 x 265 cm
Rennes, Musée des Beaux-Arts
(dépôt du Mobilier National)
Photo : Didier Rykner
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9. Édouard Toudouze (1848-1907)
Le Combat des Trente
Huile sur toile - 534 x 284 cm
Rennes, Musée des Beaux-Arts
(dépôt du Mobilier National)
Photo : Didier Rykner

Cette exposition devrait avoir de nombreuses conséquences vertueuses : outre les nombreux et généreux dépôts du Mobilier National, une étude est actuellement en cours pour examiner dans quelles conditions certains cartons pourraient, au Parlement, remplacer les tapisseries détruites ou qui ne pourraient pas être remises en place. Elles méritaient, incontestablement, cette renaissance et cette reconnaissance.

Commissaire scientifique : Guillaume Kazerouni.

Sous la direction de Guillaume Kazerouni, Les tentures du Parlement de Bretagne. Un décor oublié du palais de justice de Rennes (1897-1924), Éditions Snoeck, 2016, 192 p., 25 €, ISBN : 9789461612885.


Informations pratiques : Musée des Beaux-Arts de Rennes, 20, quai Émile Zola, 35000 Rennes. Tel : +33 (0)2 23 62 17 45. Ouvert du mardi au vendredi de 10 h à 17 h et le samedi et dimanche de 10 h à 18 h. Tarif : 5 € (réduit : 3 €).


Didier Rykner, vendredi 8 avril 2016


Notes

1Les cartons furent cependant transcrits par un autre peintre, Eugène Bideau.

2C’est-à-dire que les lacunes de la couche picturale doivent être comblées.





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