Les Rouart, de l’impressionnisme au réalisme magique


Nancy, Musée des Beaux-Arts, du 7 novembre 2014 au 23 février 2015

C’est une saga picturale, une histoire de famille dont les membres ont été tour à tour modèles et artistes, dans un jeu de miroir qui reflète plus d’un siècle de création.


JPEG - 104.7 ko
1. Henri Rouart (1833-1912)
Autoportrait, vers 1880
Huile sur toile
Collection particulière
Photo : Christian Baraja
JPEG - 81.5 ko
2. Ernest Rouart (1874-1942)
Autoportrait, 1908
Huile sur panneau
Collection particulière
Photo : Christian Baraja

Les Rouart - Henri, son fils Ernest et son petit-fils Augustin (ill. 1, 2 et 3) - se sont toujours effacés devant les maîtres qu’ils ont admirés, côtoyés, reçus, collectionnés, et l’on a finalement oublié qu’eux-mêmes ont été peintres. « Ni l’ambition ni l’envie ni la soif de paraître ne l’ont tourmenté  », cette remarque de Paul Valéry1 à propos d’Henri, pourrait s’appliquer aux deux autres.
Il faut dire que certains artistes fameux entrèrent dans leur famille : outre la femme d’Henri Rouart, Hélène Jacob-Desmalter, qui descendait des fameux ébénistes, Ernest épousa Julie Manet, fille de Berthe Morisot et d’Eugène Manet (frère d’Edouard). Le couple était très proche de Paul Valéry et de sa femme, cousine de Julie Manet. Enfin, Augustin, neveu d’Ernest, était le fils de Louis Rouart et de Christine Lerolle (représentée avec sa sœur par Renoir), donc le petit-fils du peintre Henry Lerolle.

Depuis quelques années les Rouart sortent progressivement de l’ombre grâce à des expositions - au Musée de la Vie romantique en 20042, au Musée des années Trente en 20063, au Musée Marmottan en 20124 et grâce à la publication d’ouvrages.5.

JPEG - 157 ko
3. Augutin Rouart
Autoportrait au pinceau, 1944
Tempera - 35 x 27 cm
Collection particulière
Photo : Christian Baraja

Contrairement au Musée de la Vie Romantique qui mettait en avant la collection familiale, celui des Beaux-Arts de Nancy consacre une exposition à leur oeuvre peint, montrant pour chacun d’eux une quarantaine de tableau, déployés séparément sur des cimaises de couleurs différentes.
Nancy est la ville idéale pour accueillir cette saga, elle qui connut plusieurs familles dans lesquelles le talent se transmit de père en fils : les Prouvé, les Majorelle, les Gruber aussi. Et puis l’un des conservateurs du musée ne fut autre que Denis Rouart (fils d’Ernest) jusqu’en 1970.

L’ouvrage publié en même temps que l’exposition n’est pas un catalogue. Il est introduit par un long texte de Dominique Bona, romancière et biographe qui a déjà écrit sur la famille et parle ici à la première personne, évoquant les trois Rouart, leur personnalité et leur art, puis se succèdent les témoignages, de Paul Valéry ami de la famille, à Jean-Marie Rouart, fils d’Augustin. Enfin, un court essai de Charles Villeneuve de Janti évoque ces dynasties d’artistes qui du XVIe au XIXe siècle semblent se transmettre la créativité par le sang.

Le parcours s’ouvre avec Henri (1833-1912) : un autoportrait est présenté au côté du beau portrait que fit de lui Degas, son ami de toujours, qu’il connut sur les bancs du lycée. Polytechnicien, Henri Rouart fut ingénieur, inventeur - on lui doit par exemple le « petit bleu » -, et constitua une fortune suffisamment conséquente pour pouvoir réunir dans son hôtel de la rue de Lisbonne une vaste collection, composée de maîtres anciens et contemporains : Velázquez, le Greco et Goya, Poussin ou Chardin y côtoyaient Puvis de Chavannes et puis Manet, Degas et Berthe Morisot, Renoir, Monet, Sisley, Pissarro... Rouart était non seulement un amateur éclairé, mais aussi un précurseur puisqu’il fut l’un des premiers à acheter les impressionnistes, Gauguin également. « Un grand bourgeois franc-tireur » comme l’écrit Dominique Bona. Sa collection riche d’un millier d’œuvres fut mise en vente après sa mort.


JPEG - 261.5 ko
4. Henri Rouart (1833-1912)
La Seine aux environs de Rouen, 1880
Huile sur toile
Collection particulière
Photo : Christian Baraja
JPEG - 207.4 ko
5. Henri Rouart (1833-1912)
L’Etang du domaine de l’Hermitage à La Queue-en-Brie, 1885
Huile sur toile
Collection particulière
Photo : Christian Baraja

Henri se mit à la peinture sur le tard, prenant conseil auprès de Millet et surtout de Corot. Il participa à toutes les expositions des impressionnistes entre 1874 et 1886, (toutes sauf une, celle de 1882). La Seine de Rouen (ill. 4), beau camaïeu de gris, est assez comparable à la peinture d’un Sisley. Pourtant, Henri ne fut jamais vraiment impressionniste : il aime les jeux de lumière, mais sa touche reste sage et sa vision du monde, stable ; il privilégie la peinture de plein air malgré les quolibets de Degas, décrivant des paysages boisés et des rivières, mais il reste souvent dans l’enclos de la propriété familiale, à Queue-en-Brie (ill. 5) ainsi qu’au Mée, produisant des vues paisibles, harmonieuses, bucoliques. Son œuvre est « une variation sur le vert »6 plus ou moins ensoleillée. Finalement il établit un pont entre Barbizon et l’impressionnisme « dont il accompagne les d’audaces sans y céder »7. Il réalisa aussi des aquarelles et des huiles au cours de ses voyages à Venise, en Toscane, ou en France, de la Bretagne à la côte d’Azur. Enfin, quelques vues d’intérieur avec des jeux de portes ouvertes et des silhouettes féminines ne sont pas sans évoquer Hammershøi.


JPEG - 91.2 ko
6. Ernest Rouart (1874-1942)
Femme de dos, 1920
Pastel - 76 ,5 x 52 cm
Collection particulière
Photo : Christian Baraja
JPEG - 118.1 ko
7. Ernest Rouart (1874-1942)
Baigneurs sur la plage, 1935
Huile sur toile - 97 x 130 cm
Collection particulière
Photo : Christian Baraja

Très tôt, Ernest (1874-1942) voulut embrasser la carrière de peintre. Son père le confia alors à Degas dont il fut l’unique élève... Il apprit le métier, il travailla les techniques, il copia les chefs-d’œuvre du Louvre, se plia aux exigences et aux expérimentations de son maître qui, l’anecdote est célèbre, lui fit essayer une couche préparatoire vert pomme, recouverte de rouge, pour reproduire La Sagesse victorieuse des vices de Mantegna. Ernest fut sans doute écrasé par la personnalité d’Edgar Degas : il acquit un savoir-faire indéniable, mais peina à imposer son propre style. Certaines de ses œuvres trahissent le poids du maître et de son influence, notamment le beau pastel d’un Nu à sa toilette, contorsionné (ill. 6), ou bien une peinture, Au théâtre (1898), qui montre un parterre de spectateurs scandé par des silhouettes noires couronnées de haut-de-forme. Puis il se laisse infléchir par l’art de Bonnard et de Vuillard, comme le suggèrent des Femmes au jardin par exemple (1910), tandis que Georges d’Espagnat n’est peut-être pas étranger à cette douceur floutée et ces couleurs raffinées qui marquent notamment des scènes de plage des années 1930 (ill. 7). Ernest exposa au Salon des Indépendants, à celui des Tuileries puis au Salon d’Automne. Il constitua en outre une collection d’œuvres d’art, racheta d’ailleurs des toiles ayant appartenu à père lors de la vente de 1912 – des Corot, Chardin, Manet, Fragonard, Degas - qu’il mêla à celles héritées par sa femme, comme Les Villas à Bordighera tableau commandé à Monet par Berthe Morisot, qui revint ensuite à Julie et qui est prêté à Nancy par le Musée d’Orsay. .


JPEG - 256.1 ko
8. Augustin Rouart (1907-1997)
Lagrimas y penas, 1943
Huile sur toile - 51 x 66 cm
Collection particulière
Photo : Christian Baraja
JPEG - 150.9 ko
9. Augustin Rouart (1907-1997)
Cinq portraits d’enfant dormant, 1948
Peinture à l’œuf sur carton
Collection particulière
Photo : Béatrice Hatala

L’exposition s’achève avec Augustin Rouart (1907-1997), petit fils d’Henri et neveu d’Ernest, sans doute le plus intéressant du trio. Lui qui appartient à la génération des fauves, des cubistes et des surréalistes, s’en est tenu éloigné et leur a préféré Holbein, Dürer – dont il adopte le monogramme, il va même jusqu’à signer Augustin Dürer - et Ingres. Il délaisse les Modernes au profit des Anciens : c’est le dessin qui prime sur la couleur. Il exposa au Salon des Indépendants et gagna sa vie en créant des gravures d’illustration.
L’univers de l’enfance le fascine (ill. 8 et 9) : il peint beaucoup son fils Jean-Marie (aujourd’hui romancier, essayiste, élu à l’Académie française) qui ne garde pas que des bons souvenirs de ces moments de pose interminables. Le peintre décrit avec réalisme ce qu’il voit tout en conférant une atmosphère onirique à ses compositions dont les cadrages et les perspectives surprennent parfois et suggèrent une influence des estampes japonaises. Il représente précisément un petit garçon pêchant (ill. 10), une épuisette à la main, les deux pieds dans l’eau, mais les poissons qui apparaissent dans l’eau transparente et les montagnes bleues en arrière-plan évoquent les gravures d’Hokusai.

JPEG - 154 ko
10. Augustin Rouart
Le Petit Pêcheur, 1943
Tempera sur toile - 62 x 45 cm
Collection particulière
Photo : Christian Baraja

À l’huile ou a tempera, Augustin peint comme il dessine, sans fusionner les couleurs, travaillant par hachures. Sa technique mais aussi la pureté et la simplicité de ses formes font de lui un Primitif égaré au XXe siècle. Le choix de cerner les motifs trahit peut-être une influence nabie, celle de Maurice Denis plus précisément - ami de la famille - dont l’art trouve un écho dans la douceur des coloris, l’harmonie et le silence presque religieux de certains tableaux. Vallotton n’est pas toujours très loin dans la netteté du trait.
Mais Augustin garde son indépendance, il se construit un monde à part. Détail révélateur, pendant la Deuxième Guerre mondiale, il peint des Faneuses, loin des troubles qui bouleversent l’Europe. Dans cette section sont déployées sur un mur des natures mortes réalisées entre 1943 et 1980 qui ne montrent pas d’évolution stylistique. Ailleurs, ce sont ses paysages, vides de figures humaines, qui déclinent des vues de Noirmoutier et des Pyrénées, parmi lesquelles l’œil croit voir une peinture de Hodler, tandis que c’est Gauguin que l’on devine derrière cet enfant allongé, qui enfouit son chagrin dans son oreiller, version enfantine de la sensuelle Manao Tupapau. Cette dernière salle dévoile une véritable personnalité artistique, à contre-courant, une peinture que l’on a défini avec poésie et raison de « réalisme magique ».

Commissaire : Charles Villeneuve de Janti


Dominique Bona, Les Rouart : de l’impressionnisme au réalisme magique, Gallimard 2014, 192 p., 35 €. ISBN : 9782070143863.


Informations pratiques : Musée des beaux-arts, 3 place Stanislas, 54000 Nancy. Tél : +33 (0)3 83 85 30 72. Ouvert tous les jours sauf le mardi de 10h à 18h. Tarif : 6 € (réduit : 4 €).


Bénédicte Bonnet Saint-Georges, mardi 27 janvier 2015


Notes

1Paul Valéry cité p.14 du catalogue.

2« Au cœur de l’impressionnisme : la famille Rouart », Paris, Musée de la Vie romantique, 2004.

3Rétrospective consacrée à Augustin Rouart

4« Henri Rouart, l’œuvre peint », Paris, Musée Marmottan, 2012.

5David Haziot, Le Roman des Rouart, 2012. Dominique Bona, Deux sœurs. Yvonne et Christine Rouart, 2012.

6Jean-Dominique Rey cité par Dominique Bona p.17 du catalogue.

7Dominique Bona p.18 du catalogue.





imprimer Imprimer cet article

Article précédent dans Expositions : Jacqueline Delubac, le choix de la modernité. Rodin, Lam, Picasso, Bacon

Article suivant dans Expositions : Entre Goltzius et Van Gogh. Dessins & Tableaux de la Fondation P. et N. de Boer