Les quatre tableaux du Grand Salon de Marly réunis pour la première fois depuis plus de deux siècles


9/9/12 - Restauration et exposition - Musée-promenade de Marly-le-Roi - La présentation des quatre toiles (ill. 1 à 4) peintes en 1699 par Jean Jouvenet, Antoine Coypel, Louis de Boullogne et Charles de La Fosse pour le Grand salon du château de Marly (jusqu’au 4 novembre à Marly le Roi, puis au château de Versailles du 13 novembre au 17 mars 2013) est un événement. Il s’agit d’un ensemble majeur de l’ancienne décoration de cette résidence royale, dispersé à la Révolution et en partie ruiné. Après une importante campagne de restauration menée par le Centre de recherche et de restauration des Musées de France pour deux peintures appartenant au Musée du Louvre (La Tribune de l’Art avait déjà signalé la restauration de L’Hiver de Jean Jouvenet), il a donc été possible de réunir la série complète grâce aux prêts temporaires effectués par les musées des Beaux-Arts de Dijon et de Rouen qui possèdent les deux autres.


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1. Jean Jouvenet (1644-1717)
L’Hiver, après restauration, 1699
Huile sur toile - 244 x 187
Louveciennes, Musée-promenade de Marly-le-Roi
Photo : RMN/G. Blot
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2. Antoine Coypel (1661-1722)
Le Printemps, après restauration, 1699
Huile sur toile - 242 x 185 cm
Louveciennes, Musée-promenade de Marly-le-Roi
Photo : Bruno Bentz

L’histoire de cette commande est bien connue et – reliée à la brève histoire du château de Marly – est rappelée dans l’introduction du catalogue par Christine Kayser, conservateur du Musée-Promenade de Marly-le-Roi/Louveciennes qui est à l’origine de la résurrection de cet ensemble décoratif. Au delà de cette exposition, les deux tableaux du Louvre sont destinés au musée installé à l’entrée du domaine de Marly. Créé il y a 30 ans, ce musée a insufflé un air de renouveau pour l’ancien parc royal, longtemps déserté, qui a bénéficié depuis lors de quelques embellissements1.
L’avenir de ces œuvres n’est pas évoqué dans le cadre de l’exposition et il est dommage que l’idée de les regrouper définitivement ne soit pas envisagée. Bien sûr, les changements d’affectation des dépôts de l’Etat dans les musées de province sont certainement délicats, mais on ne peut supposer que les musées de Dijon et de Rouen seraient gravement décimés par l’abandon de ces œuvres qui ont pour principal attrait de former un ensemble cohérent associé au château de Marly. Un échange avec le Musée du Louvre devrait pouvoir être étudié.
La restauration des deux tableaux appartenant au Louvre a été soutenue, à partir de 2001, par un projet d’agrandissement du Musée-Promenade dans lequel une salle spéciale devait les accueillir. Ce projet a été abandonné depuis et ces deux peintures devront donc être exposées dans les locaux actuels. L’exposition en cours témoigne de l’exiguïté des salles… Ces toiles mesurent en effet environ 2,50 m de hauteur ce qui oblige quasiment à les poser au sol. Quant à leur visibilité, elle est tragiquement altérée : elles ont été conçues pour leur emplacement dans le salon de Marly où elles étaient accrochés à 12 m du sol (ill. 5) ! Cette indication n’est d’ailleurs pas donnée dans le livre, ni dans l’exposition, alors qu’elle conditionne le dessin et la composition des figures.


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3. Louis de Boullogne (1654-1733)
L’Été, 1699
Huile sur toile - 235 x 180 cm
Rouen, Musée des Beaux-Arts
Photo : Musée des Beaux-Arts de Rouen
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4. Charles de la Fosse (1636-1716)
L’Automne, 1699
Huile sur toile - 242 x 185 cm
Dijon, Musée des Beaux-Arts
Photo : Musée des Beaux-Arts de Dijon

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5. Coupe du grand salon du château de Marly
Dessin aquarellé vers 1710
Archives nationales, O 1472 pl. 5.
Photo : Benjamin Ringot

Le catalogue prolonge l’exposition par une étude approfondie des quatre Saisons. Comme le souligne d’ailleurs le titre, c’est l’iconographie qui a été privilégiée. Christine Kayser, dans « La symbolique des saisons au château de Marly », rappelle la récurrence de ce thème dans la statuaire et dans l’architecture, notamment sur les frontons peints des façades du château2. Elle indique aussi que « la thématique solaire est peu présente à l’intérieur du château » (p. 15) ce qui n’est pas exact, pour le décor de l’étage, qui était orné par le cycle des mois sur les tentures des Maisons royales, et par la série des dessus-de-porte de Damoiselet qui reprenait notamment le cycle des saisons. On ne peut non plus la suivre quand elle affirme que « le programme de sculpture élaboré par Mansart à partir de 1699 paraît essentiellement décoratif » (p. 25). L’iconographie des Saisons choisie pour le salon où se rassemblait la cour pour les fêtes et les spectacles, de même que la statuaire commandée à la même époque pour les jardins (les chevaux de la terrasse de l’abreuvoir, les bronzes des jardins hauts), s’inscrivent dans un programme centré sur le temps et l’histoire. Ce choix est assurément celui de Louis XIV, il aurait fallu le mentionner et citer les documents d’archives qui en témoignent3. De même, Nicolas Milovanovic, dans « L’iconographie des Quatre Saisons de Marly », s’il apporte un éclairage historique sur la personnification des saisons au XVIIe siècle, aurait dû prendre connaissance de l’ordre donné aux peintres indiquant les thèmes choisis par le roi. Ainsi, la discussion picrocholine sur l’identification de l’Hiver en Eole ou en Borée serait tranchée par l’indication donnée à Jouvenet de peindre « l’hiver représenté par un vieil homme » ce qu’il fit donc sans se préoccuper de l’associer à un quelconque personnage4.
Les quatre peintures sont ensuite étudiées par les spécialistes de leurs auteurs : Christine Gouzi, Jean Jouvenet, Nicole Garnier pour Antoine Coypel, Hélène Guicharnaud pour Louis de Boullogne et Clémentine Gustin-Gomez pour Charles de La Fosse. Ces études permettent de situer la commande de Marly dans la carrière et l’œuvre de chaque peintre, d’analyser chaque fois qu’il est possible les dessins préparatoires ou œuvres en rapport. Toutefois, une synthèse manque pour comprendre le choix de ces peintres, analyser leur parcours académique et surtout pour mettre en perspective leur collaboration sur d’autres décors, notamment la chapelle de Versailles. A noter enfin, une très intéressante présentation par Marie-Catherine Sahut, « Les Saisons Crozat d’Antoine Watteau » sur un prolongement inattendu de la commande de Marly.

La longue et difficile restauration des tableaux enfouis dans les réserves du Louvre durant plus de deux siècles, « un défi technique », est décrite dans le livre par Véronique Sorano-Stedman5. Il est certain qu’ils avaient été encrassés et usés par l’humidité lors de leur installation à Marly (de 1699 à 1794), mais ils ont davantage souffert après leur démontage, enroulés à l’envers et altérés : de nombreuses lacunes ont nécessité des reconstitutions importantes. Ici, les choix réalisés et les modalités des interventions sont clairement présentés et justifiés : l’intégrité matérielle a été réparée et la reconstitution du décor peint disparu a été faite sans interprétation excessive, ce dont on peut juger grâce aux clichés réalisés au cours des différentes phases de la restauration. En outre, des observations ont été notées sur les caractéristiques techniques des peintures et la présence, parfois, de repentirs.
Curieusement, la dimension des toiles n’est mentionnée nulle part dans le livre : c’est la conséquence imprévue de renoncer aux traditionnelles notices des catalogues d’exposition au profit d’un agrégat d’articles de qualité. Pourtant, la restauration a permis de repérer une modification des dimensions originales dont il serait utile de préciser l’ampleur, ce qu’un simple schéma pourrait aisément montrer.

L’intérêt manifeste pour l’iconographie, tout au long du livre, n’épargne pas l’illustration abondante des tableaux, si bien qu’une pleine page de chacune des quatre saisons est reproduite à deux reprises… Au moins, le traitement est-il égal pour les quatre peintures, ce qui n’est pas le cas en couverture où quatre vignettes illustrent seulement deux tableaux – il s’agit en fait de ceux destinés aux collections du Musée-Promenade !


Sous la direction de Christine Kayser et Géraldine Chopin, Les saisons du Roi-Soleil. Les tableaux du Grand-Salon de Marly, 2012, Musée Promenade, 91 p., 20 €. ISBN : 978-2-9014-0143-8.


English Version



Bruno Bentz, dimanche 9 septembre 2012


Notes

1Depuis juin 2009, le parc est rattaché à l’Etablissement public du musée et du domaine de Versailles.

2Une étude approfondie du décor des frontons reste à faire mais l’identification du dessin (attribué à Charles Lebrun) que possède le Musée-Promenade à la façade nord du pavillon – et donc représentant « la nuit » - est pertinente, malgré l’inscription manuscrite portée sur le dessin indiquant « le couchant », qui serait donc apocryphe.

3Annick FINET, « Les peintures du grand salon de Marly », Marly, art et patrimoine, n° 2, 2008, p. 19 (note 7).

4Idem, p. 19 et fig. 3 p. 20. Ces documents des Archives nationales ont finalement été ajoutés dans l’exposition au cours de l’été.

5« La restauration de L’Hiver de Jean Jouvenet et du Printemps d’Antoine Coypel », p. 77.





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