Le préfet, le CRMH, Campion et la grande roue : la farce continue


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1. La scène installée sur la place de la Concorde
12 septembre 2017
Photo : Didier Rykner
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Une conférence de presse à l’occasion des Journées Européennes du Patrimoine était organisée ce matin dans l’hôtel de Noirmoutier, résidence du préfet d’Île-de-France, Michel Cadot. J’avais bien l’intention d’interroger celui-ci à propos de l’installation persistante et en toute illégalité des baraquements de Marcel Campion (voir l’article) et plus largement sur la transformation permanente de ce monument historique en un vaste champ de foire. Actuellement, d’ailleurs, à l’endroit qu’occupait il y a quelques semaines encore la grande roue, se trouve une énorme scène provisoire (ill. 1) où aura lieu une « manif-concert » dans le cadre de l’opération « Printemps Solidaire », qui bouche la perspective. Rien de choquant donc, sinon le lieu, qui n’a pas vocation à servir de salle de spectacle, d’autant que les installations, en cours de montage depuis plusieurs jours, vont s’étendre encore jusqu’à l’obélisque (ill. 2). Rien d’illégal ici non plus puisque ce dispositif dure moins d’un mois. Il lui suffit de l’autorisation de la Mairie de Paris dont on ne s’étonne pas qu’elle l’ait accordée sans s’interroger un instant sur le caractère historique du lieu ni sur le caractère quasi-permanent des manifestations qui se succèdent. Plus grave encore : non seulement les baraques de Marcel Campion ne sont pas parties, mais l’une a déménagé plus près de l’hôtel de la Marine1 et s’est adjoint une autre encore plus grande (ill. 3). On ajoutera à ce constat déjà accablant la publicité géante (ill. 4) et les différentes barrières métalliques et poubelles qui trainent un peu partout sur la place (ill. 5).


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2. D’autres structures en cours de montage au centre de
la place de la Concorde
12 septembre 2017
Photo : Didier Rykner
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3. Chalet de vente déplacé, accompagné de nouveaux
chalets, encore plus grands, sur la place de la Concorde
12 septembre 2017
Photo : Didier Rykner
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La conférence de presse accueillant deux ambassadeurs, celui de Chine et du Mexique, il me semblait peu opportun de poser une telle question pendant son déroulement. J’ai donc attendu que celle-ci se termine pour interroger le préfet. Et là, une scène surréaliste s’est déroulée, qu’il faut décrire par le menu.
Après avoir salué le préfet, je lui ai demandé si la place de la Concorde faisait partie du patrimoine, et si oui, pourquoi ses services ne faisaient rien pour évacuer les baraquements installés illégalement à cet endroit. Le haut fonctionnaire a eu l’air de découvrir le sujet, ce qui après tout est possible. Devant son air dubitatif je lui ai alors expliqué le problème, lui précisant que les chalets avaient une taille supérieure à la taille maximale (ce qu’une simple visite sur place et surtout le constat d’huissier de « Sites et Monuments » démontre amplement) et que seule la ville avait donné son autorisation (ce qui est dans ce cas insuffisant pour une occupation - largement - supérieure à un mois).


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4. Publicité géante sur l’hôtel de la Marine
12 septembre 2017
Photo : Didier Rykner
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5. Barrières métalliques, poubelles, chalets, cône de
signalisation orange, publicité géante...
une journée ordinaire, place de la Concorde
12 septembre 2017
Photo : Didier Rykner
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Il me dit alors souhaiter en parler avec la DRAC, ce qui tombait bien puisque le Conservateur Régional des Monuments Historiques (CRMH) Dominique Cerclet assistait aussi à la conférence de presse. Nous nous sommes alors dirigés vers lui. Étant d’un naturel civilisé, je tends la main à Dominique Cerclet qui lève la sienne ostensiblement en disant « Ah non, je ne vous serre pas la main ». Le CRMH d’Île-de-France, haut fonctionnaire de l’État, refuse lors d’une conférence de presse de serrer la main d’un journaliste (et accessoirement d’un citoyen) devant le préfet un peu interloqué ! Celui-ci pose alors la question de la légalité de l’installation des baraquements, et le conservateur - dont le rôle, rappelons-le, est de protéger le patrimoine - rétorque martial : « c’est en cours de régularisation ». Le préfet se tourne vers moi, l’air satisfait, en affirmant : « Donc tout va bien ». C’est à mon tour d’être un peu interloqué : une installation illégale sur la place de la Concorde dure depuis plusieurs mois, le CRMH dit qu’il va la régulariser (cette régularisation est-elle d’ailleurs seulement en cours, alors que mon article est paru il y a exactement un mois et demi ?) et cela paraît normal au préfet ! Je lui réponds donc que non, tout n’est pas en ordre, et que même avec une autorisation (inexistante à ce jour), cette installation serait de toute façon scandaleuse. Puis, je réplique à Dominique Cerclet qu’il est décidément là uniquement pour régulariser, et je quitte la pièce après avoir salué le préfet car il n’y a vraiment rien à dire de plus.

Pour couronner le tout, nous avons appris depuis que le ministère de la Culture vient, une nouvelle fois, d’autoriser l’installation de la grande roue du 11 novembre 2017 au 26 mai 2018, soit pendant plus de six mois. Une autorisation signée de la directrice régionale Nicole da Costa, qui lui a été transmise par Dominique Cerclet, sans que la ministre Françoise Nyssen, pourtant informée de la situation, ne se saisisse du dossier. Marcel Campion peut bien défiler et tenter de bloquer tout Paris, il a manifestement encore quelques appuis à la Mairie et au ministère de la Culture. Comme d’ailleurs tous ceux qui veulent s’installer place de la Concorde. Quoi qu’il en soit, même dans l’illégalité, ils verront leurs projets régularisés. En Île-de-France, on ne sait plus vraiment ce que veut dire MH dans CRMH, mais CR signifie certainement « Chargé des Régularisations ».


Didier Rykner, mardi 12 septembre 2017


Notes

1La seconde étant restée inaccessible derrière la scène.





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