Lagneau


Chantilly, Musée Condé. Exposition terminée le 9 janvier 2006

Lagneau est une énigme de l’histoire de l’art qui n’a jamais été résolue. L’ambition de l’exposition que présente le musée Condé, à partir de ses propres collections, de celles du cabinet des estampes de la Bibliothèque nationale et de quelques dessins du Louvre n’est pas d’éclaircir complètement le mystère Lagneau. Elle vise, dans un premier temps, à rassembler sous ce nom des feuilles pouvant être légitimement attribuées à l’artiste, et à définir précisément les caractéristiques de son style pour le distinguer de celui de ses imitateurs, de ses copistes et de ses suiveurs.

Résumons le peu que l’on sait de manière à peu près certaine. Tout d’abord, contrairement à ce que l’on a longtemps pensé, l’auteur de ces études de tête, d’une expressivité qui va parfois jusqu’à la caricature, n’était pas actif à la fin du XVIe siècle, ni même au tout début du XVIIe siècle, mais bien plutôt sous le règne de Louis XIII et la régence d’Anne d’Autriche, de 1620 à 1660 environ.
Ensuite, il s’agirait bien d’un seul et même artiste : les différences de style, qui ont pu faire penser à l’existence de plusieurs Lagneau (peut-être le père et le fils), sont dues au fait que, longtemps, tout dessin français représentant une tête caricaturale lui était attribuée. Enfin, son prénom n’a probablement jamais été Nicolas, le N. précédant certaines inscriptions pouvant signifier que le prénom n’était pas connu. Le nom lui-même, Lagneau, ou Laneau comme il est souvent orthographié, n’est peut-être qu’un surnom.
On est donc, face à cet artiste, dans une situation comparable à celle d’un maître anonyme dont on essaierait de reconstituer l’œuvre.


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1. Lagneau
Homme barbu portant une calotte noire,
tourné vers la gauche
Pastel - 27,5 x 20,4 cm
Chantilly, Musée Condé
Photo : RMN © R.G. Ojeda
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2. Lagneau
Homme grotesque coiffé d’un turban,
de profil à gauche

Pastel et sanguine - 42,5 x 28,8 cm
Paris, Bibliothèque nationale de France
Photo : BnF

Les feuilles exposées ont une caractéristique frappante : les visages ont une grande force d’expression et sont représentés avec une certaine science, qui semble exclure la main d’un amateur (ce que confirme l’existence de copistes et de suiveurs, peu probable si l’artiste n’était pas un professionnel), tandis que les vêtements et les mains (rarement présentes) sont raides et d’une qualité plutôt médiocre. Barbara Brejon souligne certaines caractéristiques stylistiques qui devraient aider, à l’avenir, à l’identification des authentiques Lagneau : rides du front et contour des yeux souvent marqués d’un double trait au pastel noir et à la sanguine, arête du nez très marquée, insistance sur les cils et certains traits qu’un artiste préfère en général cacher (verrues, pilosité, ...).
La visite de l’exposition donne, au premier abord, et en dépit de ce qui est annoncé et expliqué dans le catalogue, le sentiment qu’il y a deux mains : l’une privilégiant le trait, bien marqué, et une recherche plus évidente de réalisme (ill. 1), l’autre plus souple, plus lisse, et dont la propension à exagérer les traits physiques, à caricaturer, serait plus prononcée (ill. 2). Cette deuxième série correspond aux œuvres de la Bibliothèque nationale. On ne saurait, cependant, rester sur cette impression. Car une étude plus poussée permet de distinguer, parmi chacun de ces groupes, un ou deux dessins pouvant faire le lien avec l’autre. Le dessin n° 26 du catalogue Vieux polonais de trois quarts à droite (ill. 3) appartient indubitablement à la seconde catégorie (celle, par exemple, des cat. 28, 32 et 34). Pourtant, la manière de dessiner les rides, les contours des yeux, est très comparable au cat. 24, Homme en armure, vu à mi-corps, tourné de trois-quart à droite (ill. 4), qui se rattache sans conteste au premier groupe.


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3. Lagneau
Vieux Polonais, de trois-quart à droite
Pastel et sanguine - 41,8 x 28,5 cm
Paris, Bibliothèque nationale de France
Photo : BnF
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4. Lagneau
Homme en armure, vu à mi-corps,
tourné de trois quart à droite

Pastel et sanguine - 40,3 x 27,3 cm
Chantilly, Musée Condé
Photo : RMN © R.G. Ojeda

Qu’en conclure ? Pour Maxime Préaud, à qui nous avons posé la question, ces différences formelles pourraient s’expliquer par des états de conservation inégaux, et par des datations différentes, sans que l’on sache actuellement proposer une évolution du style de Lagneau.

On le voit, bien des questions restent à résoudre, et l’on n’a sans doute pas fini de parler de Lagneau1. Si, dans l’ensemble, ces portraits ou plutôt ces figures de fantaisie (aucune identification convaincante avec des modèles n’a pu être trouvée) sont de moindre qualité que ceux de Daniel Dumonstier, de François Quesnel ou des Clouet, dont quelques feuilles sont exposées par comparaison, leur réunion et les interrogations multiples qu’ils suscitent en font des objets d’étude fascinants.

Commissariat : Maxime Préaud, Barbara Brejon de Lavergnée et Nicole Garnier-Pelle

local/cache-vignettes/L115xH149/0ddaac2ccaaaf456-abdec.jpgMaxime Préaud, Barbara Brejon de Lavergnée, Daniel Lecœur Nicole Garnier-Pelle, Lagneau. Somogy, Editions d’Art, Paris, 2005, 26 €. ISBN : 2-85056-926-7


Didier Rykner, mercredi 28 septembre 2005


Notes

1D’autant que des feuilles qui lui sont attribuées passent régulièrement en vente.





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