L’Œil et la Passion. Dessins italiens de la Renaissance dans les collections privées françaises


Caen, Musée des Beaux-Arts, du 19 mars au 20 juin 2011.

Chronologiquement, on peut considérer que la Renaissance italienne va du début du XVe siècle à la fin du XVIe siècle. Mais les dessins du XVe sont rares et pour la plupart conservés dans des musées, ce qui explique sans doute que la très belle exposition du Musée des Beaux-Arts de Caen ne commence que vers 1500 pour couvrir l’intégralité du Cinquecento, des élèves de Raphaël jusqu’à l’aube de la réforme des Carrache.


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1. Giulio Pippi, dit Giulio Romano (1499-1549)
Déposition du Christ
Plume et encre brune - 28,1 x 21,6 cm
France, collection particulière
Photo : G. Benoît
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2. Perino del Vaga (1501-1547)
Homme vu de dos, un sabre dans la main droite (verso)
Plume et encre brune - 30,8 x 23,4 cm
France, collection particuliuère
Photo : G. Benoît

Les trois commissaires de l’exposition ont donc exploré les collections particulières françaises pour en ramener 70 feuilles, toutes d’un grand intérêt. Les provenances sont diverses : certaines, vendues récemment aux enchères sans attribution ont retrouvé leur auteur grâce à l’œil aiguisé de marchands ou de collectionneurs, prouvant ainsi qu’il est encore possible de faire de belles découvertes ; d’autres sont connues et publiées depuis longtemps. Ce choix des plus belles œuvres (peu de demandes de prêt ont été refusées) permet de retracer une histoire du dessin italien au XVIe siècle. Bien sûr, on ne verra pas de Raphaël, de Léonard ou de Michel-Ange tandis que Pontormo et Bronzino sont également malheureusement absents. Mais tous les grands courants sont évoqués avec quelques-uns de leurs meilleurs représentants, dans une scénographie élégante et un accrochage très cohérent.


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3. Girolamo Muziano (1528-1592)
Deux hommes drapés tournés vers la droite
Sanuine - 47,5 x 30 cm
France, collection particulière
Photo : G. Benoît
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4. Marco Pino (1521-1583)
Baptême du Christ
Pierre noire, lavis brun, rehauts de gouache blanche - 39,5 x 27,7 cm
France, collection particulière
Photo : G. Benoît

Pas de Raphaël donc, même si le premier numéro du catalogue, une Déposition du Christ (ill. 1) au style encore très proche du maître d’Urbino (elle rappelle la composition de la Déposition Borghèse), lui était encore récemment donné avant que Sylvie Béguin ne lui rende en 2000 sa juste attribution à Giulio Romano.
La première section est ainsi consacrée aux suiveurs immédiats de Raphaël avec, outre Giulio Romano, Giovanni da Udine, Perino del Vaga (ill. 2), Giovanni Francesco Penni, Polidoro da Caravaggio et leurs contemporains immédiats tels que Domenico Beccafumi ou Parmesan. Ce dernier aurait d’ailleurs pu figurer dans la deuxième section consacrée au maniérisme dans laquelle figurent quelques-unes des plus belles œuvres de l’exposition, dont une sanguine de Girolamo Muziano (ill. 3), un autre Giulio Romano appartenant à la collection d’Alain Delon (Géant écrasé par un rocher) ou un Baptême du Christ (ill. 4) nouvellement attribué à Marco Pino par Catherine Monbeig-Goguel.


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5. Baccio della Porta, dit Fra Bartolomeo (1472-1517)
Paysage avec un arbre et une ferme (verso)
Plume et encre brune - 19,5 x 26,5 cm
France, collection particulière
Photo : G. Benoît
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6. Ecole vénitienne, vesr 1515-1525
Trois musiciens sous un arbre
Pinceau et encre brune, lavis brun, rehauts
de gouache blanche - 20,3 x 16 cm
France, collection particulière
Photo : G. Benoît

La troisième section est dédiée au paysage. On y remarquera un ravissant dessin double face à la plume et encre brune de Fra Bartolomeo (ill. 5), ainsi que deux feuilles ayant résisté pour l’instant à toute tentative d’attribution. La première, Trois musiciens sous un arbre (ill. 6), est d’un esprit très proche de Giorgione mais d’une technique qui se rapproche « d’artistes contemporains de Titien jeune, pour la plupart étrangers à Venise mais travaillant en Vénétie comme Lorenzo Lotto, Girolamo Romanino ou même Pordenone » comme l’écrit Nicolas Schwed.
L’école vénitienne, très bien représentée dans les collections particulières, fait l’objet de la quatrième section. Malgré l’absence de Tintoretto, une feuille fascinante de Battista Franco à la pierre noire rappelle sa manière. Elle représente Neptune sur son char (ill. 7) glissant sur les eaux tel un surfeur. Cette figure en équilibre répond à celle du Saint Sébastien de Paolo Farinati (ill. 8) qui se livre, avec ses bourreaux1 à une espèce de danse macabre.


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7. Battista Franco (1510-1583)
Neptune sur son char (recto)
Pierre noire, rehauts de craie blanche - 23,8 x 18,8 cm
France, collection particulière
Photo : G. Benoît
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8. Paolo Farinati (1524-1606)
Saint Sébastien livré au martyre de la bastonnade
Plume, encre brune, lavis gris-brun,
rehauts de gouache blanche - 35 x 46 cm
France, collection particulière
Photo : G. Benoît

Profitons de cet article pour réaffirmer que l’anonymat n’est pas une tare comme certains semblent parfois le penser de nos jours où les musées français (et surtout les commissions d’acquisition) rechignent toujours davantage à acquérir des tableaux ou des dessins dont l’auteur n’est pas identifié. Il faut savoir gré aux commissaires de cette exposition d’avoir choisi d’en sélectionner en se basant sur des critères purement qualitatifs. L’une des feuilles les plus intéressantes de la cinquième et dernière partie, qui montre l’impact de la contre-réforme sur le dessin chez les artistes qui précèdent immédiatement les Carrache, demeure encore privée d’auteur. Il s’agit d’une grande Résurrection du Christ (ill. 9), à la technique raffinée sur un papier préparé rouge, que l’on peut seulement situer en « Italie centrale », vers 1580.
On remarquera également dans cette section une Tête d’homme âgé de Federico Barocci typique de sa technique aux trois crayons, une émouvante Sainte Famille avec le petit saint Jean se réchauffant devant une cheminée de Luca Cambiaso, une Vierge à l’enfant à la sanguine de Ferraù Fenzoni ou un dessin de Nicolò Martinelli, dit il Trometta (ill. 10), à l’iconographie rare : on y voit saint François ordonnant au frère Massée de tourner sur lui-même jusqu’à ce qu’il tombe et détermine ainsi, par la position de son corps, le chemin qu’ils doivent prendre pour leur prédication dans le monde.


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9. Italie Centrale, vers 1580
Résurrection du Christ
Plume, encre brune, lavis brun, rehauts
de gouache blanche - 45,8 x 38,7 cm
France, collection particulière
Photo : G. Benoît
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10. Nicolò Martinelli, dit il Trometta (1535-1611)
Scènes de lqa vie de saint François
Plume, encre brune et lavis brun - 20,7 x 27,9 cm
France, collection particulière
Photo : G. Benoît

Souhaitons un grand succès à cette exposition qui bénéficie par ailleurs d’un excellent catalogue, aux notices très documentées, et espérons que le Musée de Caen n’en restera pas là. Nul doute qu’une réunion équivalente de feuilles italiennes du XVIIe siècle ramènerait un ensemble encore plus remarquable. Et pourquoi pas, ici ou ailleurs, envisager de poursuivre l’expérience avec les dessins français et nordiques des collections privées françaises.

Commissaires : Patrick Ramade, Catherine Monbeig-Goguel, Nicolas Schwed.


Collectif, L’Œil et la Passion. Dessins italiens de la Renaissance dans les collections privées françaises, 2011, Somogy Editions d’Art, 240 p., 29 €. ISBN : 9782757204368


Informations pratiques : Musée des Beaux-Arts, Le Château, 14000 Caen. Tél : + 33 (0)2 31 30 47 70. Ouvert tous les jours de 9 h 30 à 18 h. Tarif : 5,20 € (réduit : 3,20 €).

Site Internet du Musée des Beaux-Arts de Caen


Didier Rykner, dimanche 1er mai 2011


Notes

1Non pas ceux qui le criblent de flèches mais ceux, après la sagittation, qui vont réellement le tuer en le bâtonnant avant de le jeter dans le Cloaca Maxima.





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