Joseph Vitta. Passion de collection


Évian, Palais Lumière, du 15 février au 1er juin 2014.

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1. Félix Bracquemond (1833-1914), Alexandre Charpentier
(1856-1909), Jules Chéret (1836-1932)
Salle de billard de la villa Vitta à Évian
Photo : Mirela Popa

Bien qu’il soit un important donateur des musées, Joseph Vitta reste mal connu. Sans doute eut-il le tort de disperser sa générosité entre plusieurs établissements : le Louvre, le Musée Eugène Delacroix, le Musée Rodin, le Musée des Beaux-Arts de Lyon, le Musée Jules Chéret à Nice... plutôt que de concentrer celle-ci sur un seul. Il vendit lui même une partie de sa collection lors de trois ventes publiques en 1924, 1926 et 1935, ne gardant pour lui qu’une poignée d’œuvres1.

Son parcours de collectionneur est donc assez atypique. Il réunit probablement plusieurs milliers d’objets sur une période de moins de vingt ans, surtout à partir de la mort de son père Jonas, en 1892, lui même collectionneur. Il arrêta ensuite presque complètement d’acheter après sa troisième vente. Le long travail de recherche qui a mené à cette exposition et à un catalogue fort bien documenté, n’a pas permis de répondre à cette question : comment un collectionneur qui semble passionné par l’achat d’œuvres d’art, aussi bien en ventes publiques que par des commandes directes aux artistes peut-il en arriver à s’en désintéresser ainsi ? Les collectionneurs qui revendent de leur vivant commencent en général une autre collection. Joseph Vitta, après avoir donné aux musées et vendu une grande partie ce qu’il possédait, s’interrompt définitivement.


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2. Jules Chéret (1836-1932)
Décor de la salle de billard de la villa Vitta à Évian
Photo : D. Rykner

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3. Camille Formigé (1845-1926), Escalier
Georges Gardet (1863-1939), Aigle
Évian, Villa Vitta
Photo : D. Rykner

L’idée de cette exposition au Palais Lumière est née au moment de la belle rétrospective Rodin et les Arts Décoratifs organisée il y a cinq ans (voir l’article). Car Joseph Vitta fut lié à Rodin qui réalisa plusieurs sculptures dans la villa construite au début des années 1890 sur les bords du lac Léman, à Évian. Cette villa fut construite par Camille Formigé sur une commande de Jonas Vitta, père de Joseph. Décédé brutalement en 1892, il fut remplacé par son fils qui poursuivit le chantier. Y travaillèrent plusieurs artistes célèbres : Alexandre Falguière fit les reliefs en terre cuite de la façade, Albert Besnard y peignit trois peintures dans une salle décorée dans un esprit très Arts and Crafts, tandis que Félix Bracquemond conçut la magnifique salle du billard (ill. 1), avec la participation de Jules Chéret pour le décor peint (ill. 2) et d’Alexandre Charpentier pour le mobilier. L’ensemble, auquel il faut ajouter le décor de marqueterie et la belle cheminée néo-renaissance d’une autre pièce, l’escalier et les sculptures qui le décorent (un aigle et un écureuil en bronze par Georges Gardet (ill. 3)) et bien sûr l’entrée et les reliefs de Rodin, est encore assez bien conservé. La maison fut léguée par la sœur de Joseph Vitta à l’association L’ADAPT, dédiée à l’insertion professionnelle des handicapés. Il ne faut surtout pas manquer sa visite, qui ne peut cependant se faire que le mercredi en fin d’après-midi et le vendredi matin, pendant la durée de l’exposition.

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4. Eugène Delacroix (1798-1863)
Bord d’une rivière avec une barque et
un pont rompu à deux arches

Aquarelle - 23,8 x 30,5 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : RMN-GP/M. Bellot

L’exposition elle même, malgré toutes ses qualités, souffre un peu de ne pas avoir pu réunir davantage d’œuvres de l’ancienne collection Vitta. S’il n’était évidemment pas possible ni souhaitable de faire venir La Mort de Sardanapale de Delacroix qu’il avait acquis en 1893 avant de le revendre au Louvre en 1921, on aurait aimé voir l’esquisse de la bataille de Taillebourg qu’il posséda aussi, mais qui est trop fragile pour voyager2. Jonas, puis son fils acquirent des Delacroix dont on peut admirer dans l’exposition de nombreux dessins et aquarelles (ill. 4). Ingres est également représenté grâce au Louvre et au Musée des Beaux-Arts de Lyon car Joseph Vitta ne se posa pas la question de choisir entre les deux peintres. Parmi les artistes de la première moitié du XIXe siècle, il possédait également des dessins de Géricault et de Prud’hon, mais aucun n’est exposé ici. On aurait aimé, en définitive, en savoir davantage sur la collection de Joseph Vitta. L’inventaire de celui-ci, qui est cours d’élaboration à partir des rares archives d’époque (la collection, à l’exception des catalogues de vente, n’a pas été décrite par des témoins ni documentée), n’a pas été finalisé pour le catalogue, ce qui est réellement dommage. On peut souhaiter qu’il soit publié ou pourquoi pas mis en ligne lorsqu’il sera finalisé. Il est regrettable cependant qu’on ne puisse avoir une idée générale de sa constitution (nombre et type d’œuvre, liste des artistes…).


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5. Félix Bracquemond (1833-1914)
Les Paons, 1905
Aquarelle et gouache - 128 x 62 cm
Collection Lucile Audouy
Photo : T. Hennocque
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6. Félix Bracquemond (1833-1914)
Les Paons, vers 1906-1907
Broderie de soie - 128 x 62 cm
Collection Lucile Audouy
Photo : T. Hennocque

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7. Félix Bracquemond (1833-1914) et Alexandre Riquet
Coupe, 1901
Or et émaux translucides - H. 8,6, D. 11,5 cm
Limoges, Musée national Adrien Dubouché
Photo : D. Rykner

En revanche, l’intérêt de Vitta pour Delacroix, et les liens qu’il entretint avec certains artistes contemporains à qui il passa directement des commandes sont très bien étudiés par le catalogue. Vitta et Chéret, Vitta et Bracquemond, Vitta et Rodin font chacun l’objet d’un essai et leurs œuvres sont largement représentées dans l’exposition. Du premier, on verra quelques très belles esquisses pour le décor de la villa d’Évian, qui furent données par Vitta au Musée Chéret de Nice lors de sa création. De nombreux dessins, plans et élévations de Formigé pour cette villa sont également présentés.
De Bracquemond, on admirera notamment des émaux translucides représentant la fuite d’Ève du paradis, et deux chefs-d’œuvre : il s’agit d’une grande aquarelle gouachée représentant des Paons, un carton préparatoire pour une broderie de soie conservée dans la même collection et accrochée à ses côtés (ill. 5 et 6). On ne connaît pas la destination de cette tenture, probablement non utilisée, et conservée (comme son modèle) dans un état de fraîcheur exceptionnel. On signalera également, du même Félix Bracquemond, une coupe en or et émaux translucides acquise en 2009 par le Musée Adrien Dubouché (ill. 7).


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8. Auguste Rodin (1840-1017)
L’Automne, 1901
Pierre de l’Estaillade -
Paris, Musée Rodin
Photo : D. Rykner

Rodin est forcément présent, avec un bas relief représentant L’Automne (ill. 8), en pierre, commandé par le baron Vitta pour son domicile parisien du 51 avenue des Champs-Élysées (aujourd’hui détruit) et offert au Musée Rodin en 1931. On y retrouve la même pierre que celle utilisée à la villa, et la même manière d’envelopper les formes d’un peu plus de matière qu’il ne faudrait, ce qui donne l’impression paradoxale que la pierre est érodée. Signalons également deux acquisitions du Musée Rodin en 2009 qui nous avaient échappé, deux superbes vases, dits Vases Shangai en porcelaine de Sèvres (ill. 9).
À l’exception de Rodin donc, et de Manet dont il eut semble-t-il quelques œuvres, Joseph Vitta ne fut pas très intéressé par les avant-gardes : les Impressionnistes, pas davantage que les Fauves ou le cubisme ne l’attirèrent. Il fut bien un homme de son temps (les années 1890-1910 pendant lesquelles il collectionna), mais d’une modernité « mesurée » comme le dit élégamment l’un des commissaires de l’exposition, François Blanchetière.


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9. Auguste Rodin (1840-1017)
et Manufacture de Sèvres
Vase Shangaï femme et enfant, vers 1881-83
Porcelaine de Sèvres - 20,6 x 9,3 x 9,3 cm
Paris, Musée Rodin
Photo : Christian Baraja
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10. Auguste Raffet (1804-1860)
La dernière revue de Napoléon Ier ou
Le général Bonaparte chargeant
Huile sur toile - 62,5 x 53,5 cm
Ruei-Malmaison, châteaux de Malmaison et Bois-Préaux
Photo : RMN-GP/F. Raux

Outre des aquarelles et dessin d’Albert Besnard et, du même artiste, le remarquable portrait du vice-amiral Sir John Edmund Commerell du Musée des Beaux-Arts de Lyon, à côté de quelques objets chinois que Vitta collectionna également, on remarquera pour conclure une œuvre certes mineure, mais surprenante et attachante : La dernière revue de Napoléon Ier dit aussi Le général Bonaparte chargeant (ill. 10) du modeste peintre romantique Auguste Raffet, un don de Joseph Vitta au Musée de la Malmaison. Une nouvelle preuve que la collection du baron Vitta mériterait, maintenant que sa figure est mieux connue, d’être étudiée en détail.


Commissaires : William Saadé et François Blanchetière.


Collectif, Joseph Vitta. Passion de collectionneur, Somogy Éditions d’Art, 2014, 272 p., 35 €. ISBN : 9782757207796.
Acheter le catalogue sur La Tribune de l’Art


Informations pratiques : Palais Lumière, Quai Albert-Besson, 74500 Evian. Tél : + 33 (0)4 50 83 15 90. Ouvert le lundi de 14 h à 19 h, puis du mardi au dimanche de 10h à 19h. Tarifs : 10 € (réduit : 8 €).

Visite de la Sapinière : tous les vendredis (9 h à 12 h), les mercredis (16 h à 17 h), 20 avenue Anna de Noailles. Entrée gratuite sur présentation du ticket d’entrée de l’exposition. Visites sur réservation (max. 25 personnes) au 04 50 83 10 19 ou courrier@ville-evian.fr

Site internet



Didier Rykner, dimanche 16 février 2014


Notes

1Signalons à ce propos que deux essais du catalogue sont un peu contradictoires : celui signé par Mathurin Maison et William Saadé laisse entendre qu’il ne conserva que peu d’objets après les ventes, tandis que celui de Catherine Adam-Sigas, dans « Le baron Joseph Vitta et Delacroix », écrit que les ventes ne concernaient finalement qu’une partie assez réduite de ses biens ».

2Il faudra s’en rappeler si elle devait être envoyée un jour à Lens ou à Abu Dhabi…





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