Histoire du Louvre


C’est une somme remarquable que viennent de publier les éditions Fayard et le Musée du Louvre. Rien de moins, en trois tomes, 1992 pages et 1300 illustrations, qu’une « Histoire du Louvre » qui restera longtemps, sans aucun doute, l’ouvrage le plus complet et le plus savant sur ce sujet. Ajoutons que ces trois volumes restent maniables grâce à un format moyen qui permet de les tenir en main sans trop d’effort, ce qui n’est pas une petite qualité pour ce type de livres. Bref, sur le plan éditorial, il s’agit d’une réussite incontestable.

Sur le plan scientifique également. Les auteurs savent de quoi ils parlent, non seulement la directrice scientifique de l’ensemble, Geneviève Bresc-Bautier, ancienne directrice du département des sculptures, mais aussi les autres directeurs de l’ouvrage, notamment Guillaume Fonkenell, conservateur longtemps en charge de l’histoire du Louvre, sont de fins connaisseurs du palais. Tous les auteurs sollicités ont été choisis parmi les meilleurs spécialistes de leurs domaines. Ce livre, prévu depuis fort longtemps, devait paraître il y a deux ans mais le nouveau directeur Jean-Luc Martinez a souhaité en changer le plan, pour que les deux premiers volumes soient organisés chronologiquement plutôt qu’en séparant l’histoire du palais de celle du musée, il est vrai souvent intriquées.

Peu de personnes, et c’est dommage, pensent à visiter le Louvre comme un palais, en essayant de comprendre les différentes strates historiques qui se sont succédé. Celles-ci sont pourtant visibles depuis l’origine, c’est-à-dire depuis la création par Philippe-Auguste, à la fin du XIIe siècle, d’une forteresse aux portes de Paris. Les fouilles des années 1980 et la création du parcours dans les fossés de ce Louvre médiéval permettent désormais aux touristes de commencer le parcours dans cette partie du palais. Si les salles d’histoire du Louvre nouvellement inaugurées sont absolument ratées comme nous l’avons déjà dit ici (voir l’article), l’histoire que conte le Louvre est en revanche remarquablement détaillée et complète. Il est vrai qu’elle peut prendre le temps de se développer au cours de longs chapitres et à l’aide de nombreux plans et illustrations. On voit d’ailleurs dans cet ouvrage ce qu’étaient ces espaces avant les aménagements récents qui ont transformé le sol des anciens fossés en revêtement de cuisine, et qui ont amené à remplir la crypte Saint-Louis de médiocres vitrines, transformant un lieu qui avait encore un mystère en banale salle d’exposition. Seul bémol : il aurait été utile d’inclure dans les chapitres des plans du Louvre aujourd’hui qui permettrait de mieux comprendre de quand date telle ou telle partie aujourd’hui conservées. C’est ainsi par exemple - cela est dit dans le texte - que le mur de la salle des Caryatides donnant vers l’ouest est en grande partie encore celui du Louvre de Philippe-Auguste conservé et dont l’épaisseur est impressionnante. Il n’est pas certain qu’après avoir lu le livre, le visiteur intéressé puisse faire immédiatement le lien entre cette paroi massive et la muraille médiévale.

Le deuxième roi important pour l’histoire du Louvre après Philippe-Auguste est Charles V qui fit raser le donjon et transforma fortement le château en véritable demeure royale, celle que l’on peut voir notamment dans les Très Riches Heures du duc de Berry. Mais nous ne ferons pas ici un résumé de l’ouvrage, ce qui n’aurait pas vraiment d’intérêt. Contentons-nous de signaler que chaque étape de la construction du palais, de Philippe-Auguste à Napoléon III (et même à nos jours) est étudiée de manière précise et documentée. On se contentera de rappeler que c’est François Ier qui décida de reconstruire le palais sur le même quadrilatère d’origine, qui fut ensuite doublé par son fils Henri II, puis par les enfants de celui-ci, les derniers Valois, et sa femme Catherine de Médicis. Le livre étudie également bien sûr le palais des Tuileries, indissociable du Louvre, commencé par cette dernière reine qui le laissa inachevé.

Les chapitres se succèdent au rythme des règnes : le suivant est consacré aux premiers Bourbons, Henri IV et Louis XIII, celui d’après à Louis XIV, puis est étudié le XVIIIe siècle, Régence et règnes de Louis XV et Louis XVI qui représentent, comme le dit l’introduction « comme un temps mort dans l’histoire du Louvre », mais qui marquent, néanmoins, « un moment fondamental de l’appropriation du palais par la ville ». Il s’agit donc ici d’un chapitre plus historique qu’architectural, mais qui touche largement à l’histoire de l’art puisque le Louvre était le lieu où habitait beaucoup d’artistes et où ils exposaient aux différents Salons. C’est aussi sous Louis XVI que naquit l’idée du Musée du Louvre et il est appréciable que ce point si souvent oublié (car sans doute politiquement incorrect) soit ici rappelé clairement. D’Angivillers fut en charge du projet de Museum qui devait être installé dans la Grande Galerie et une politique d’acquisition destinée à enrichir la collection royale, notamment d’œuvres nordiques insuffisamment représentées, fut menée. Si le musée ne fut effectivement créé que sous la Révolution, sa genèse eut bien lieu sous la Royauté.
Les deux derniers chapitres du volume I sont consacrés à la Révolution et à la période de l’Empire. C’est bien sous Napoléon que le Louvre allait renouer avec des transformations fondamentales, dont l’une consistait à terminer le grand dessein, c’est-à-dire à relier du côté nord les Tuileries au Louvre, refermant le palais sur lui-même.

Le deuxième tome va de la Restauration à nos jours, ce qui met désormais le musée au cœur de l’histoire du Louvre même si celle de sa construction fut loin d’être terminée, avec notamment les travaux colossaux menés par Napoléon III. L’aménagement du musée (ou des musées devrait-on dire plutôt) est d’ailleurs indissociable des travaux intérieurs comme le prouve la multiplication des décors peints, de la Restauration au Second Empire, en passant par la Monarchie de Juillet. Un chapitre entier est consacré au Louvre pendant la Seconde guerre mondiale, un sujet passionnant qui a pu bénéficier des nombreuses recherches de ces dernières années.

Le troisième tome enfin se présente sous la forme d’un dictionnaire ayant pour objectif de traiter de manière transversale des sujets touchant essentiellement au fonctionnement du musée et qu’il était difficile d’aborder complètement dans l’un des deux premiers tomes. Comme tout dictionnaire, on pourrait discuter à l’infini le choix des entrées. On peut également remarquer que certaines d’entre elles sont un peu redondantes avec le même sujet traité ailleurs, comme les notices sur le Louvre Abu Dhabi ou celle sur le Louvre Lens.
L’évocation de ces deux projets permet une transition naturelle sur quelques mots pour regretter que ce livre, qui ne devrait donner lieu à aucune discussion, s’empare de l’histoire la plus récente pour en donner une version tronquée et orientée. On ne peut appeler « histoire » ce qui est en réalité (pour la période très récente) qu’une « histoire officielle ». Deux options étaient possibles : soit ne pas parler de la période contemporaine, ce qui aurait évité tout problème mais aurait affaibli la complétude du projet, soit le faire écrire par quelqu’un d’extérieur au musée, qui aurait pu traiter cela, sinon de manière objective (l’objectivité est une notion toute relative), au moins en reprenant complètement les arguments des uns et des autres, et en évitant les contre-vérités patentes ou les omissions de sujets gênants. Nous faisons ici allusion surtout à des affaires récentes, mais même la polémique sur la pyramide, pourtant terminée depuis longtemps, n’est pas entièrement fiable, quand on peut lire comme si cela était prévu de toute éternité que « depuis l’extérieur, la Pyramide est le plus souvent réfléchissante ou simplement translucide [ce qui lui] donne […] un caractère double et dynamique, essentiel au projet. » Tellement essentiel au projet que l’entière propagande du Louvre à l’époque se basait sur la transparence extérieure ! La Pyramide ne devait pas se voir, ou presque pas, c’était là tout l’argumentaire officiel. Était-il si gênant de le rappeler alors que cette construction ne donne plus lieu à contestation puisqu’elle est devenue aujourd’hui - cela, c’est tout à fait vrai - une « icône » ?

Passons sur quelques affirmations qui relèvent d’un politiquement correct devenu discours officiel comme (p. 656 du tome II) « Jacques Kerchache, galeriste et spécialiste des arts dits improprement primitifs ». Nous attendons le jour où l’on écrira que les italiens du XIIIe siècle sont dits « improprement primitifs » ou Monet et Sisley « improprement impressionnistes »… Dès lors, aussi bien dans le tome II que dans le dictionnaire du tome III, tout ce qui est fait par le Louvre est présenté comme obligatoirement parfait.
P. 666 du tome II, on lit que « le panorama des réussites ne doit pas faire oublier […] » Oublier quoi ? Les nombreux projets ratés ? Non. Les échecs, pour l’histoire officielle du Louvre, ce sont les projets qui ont dû « être remis à plus tard, ou annulés ». Ainsi, l’exposition du Louvre à Vérone (voir cet article) - dont le livre se garde de parler - finalement annulée, pourrait-elle aisément sans doute passer pour un échec parce qu’elle n’a pas eu lieu, alors que l’échec serait venu de son organisation. En revanche, « l’abandon d’une salle nouvelle pour la peinture anglaise » est bien un échec, sur lequel il aurait été intéressant de s’attarder un peu et de savoir pourquoi, malgré un mécénat accordé par M. David-Weil, cette salle (ou ces salles) n’a jamais vu le jour, et pourquoi la peinture anglaise est encore aujourd’hui si mal exposée au Louvre.

On arrêtera là nos critiques, somme toute secondaires et qui ne remettent absolument pas en question l’essentiel d’un ouvrage dont nous ne saurions trop dire l’intérêt. Nul doute que cette monumentale « Histoire du Louvre » rendra bien des services aux chercheurs et passionnera nombre d’amateurs. Quant à l’histoire récente, il faudra un jour la réécrire, mais nous ne serons sans doute plus là pour la critiquer.

Collectif, Histoire du Louvre, Fayard-Louvre éditions, 2016, trois tomes (768 p., 776 p., 448 p.), 180 € (jusqu’au 15 janvier 2017). ISBN : 9782213671116.


Didier Rykner, lundi 14 novembre 2016





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