Gustave Moreau - Georges Rouault : souvenirs d’atelier


Paris, Musée Gustave Moreau, du 27 janvier au 25 avril 2016

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1. Vue de l’exposition
A gauche : Georges Rouault, La Sainte Face, 1933
A droite en haut : Gustave Moreau, Madeleine au Calvaire
A droite en bas : Georges Rouault : Les Trois Croix, 1935-1939
et Saintes Femmes au Calvaire
Photo : bbsg

Il était le disciple que Moreau aimait. Rouault fut celui qui, peu après la mort du maître, s’installa dans son atelier transformé en musée et en fut le conservateur trente ans durant, de 1902 à 1932. C’est dans ce musée qu’une (petite) exposition lui est aujourd’hui consacrée1. Les œuvres des deux artistes sont présentées côte à côte, non pas pour montrer l’influence de l’un sur l’autre - l’enseignement de Gustave Moreau consistait justement à aider ses élèves à trouver leur propre style - mais pour suggérer des correspondances entre les deux peintres, « comme de longs échos qui de loin se confondent »2, autour de quelques grandes thèmes : le paysage, la femme, le sacré (ill. 1), la couleur.
Un tel projet n’était pas facile à mettre en scène, dans la mesure où le Musée Gustave Moreau ne dispose pas de lieu spécifique pour ses expositions temporaires. Il a donc fallu limiter le nombre d’œuvres et occulter quelques pans de murs dans les salles permanentes. Marie-Cécile Forest, directrice et commissaire, ainsi qu’Hubert Le Gall, scénographe, s’en sortent à la fois brillamment et sobrement (c’est souvent lié).

Le parcours s’ouvre sur l’atelier de Moreau, professeur à l’École des beaux-arts entre 1892 et 1898, où Rouault se forma et côtoya Matisse, Marquet, Manguin et quelques autres... Le maître les emmena au Louvre copier les chefs-d’œuvre de Léonard de Vinci, Bosch ou Rembrandt. Il encouragea Rouault à participer à différents concours, parmi lesquels le Prix de Rome bien sûr, auquel il avait lui-même échoué plusieurs fois. Rouault ne réussit guère mieux. Il concourut en 1893, passant avec succès la première épreuve - le Christ éveillant ses disciples à Gethsémani, brossé rapidement dans des tons ocres, rappelle les Primitif italiens avec son nimbe doré -, puis la deuxième épreuve - la palette de son Prophète Elisée semble empruntée à Rembrandt -, mais ne convainquit pas le jury avec Samson tournant la meule. Il fit une nouvelle tentative en 1895, travaillant cette fois-ci un sujet proposé par Jean-Jacques Henner : Le Christ mort pleuré par les saintes femmes. Il perdit du temps à élaborer au fusain sa composition sur un carton si bien qu’il n’en eut plus assez pour soigner l’œuvre finale. Et c’est Gaston Larée qui remporta le prix. Le carton satisfit son auteur pourtant, qui l’exposa trois fois par la suite. Cette première section de l’exposition montre aussi - c’est le monde à l’envers - des dessins de Gustave Moreau d’après Rouault... Le maître voulait-il garder certains motifs pour ses propres compositions ?


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2. Gustave Moreau (1826-1898)
Thomyris et Cyrus ou La Reine Thomyris
Huile sur toile - 57,5 x 87 cm
Paris, Musée Gustave Moreau
Photo : RMN-GP/Gérard Blot
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3. Georges Rouault (1871-1958)
Paysage de nuit ou Le Bon Samaritain, 1897
Fusain, aquarelle et pastel - 69,7 x 96,6 cm
Fondation Yoshii
Photo : Fondation Yoshii

La nature chez Moreau est onirique, fantastique, voire divine, ou le reflet d’un état d’âme ; l’exposition du Monastère royal de Brou le montrait bien en 2005 (voir l’article). C’est au sein d’un paysage lunaire, majestueux, aride et froid que la reine Thomiris s’acharne sur la dépouille de Cyrus dont elle fait plonger la tête dans un bain de sang (ill. 2). Georges Rouault ne peint pas, lui non plus, la nature pour elle-même, il en fait un cadre pour des épisodes historiques. Son Paysage de nuit dit aussi Le Bon Samaritain (ill. 3) offre un cadre contemporain à cette parabole de l’Évangile : le Samaritain a pitié d’un homme agressé par des voleurs et laissé pour mort ; il le soigne et l’emmène dans une hôtellerie, c’est la scène que l’on devine à droite. La nuit noire, les silhouettes inquiétantes des maisons et des arbres donnent à ce coin de ville des airs de faubourg mal famé. Peut-être faut-il voir dans un dessin de l’artiste aux mêmes dimensions, daté également de 1897, un pendant : Paysage de nuit dit aussi Rixe sur le chantier représenterait l’épisode précédent, l’agression de l’homme par les brigands. Il faut aussi rapprocher cette composition de celle de Gustave Moreau, très similaire bien que beaucoup plus claire. Enfin, peut-être Rouault a-t-il vu la peinture du Louvre à l’époque attribuée à Rembrandt et désormais donnée à Constantin-Daniel Van Renesse, que Moreau lui-même admirait.


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4. Gustave Moreau (1826-1898)
Nu. Ébauche ou Ève
Aquarelle, gouache sur papier - 76 x 46 cm
Paris, Musée Gustave Moreau
Photo : RMN-GP/Stéphane Maréchalle
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5. Georges Rouault (1871-1958)
Fille dit aussi Nu aux jarretières rouges, 1906
Aquarelle, pastel sur papier - 71 x 55 cm
Paris, Musée d’art moderne de la Ville de Paris
Photo : Musée d’Art Moderne/Roger-Viollet
ADAGP Paris 2015

Vient ensuite le thème des femmes : Moreau fait d’elles l’incarnation du vice ou de la vertu. Toutes ont le même corps blanc, souple, élancé, ce visage impassible (ill. 4) : Salomé, Galatée, Suzanne et Messaline se ressemblent... Rouault, au contraire, regarde avec compassion la réalité crue des femmes du peuple, prostituées, bohémienne, à la chair lourde, au visage las (ill. 5). Fervent catholique, le peintre ne condamne pas la pécheresse, mais le péché. Moreau avait sans doute une foi plus inquiète et syncrétique. Tous les deux, en tous les cas, puisaient inlassablement leurs sujets dans la Bible : l’un représentant la tête tranchée de saint Jean-Baptiste posée sur un plateau, tandis que son maître ruminait le thème de Salomé qui danse pour qu’on la lui tranche. Moreau peint à la fois L’Église triomphante et la Madeleine éplorée au pied du Calvaire, image austère, dépouillée, d’où le Christ et l’espérance sont absents. L’ombre de la croix est plus colorée lorsqu’elle tombe sur les Saintes Femmes au calvaire (1940) de Rouault qui avec le temps simplifie son dessin, choisit des colorations plus riches et plus vives, une matière plus épaisses. Il multiplie en outre les apparitions de la Sainte Face sur le linge de Véronique (ill. 1) et en fait une icône bordée de pierres précieuses. Il réalisa enfin les illustrations de la Passion, ouvrage écrit par André Suarès et publiée par Vollard en 1939.


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6. Vue de l’exposition
Georges Rouault, Notre Jeanne, 1948-1949
Gustave Moreau, La Parque et l’Ange de la Mort, vers 1890
Photo : bbsg

La visite s’achève par la couleur. L’élève et le maître ont un goût pour la matière, les traces du pinceau et de la brosse sont visibles dans leurs œuvres. Moreau peint avec des empâtements travaillés au couteau La Parque et l’Ange de la Mort auxquels fait écho la Jeanne d’Arc sur son cheval de Rouault (ill. 6) qui semble garder le souvenir des fresques de Paolo Uccello ou d’Andrea del Castagno.
Georges Rouault passa de l’ombre à la lumière, éclaircissant peu à peu sa palette. Loin du Soleil noir d’un Nerval, Rouault peint un Nocturne chrétien lumineux dans un tableau au sujet mystérieux (ill. 7) : peut-être est-ce le Christ qui prêche depuis une barque sur le lac dont l’eau se confond avec le ciel. Le spectateur serait alors avec la foule, en train écouter son prêche depuis la berge.


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7. Georges Rouault (1871-1958)
Nocturne chrétien, 1952
Huile sur toile - 95 x 65 cm
Paris, Musée national d’art moderne-
Centre de création industrielle
Photo : MNAM-CCI, Dist. RMN-GP/Philippe Migeat
ADAGP Paris 2015
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8. Gustave Moreau
Ébauche
Huile sur toile - 32,5 x 24,5 cm
Paris, musée Gustave Moreau
Photo : RMN-GP/Christian Jean

Nombre d’œuvres sur toile ou sur carton, intitulées Ébauches dans le catalogue des peintures de Moreau, sont non figuratives (ill. 8). S’agit-il d’études qui permettaient au peintre de définir l’équilibre des masses colorées pour une prochaine composition, ou bien d’œuvres en soi ? Certaines d’entre elles sont clairement liées à des peintures achevées d’autres non. Ce qui est sûr c’est que Moreau a aimé la couleur pour elle-même et affirmait qu’« en art comme en conversation […] nous voulons dire beaucoup avec le moins de moyens. Aussi l’art prochain […] nous demandera seulement des indications, des ébauches, mais aussi l’infinie variété des impressions multiples. On pourra encore finir, mais sans en avoir l’air. »

Commissaire : Marie-Cécile Forest assistée d’Emmanuelle Macé et de Samuel Mandin


Collectif, Gustave Moreau - Georges Rouault - Souvenirs d’atelier, Editions Somogy, 2016, 208 p., 35 €, ISBN : 978-2-75-720988-2.


Informations pratiques : Musée national Gustave Moreau, 14 rue de La Rochefoucauld 75009 Paris. Tél : +33 (0)1 48 74 38 50. Ouvert tous les jours sauf le mardi ; lundi, mercredi, jeudi de 10h à 12h45 et de 14h à 17h15, vendredi, samedi, dimanche de 10h à 17h15. Tarif : 6 € (réduit : 4 €).


Bénédicte Bonnet Saint-Georges, mercredi 24 février 2016


Notes

1Elle a d’abord été présentée au Japon en 2013.

2Charles Baudelaire, Correspondances, Les Fleurs du mal.





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