Fragonard amoureux. Galant et libertin


Paris, musée du Luxembourg, du 16 septembre 2015 au 24 janvier 2016.

L’« érotisme » comme défini par le commissaire de l’exposition Guillaume Faroult, conservateur en chef, en charge des peintures françaises du XVIIIe siècle et des peintures britanniques et américaines du Louvre, « vaste champ de ce qui "appartient à l’amour, qui en procède […]" (Dictionnaire de l’Académie Française, édition de 1762) et non le registre beaucoup plus étroit de ce qui suscite l’excitation sexuelle […] », est un thème central de l’œuvre de Fragonard. L’exposition du musée du Luxembourg s’intéresse aux différentes représentations du sentiment amoureux par l’artiste, tour à tour galantes, triviales, libertines, moralistes ou romantiques.
L’exposition se garde bien sûr de transposer l’art de Fragonard à sa vie personnelle. Si l’érotisme est un de ses thèmes de prédilection, il n’y a plus à prouver que ses prétendues liaisons avec des courtisanes ont été inventées a posteriori, au XIXe siècle, pour masquer une vie conjugale stable et heureuse peut-être un peu trop antinomique. Une constance qui n’entrave aucunement sa lucidité sur l’amour tel qu’il est pratiqué par ses contemporains à une époque agitée par de grandes évolutions des pratiques sociales et amoureuses.

Plus de 80 œuvres issues de prêts publics et privés, français et internationaux, construisent un propos très riche. Chacune des onze sections explicite les fondements littéraires de l’art de Fragonard et propose des parallèles avec des œuvres de ses contemporains. La scénographie de Jean-Julien Simonot offre un parcours chronologique souple qui intègre les superpositions de décennies imposées par le thème. Le discours est très rigoureux et le catalogue de l’exposition est parfaitement construit. Aux côtés de Guillaume Faroult, de grands spécialistes de Fragonard, Pierre Rosenberg1, Marie-Anne Dupuy Vachey2 et Mary D. Sheriff3 ont rédigé les essais. Un éclairage complémentaire sur la littérature au XVIIIe siècle - rédigé par Michel Delon spécialiste du sujet, professeur à la Sorbonne - et sur l’histoire de la mode sous Louis XVI – rédigé par Juliette Trey, conservatrice au département des Arts graphiques - les complète. Un film documentaire a également été réalisé pour l’occasion4.


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1. François Boucher (1703-1770)
Les Charmes de la vie champêtre, vers 1735-1740
Huile sur toile - 100 x 146 cm
Paris, musée du Louvre
Photo : RMN-GP/Tony Querrec
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2. Jean-Honoré Fragonard (1732-1806)
Le Jeu de la palette, vers 1757-1759
Huile sur toile - 67,5 x 114,5 cm
Chambéry, musées de Chambéry
Photo : RMN-GP/Gérard Blot

Dans la première partie de l’exposition (les trois premières sections), la représentation du sentiment amoureux est traditionnelle, reprenant des motifs connus des siècles précédents. Cette peinture référencée offre de parfaits prétextes à des scènes érotiques.
La tradition galante du XVIIe siècle, définie dans le roman d’Honoré d’Urfé, L’Astrée (1607-1628), chère à François Boucher qui en inventera l’iconographie pastorale, influence fortement Fragonard son élève. Les compositions bucoliques des Charmes de la vie champêtre du maître (ill. 1) et du Jeu de la palette de l’élève (ill. 2) illustrent cet amour galant qui, sans nier le rapport charnel, se doit d’être tendre, fidèle et discret.


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3. Jean-Honoré Fragonard (1732-1806)
Diane et Endymion, vers 1755-56
Huile sur toile - 94,9 x 136,8 cm
Washington, National Gallery of Art
Photo : Washington, National Gallery of Art
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4. Jean-Honoré Fragonard (1732-1806)
L’Aurore triomphant de la Nuit, vers 1755-56
Huile sur toile - 95,3 x 131,4 cm (avec cadre)
Boston, Museum of Fine Arts
Photo : Boston, Museum of Fine Arts

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5. Jean-Honoré Fragonard (1732-1806)
L’Etable, vers 1765-1770
Lavis - 14,6 x 18,3 cm
Paris, musée Cognacq-Jay
Photo : Musée Cognacq-Jay/Roger Viollet

Toujours dans le sillage de Boucher, Fragonard peint de nombreuses fables mythologiques mettant en scène les amours des dieux. Deux très beaux pendants ont été réunis à cette occasion, Diane et Endymion de Washington (ill. 3) et L’Aurore triomphant de la Nuit (ill. 4), une acquisition de 2013 du Museum of Fine Arts de Boston dont nous n’avions pas parlé (la toile a été acquise chez Sotheby’s New York le 31 janvier 2013 pour 3 834 500 dollars). L’art flamand du XVIIe siècle, Teniers et Rubens en tête, et le genre littéraire « poissard » des années 1740-50 qu’ils inspirèrent, sont, eux, prétexte à un érotisme cette fois plus trivial. A l’image de L’Étable (ill. 5), les amours villageoises y sont mises en scène dans un décor rustique.


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6. Pierre-Antoine Baudouin (1723-1769)
L’Epouse indiscrète, vers 1767-69
Gouache sur papier - 30 x 27 cm
Paris, musée des Arts décoratifs
Photo : Paris, Les Arts Décoratifs/Jean Tholance
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7. Jean-Honoré Fragonard (1732-1806)
La Résistance inutile, vers 1770-1773
Huile sur toile - 45 x 60 cm
Stockholm, Nationalmuseum
Photo : Stockholm, Nationalmuseum

Développé dans les quatrième et cinquième sections, le récit offre une autre matière érotique à Fragonard qui réalise de nombreuses séries de dessins pour illustrer des écrits libertins. Les 57 dessins qui illustrent les Contes de La Fontaine, contes grivois bien différents de ses Fables moralistes, réunis en deux albums, prêtés par le musée du Petit Palais, constituent la série la plus complète et la seule qui sera – en partie seulement – publiée. La littérature libertine contemporaine n’est pas en reste puisque Fragonard, à l’instar du miniaturiste Pierre-Antoine Baudouin avec lequel il partagea un atelier au Louvre, peint des sujets qui semblent inspirés des romans érotiques de Crébillon ou de La Morlière. La relation entretenue par les deux artistes est une redécouverte de l’exposition. Baudouin, élève et gendre de Boucher, très apprécié pour ses gouaches érotiques, diffusées de façon édulcorée, par la gravure, fut certainement un mentor pour Fragonard en matière d’iconographie libertine. Beaucoup de leurs œuvres se répondent, L’Épouse indiscrète (ill. 6) et La Résistance inutile (ill. 7) en étant un parfait exemple.


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8. Jean-Honoré Fragonard (1732-1806)
Le Baiser, vers 1770
Huile sur toile - 52 x 65 cm
Collection particulière
Photo : François Doury
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9. Jean-Honoré Fragonard (1732-1806)
L’Instant désiré, vers 1770
Huile sur toile - 50 x 61 cm
Suisse, collection Georges Ortiz
Photo : Maurice Aeschimann

La sixième section, très vaste, développée sur deux salles, s’intéresse à « Fragonard et l’imagerie licencieuse ». Comme Guillaume Faroult le définit dans son essai introductif, le libertinage au siècle de Fragonard désigne « une pratique répandue de la sociabilité amoureuse des élites où la consommation sexuelle se découple très clairement du sentiment ». Les peintures licencieuses sont réservées aux amateurs fortunés et l’on connaît peu de choses de leurs commanditaires, de leur genèse ou de leur destination tant elles relèvent du secret. Elles sont le plus souvent exposées dans des boudoirs et des alcôves dans les parties privées des résidences. La scénographie retranscrit très bien cette dimension secrète plaçant les œuvres dans des niches, derrière des vitrines. Plus encore que Boucher et Pater, dont une Étreinte est exposée, Fragonard se fait une spécialité de cette imagerie au tournant des années 1760-1770. Un mur de la section, très beau, est dédié au baiser, vecteur de la représentation du désir (ill. 8 et 9).


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10. Jean-Honoré Fragonard (1732-1806)
La Poursuite, vers 1771
Huile sur toile - 70 x 38 cm
Angers, musées d’Angers
Photo : RMN-GP/Benoît Touchard
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11. Jean-Honoré Fragonard (1732-1806)
La Surprise, vers 1771
Huile sur toile - 70 x 38 cm
Angers, musées d’Angers
Photo : RMN-GP/Benoît Touchard

Les cinq sections suivantes forment la dernière partie de l’exposition, celle du retour à une morale plus convenable. La scénographie désormais plus orthogonale reflète bien cette période teintée de néoclassicisme en manque de conventions. A l’instar des romans de Claude-Joseph Dorat, Les Sacrifices de l’Amour (1771) et Les Malheurs de l’inconstance (1772) qui « commencent en roman libertin pour s’achever dans l’exaltation de l’amour sincère », les années 1770-1780 marquent un tournant dans l’art de Fragonard qui délaisse l’inspiration libertine pour retrouver le sentiment amoureux moraliste. Là encore, plus que des convictions personnelles, il s’agit pour lui d’observer l’air du temps.
Il renouvelait, parallèlement, déjà, à sa production d’œuvres licencieuses, le thème de la fête galante héritée de Watteau et évoquée au tout début de l’exposition. La célèbre série des Progrès de l’Amour commandée puis refusée par la comtesse du Barry pour son pavillon dans le parc du château de Louveciennes, l’illustre parfaitement. La notice des deux panneaux d’Angers La Poursuite (ill. 10) et La Surprise (ill. 11), esquisses probables de deux des quatre panneaux définitifs aujourd’hui conservés à la Frick Collection de New-York, précise que « sans doute le programme de [cette] série suggérait-il un dépassement du libertinage par un raffinement progressif des comportements amoureux jusqu’à l’accomplissement d’un amour polissé […] ».


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12. Jean-Honoré Fragonard (1732-1806)
Le Verrou, vers 1777-1778
Huile sur toile - 74 x 94 cm
Paris, musée du Louvre
Photo : RMN-GP/Stéphane Maréchalle
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13. Jean-Honoré Fragonard (1732-1806)
L’Armoire, vers 1778
Lavis - 34 x 47 cm
Hambourg, Hamburger Kunsthalle
Photo : Hamburger Kunsthalle

Dans le même temps, Fragonard est pris d’engouement pour la passion amoureuse héroïque du Roland furieux de L’Arioste qu’il illustre de 180 dessins environ.
Dans ce même élan moraliste, Le Verrou libertin de 1777-78 devient l’introduction d’une narration poursuivie par L’Armoire de 1778 et conclue par Le Contrat (gravure de 1792 reproduisant un tableau daté vers 1785) (ill. 12-13-14) . Une narration qui prône donc l’amour conjugal à la manière, comme l’écrit Pierre Rosenberg, de « trois chapitres d’un roman : la « faute » (Le Verrou), les amants surpris (L’Armoire) et la régularisation (Le Contrat) »5.


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14. Maurice Blot (1754-1818)
d’après Jean-Honoré Fragonard (1732-1806)
et Marguerite Gérard (1761-1837)
Le Contrat, 1792
Eau-forte
Paris, Bnf
Photo : Paris, Bnf
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15. Jean-Honoré Fragonard (1732-1806)
La Fontaine d’amour, vers 1785
Huile sur toile - 64 x 53 cm
Los Angeles, J Paul Getty Museum
Photo : J Paul Getty Museum

Enfin, Fragonard dans sa dernière décennie artistique, 1780-1790, ne réalise plus que des compositions allégoriques amoureuses dans un style antiquisant et aux thèmes dits anacréontiques. La Fontaine d’Amour en est la plus célèbre. Il y est très influencé par le recueil de poésies amoureuses de l’Antiquité - d’Anacréon notamment – illustrées par Charles Eisen et gravées par Jean Massard qui le lui offre. C’est cet exemplaire exceptionnel tout récemment découvert que présente l’exposition. Il y développe la thématique de la fusion amoureuse, dans une veine bien moins néoclassique que ses contemporains, bien plus vaporeuse à la manière de l’amour romantique naissant.

Commissaires : Guillaume Faroult.

Informations pratiques : Musée du Luxembourg, 19, rue de Vaugirard, 75006 Paris. Tél : +33 (0)1 40 13 62 00. Ouvert tous les jours de 10 h à 19 h, nocturnes les lundis et vendredis jusqu’à 21h30, les jeudi 24 et 31 décembre et le vendredi 1er janvier de 10h à 18h et fermeture exceptionnelle le vendredi 25 décembre. Tarifs : 12 € (réduit : 7,50 €).


Sous la direction de Guillaume Faroult, Fragonard amoureux. Galant et libertin, Coédition Musée du Luxembourg/RMN-GP, 2015, 288 p, 39 €. ISBN : 9782711862344.

Acheter ce catalogue.


Julie Demarle, jeudi 3 décembre 2015


Notes

1Commissaire de l’exposition monographique du Grand Palais en 1987-1988 et auteur avec Marie-Anne Dupuy Vachey du catalogue de référence rédigé à l’occasion.

2Commissaire et auteur du catalogue de l’exposition Fragonard. Les plaisirs d’un siècle présentée au musée Jacquemart-André en 2007-2008.

3Auteur, en 1990, de l’ouvrage interprétatif Fragonard Art and Eroticism pionnier sur le sujet.

4Jean-Paul Fargier, Fragonard. Les gammes de l’amour, RMN-GP/France Tv Distribution.

5Pierre Rosenberg, Fragonard, cat.exp.(Paris, Galeries Nationales du Grand Palais, 24 septembre 1987 - 4 janvier 1988), Paris, RMN, 1987, p.483.





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