Eclairages sur un chef-d’œuvre. Loth et ses filles de Simon Vouet


Strasbourg, jusqu’au 22 janvier 2006

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1. Simon Vouet (1590-1649)
Loth et ses filles
Huile sur toile - 53,5 x 40 cm
Strasbourg, Musée des Beaux-Arts
© Musée des Beaux-Arts de Strasbourg

Le titre de cette présentation est quelque peu trompeur puisqu’il laisse croire à un simple dossier autour du tableau de Vouet du musée de Strasbourg, alors qu’il s’agit de bien plus et bien mieux que cela. Osons le dire : si l’on apprendra beaucoup de choses à propos du Loth et ses filles (ill. 1) et du traitement du thème au XVIIe siècle, ce n’est finalement qu’un prétexte à réunir de nombreuses œuvres inédites ou fort peu connues de Simon Vouet et de son école. Pour cette raison, l’exposition devrait attirer tous les amoureux de la peinture française du XVIIe siècle.

Deux tableaux énigmatiques accueillent le visiteur. Ils représentent un jeune homme et une jeune femme, dans des attitudes très proches, faisant chacun un geste obscène de la main droite. L’homme (Caen, Musée des Beaux-Arts), tient de la gauche une paire de figues qui confirme l’allusion sexuelle. Il est habillé d’un costume féminin ce qui renforce l’ambiguïté de l’œuvre. L’attribution à Vouet de cette figure d’inspiration caravagesque est soutenable, comme l’est celle de la femme (Musée de Lons-le-Saunier), même si l’état de cette toile, sale et usée, en rend l’appréciation difficile. Toutes deux ont été très discutées, et généralement considérées soit comme des copies, soit comme de l’entourage de l’artiste. Il s’agirait alors d’œuvres datables très tôt dans sa carrière.


Quelques tableaux sont bien connus et indiscutablement autographes. Outre le Loth et ses filles, on pourra ainsi voir La Charité romaine du musée Bonnat (un dépôt de l’Etat, qui peut donc être prêté), La Vierge à la Rose de Marseille, les Anges portant les instruments de la Passion, grand fragment d’esquisse pour un décor disparu de Saint-Pierre de Rome (Besançon) et Le Suicide de Lucrèce de la Narodni galerie à Prague (ill. 2), un pur chef-d’œuvre découvert après l’exposition du Grand-Palais, pour la première fois exposé en France. Le Saint Guillaume d’Aquitaine du Louvre (dépôt du musée d’Alger) est devenu un Saint Théodore : cette précision iconographique a son importance, car elle permet, selon toute vraisemblance, de dater l’œuvre du séjour de Vouet à Venise, en 1627, sur la route de son retour à Paris : Théodore est en effet l’un des saints qui y est vénéré. La notice du catalogue1 compare ce tableau et la position frontale du modèle à une toile peu connue, une Tête de Christ, récemment redécouverte à l’occasion de sa vente aux enchères à Amiens2 (ill. 3).


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2. Simon Vouet (1590-1649)
Le suicide de Lucrèce
Huile sur toile - 197 x 148 cm
Prague, Narodni Galerie
Photo : Oto Patan
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3. Simon Vouet (1590-1649)
Tête de Christ
Huile sur toile - 53,5 x 40 cm
Non exposé à Strasbourg
Localisation actuelle inconnue
© D.R.

Le Psyché contemplant l’Amour endormi de Lyon est considéré par Pierre Rosenberg comme une copie. Jacques Thuillier, dans le catalogue Vouet de l’exposition du Grand Palais en 1990-19913, le passait sous silence, ne parlant que de la gravure. Les commissaires penchent pour un original et écrivent que « seule la confrontation avec des peintures certaines fera avancer la question ». Cette comparaison, rendue possible ici, confirme sa faiblesse, qui n’est peut-être pas seulement due à son état. Un autre tableau, provenant d’une collection particulière, est une autre version de la Madeleine du Musée d’Amiens.

Enfin, deux découvertes proviennent de musées français. Un Neptune et Cérès de Montbéliard, a de belles parties (en particulier la tête du cheval) et d’autres plus faibles (le pied de Cérès). S’agit-il d’un tableau de l’atelier sur une composition de Vouet ou de l’œuvre indépendante d’un élève ? La composition est connue par une tapisserie, qui a peut-être appartenu à la série Les amours des Dieux4. Dominique Jacquot y voit un fragment de carton, ce qui expliquerait sa facture moins léchée que les tableaux de Vouet et de son école. Le musée de Draguignan conserve une Allégorie de la Charité, identifiée par Pierre Rosenberg en 1992, de très belle qualité (ill. 4).


L’iconographie de Loth et ses filles est illustrée par plusieurs œuvres de qualité inégale. Deux dessins de Simon Vouet préparatoires à la composition du tableau de Strasbourg, dont une étude d’ensemble (rares chez Vouet) illustrent sa genèse et un fragment de tapisserie l’une de ses utilisations. L’hypothèse qu’un dessin du musée d’Orléans, mis au carreau, soit dû à Michel Dorigny pour préparer la gravure semble impossible. Cette sanguine est très médiocre et pourrait même dater du XVIIIe siècle. Il s’agit de toute évidence d’une copie.
Le musée Thyssen-Bornemisza à Madrid a prêté une version de ce thème par Orazio Gentileschi, artiste que Vouet connut à Gênes, tandis qu’un Claude Vignon (collection particulière) de qualité assez faible mais reconnu comme autographe par Paola Bassani Pacht et une copie d’un Guido Reni (Marseille) complètent l’évocation du thème au XVIIe siècle. On lira avec profit dans le catalogue l’essai intitulé De l’abominable sujet à l’interprétation sublime : le thème de Loth et ses filles dans la peinture du XVIIIe siècle par Maximilien Durand à qui on doit l’identification du sujet de l’ex-Saint Guillaume d’Aquitaine.


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4. Simon Vouet (1590-1649)
Allégorie de la Charité, vers 1640-1645
Huile sur toile - 128 x 97 cm
Draguignan, Musée d’Art et d’Histoire
© Musée de Draguignan
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5. Charles Le Brun (1619-1690)
Le baptême du centurion
Corneille à Césarée
, vers 1639
Huile sur toile - 98 x 68 cm
Nancy, Musée des Beaux-Arts
© Nancy, Musée des Beaux-Arts

La section la plus novatrice et passionnante est consacréee à l’école de Vouet, qui permet de découvrir plusieurs tableaux.
Dominique Jacquot est notamment l’auteur d’une très séduisante attribution, celle du Baptême du centurion Corneille à Césarée (ill. 5) du musée des Beaux-Arts de Nancy, qu’il donne au jeune Charles Le Brun par comparaison avec les esquisses du musée Carnavalet (Martyre de saint Jean l’Evangéliste) et du musée Bonnat (Hercule terrassant Diomède ainsi qu’avec le tableau du Louvre le Christ à la colonne rendu à l’artiste, de façon convaincante, par Lorenzo Pericolo.

La plupart des autres toiles sont conservées dans des collections particulières. On peut voir un étonnant Sainte Cécile convertissant son époux Valérien (ill. 6), probablement de Charles Poerson, une belle Crucifixion de Michel Dorigny et un tableau représentant Alexandre et le médecin Philippe (ill. 7). Celui-ci est d’un style fort proche des deux compositions du Musée Tessé au Mans, représentant des scènes de la vie de Cincinnatus. Leur attribution a oscillé ces dernières années entre Charles Poerson et Eustache Le Sueur. L’Alexandre est présenté ici sous ce dernier nom5.


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6. Attribué à Charles Poerson (1609-1667)
Sainte Cécile convertissant son
époux Valérien
, vers 1640
Huile sur toile - 127,5 x 105,5 cm
France, collection particulière
© D.R.
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7. Attribué à Eustache Le Sueur (1616-1655)
Alexandre et le médecin Philippe, vers 1640
Huile sur toile - 123 x 68 cm
Paris, collection particulière
© D.R.

Charles Mellin se détacha rapidement de l’influence de son maître car il demeura en Italie en 1627. Les seuls tableaux réellement vouetisant qu’on connaisse de lui sont proches de la première manière de Vouet, pas de son style parisien, ce qui le distingue clairement de tous les autres élèves. Il est représenté par trois tableaux de collections particulières dont l’un, signé, se rapproche davantage de Poussin que de Vouet. Les deux autres sont un Apollon et une Jaël.6.

L’exposition se termine par un saint Jean-Baptiste inédit de Nicolas Régnier (collection particulière) et par l’intéressante confrontation de deux tableaux attribués à Claude Mellan. Connu comme graveur et dessinateur, Mellan fut également peintre, mais aucune toile certaine de sa main n’est conservée. L’Hérodiade tenant la tête de saint Jean Baptiste de Montpellier lui a été attribuée par Jacques Thuillier et le Judith et sa servante, donné par Jacques Petithory au musée Bonnat, a été rapproché de l’Hérodiade par Jean-Pierre Cuzin. Si l’attribution à Mellan ne peut être confirmée par la présentation qui n’apporte pas d’éléments supplémentaires permettant de l’étayer, la comparaison entre les deux œuvres fonctionne plutôt bien. Celles-ci semblent de la même main.

Une petite section consacrée au thème de Loth et ses filles hors de France ou à des époques différentes clôt l’exposition. On n’oubliera pas enfin de mentionner le Dédale et Icare de François Perrier (collection particulière), souvent publié et d’un style finalement assez éloigné de Vouet, et la présence du Vénus, Mercure et Cupidon de Nicolas Chaperon récemment entré au Louvre (voirbrève du 28/1/05). Son attribution, qui ne fait pas l’unanimité de tous les historiens d’art, paraît pourtant très probable. Il s’agit en tout cas d’un tableau de grande qualité.
Vouet et son école réservent bien des surprises. La découverte du fonds de dessins de la Bayerische Staatsbibliothek de Münich en 1990, l’exposition de Coutances et du Mans, Autour de Simon Vouet, en 1996-1997, comparable par bien des aspects à celle de Strasbourg, de nombreux articles attribuant tel ou tel tableau à tel ou tel artiste, les expositions Nicolas Chaperon, Charles Poerson et celle à venir sur Michel Corneille I, permettent de mieux dégager la production de Vouet de celles de ses élèves. Beaucoup reste cependant à accomplir et deux projets devraient un jour être menés à bien : l’élaboration d’un nouveau catalogue raisonné de l’œuvre de Simon Vouet, qui manque cruellement7 et une grande exposition consacrée à son atelier, qui réunirait les tableaux sûrs et les attributions en distinguant clairement les uns des autres. L’exposition de Strasbourg apporte déjà à cet édifice sa brillante contribution8.

Commissariat : Dominique Jacquot, conservateur du Musée des Beaux-Arts de Strasbourg et Guillaume Kazerouni, historien de l’art.

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Catalogue : Collectif, Loth et ses filles de Simon Vouet, Editions des Musées de Strasbourg, 2005, 192 p., 32 €. ISBN : 2-35125-001-X

Lire aussi : Quelques remarques à propos du catalogue de l’exposition : Eclairages sur un chef-d’œuvre, Loth et ses filles, de Simon Vouet, par Arnauld et Barbara Brejon de Lavergnée


Didier Rykner, mardi 8 novembre 2005


Notes

1Les notices sont dues à Dominique Jacquot et à Guillaume Kazerouni.

2La vente a eu lieu le 25 octobre 2004. La photo est également parue dans la Gazette de l’Hôtel Drouot en octobre 2003 ainsi que dans L’Estampille-L’Objet d’Art n° 386, décembre 1983.

3Sous la direction de Jacques Thuillier, Vouet, Paris, 1990.

4Voir l’étude de Denis Lavalle dans le catalogue cité note précédente.

5Alain Mérot refuse l’attribution des tableaux du Mans à Eustache Le Sueur.

6Un Saint Etienne du Musée Fesch d’Ajaccio, attribué à l’école italienne, est très proche de Charles Mellin et notamment de ces deux tableaux. Jean-Marc Olivesi nous a confirmé que cette attribution avait déjà été suggérée. Une exposition sur cet artiste, organisée par Philippe Malgouyres, aura bientôt lieu à Nancy.

7Le catalogue de William Crelly, qui date de 1962, n’a plus qu’un intérêt historique, tant les connaissances sur l’artiste ont évolué.

8Un joli tableau de l’école de Vouet, représentant La sainte Famille où Jésus joue avec un ange tandis que Joseph est monté sur une échelle, sans doute pour réparer la charpente de leur maison, conservé dans l’église de Verneuil-en-Halatte dans l’Oise, est reproduit dans la précieuse base Mémoires, sur Internet. Peut-être un lecteur de La Tribune de l’Art aura-t-il une idée pour son attribution.




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