De Poussin à Cézanne. Chefs-d’œuvre du dessin français dans la collection Prat


Toulouse, Fondation Bemberg, du 23 juin au 1er octobre 2017.
L’exposition a été présentée du 18 mars au 4 juin 2017 au Museo Correr de Venise.

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1. Eugène Delacroix (1798-1863)
Cheval ruant
Pinceau, aquarelle et gouache - 15,1 x 13 cm
Paris, collection Prat
Photo : Raphaël Gaillarde
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En février 2005 (douze ans déjà !), nous avions écrit sur la collection Prat, à l’occasion de la parution d’un nouveau catalogue qui accompagnait une exposition à plusieurs étapes dans des musées américains. Car depuis les années 1990 cela fait déjà quatre fois que cet ensemble admirable de dessins français, réunis par l’un des meilleurs connaisseurs de ce domaine, est envoyé aux quatre coins du monde pour la délectation des amateurs. Nous renvoyons donc nos lecteurs (au moins les abonnés) à ce que nous disions alors du goût du collectionneur et de son épouse qu’il associe systématiquement à cette entreprise, des principes qui régissent ses achats (certains artistes sont privilégiés, d’autres qu’il n’apprécie pas beaucoup resteront absents), de son amour des beaux montages et encadrements, de son intérêt pour les historiques prestigieux… Nous nous attarderons en revanche sur la présentation de l’exposition à la fondation Bemberg, et surtout nous parlerons des dessins acquis ces dernières années et qui y sont présentés.

Les salles d’exposition de la fondation se prêtent admirablement à la présentation des dessins, et l’accrochage est particulièrement réussi, tant dans l’éclairage que dans la juxtaposition des œuvres. Le parcours est chronologique et s’efforce de regrouper les œuvres en créant des groupes stylistiques cohérents. Dans la dernière salle, la manière dont les dessins de Delacroix font face à ceux d’Ingres est particulièrement judicieuse. Nous l’avons dit en effet, Prat ne choisit pas entre les deux peintres qu’il aime autant l’un que l’autre.
Du premier, sa collection s’est enrichie de deux feuilles très différentes, mais également magistrales. L’une figure, à la gouache et à l’aquarelle, un cheval ruant (ill. 1). L’autre, à coups de plume et d’encre qui zigzaguent sur le papier, représente la Cène (ill. 2). La première provient de la galerie Prouté en 2007, la seconde a été emportée aux enchères en 2014. C’est, aussi, une caractéristique de Louis-Antoine Prat : il achète l’œuvre, où qu’elle se trouve, chez un marchand ou dans une salle de vente, ou directement auprès d’un de ses confrères collectionneurs.


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2. Eugène Delacroix (1798-1863)
La Cène
Plume, encre brune - 12,5 x 20 cm
Paris, collection Prat
Photo : Raphaël Gaillarde
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3. François Stellaert, dit Stella (1563-1605)
Le Colisée, 1587
Plume et encre brune, lavis brun - 25,5 x 41,5 cm
Paris, collection Prat
Photo : Philippe Fuzeau
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Revenons en arrière au début de l’exposition pour découvrir un rare dessin de François Stella (ill. 3). L’artiste est né à Malines, il est donc flamand d’origine même s’il s’installa ensuite en France. Il est mort en 1605, et cette représentation du Colisée date probablement des années 1560, il s’agit donc d’un dessin XVIe, ce qui constitue une véritable exception pour cette collection qui commence au XVIIe siècle. Oui mais voilà : François Stella est le père de Jacques Stella, peintre pleinement français et du siècle suivant. Et, surtout, le dessin est merveilleux et évoque déjà les paysages de Claude ou de Poussin, ce qui explique pourquoi il constitue une introduction idéale pour la collection.
Un seul dessin du XVIIe siècle parmi ceux présentés ici a été acquis depuis 2005 : il s’agit d’un chef-d’œuvre de Jean-Baptiste de Champaigne (ill. 4), qui atteint dans cette feuille presque au niveau de son oncle. La notice du catalogue précise que Louis-Antoine Prat l’a acheté chez Christie’s Paris contre le Metropolitan Museum et on ne peut que le féliciter d’avoir ainsi fait revenir en France ce chef-d’œuvre.


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4. Jean-Baptiste de Champaigne (1631-1681)
Le Christ mort (verso)
Pierre noire craie blanche, estompe - 39,9 x 25,5 cm
Paris, collection Prat
Photo : Sotheby’s
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5. Louis-Jean Desprez (1743-1804)
Vue du Colisée lors d’une cérémonie religieuse
Plume et encre noire, aquarelle et rehauts de gouache - 48,8 x 88,2 cm
Paris, collection Prat
Photo : Bonhams
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6. Jacques-Louis David (1748-1825)
Tête de Marcus Attilus Regulus
Pierre noire - 13,2 x 15,6 cm
Paris, collection Prat
Photo : Philippe Fuzeau
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Il faut voyager dans le temps jusqu’à la fin du XVIIIe siècle pour voir deux autres œuvres acquises après 2005 (en 2006 exactement) : un élégant et magnifique lavis de Fragonard, Melissa console Bradamante, et encore - hasard ou pas ? - une vue du Colisée, mais d’un esprit bien différent de celle de François Stella. Due à Louis-Jean Desprez (ill. 5), elle présente ce caractère un peu fantastique qui caractérise cet artiste. Cette cérémonie religieuse au cœur des ruines, où se pressent des centaines de petits personnages, moines et laïcs, est en réalité d’un sentiment assez peu sacré et même un peu libertin si l’on regarde les couples qui se cachent dans certains bosquets.

Parmi les artiste fétiches de Louis-Antoine Prat se trouve évidemment David dont il a écrit, avec Pierre Rosenberg, le catalogue raisonné des dessins. En 2007, il a su reconnaître sa main dans une très belle tête d’homme à la pierre noire (ill. 6) attribuée à Jean-Baptiste Wicar dans une vente Sotheby’s Paris. Parmi les néoclassiques, on remarque également un dessin majeur d’un artiste plus confidentiel, Armand Caraffe, une superbe feuille acquise chez Mark Brady qui l’avait présentée au Salon du Dessin en 2016, l’un des derniers dessins donc à être entré dans la collection. Quant à Prud’hon (encore un des artistes favoris de Prat dont on voit pas moins de sept dessins dans l’exposition), deux œuvres fort différentes, toutes deux achetées en 2010, sont présentées : Vénus et Adonis (ill. 7), préparatoire pour un tableau de la Wallace Collection, provenant de l’hôtel des ventes, et une académie d’homme achetée directement auprès d’un privé.


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7. Pierre-Paul Prud’hon (1758-1823)
Crayon noir, craie blanche, estompe - 59,2 x 39,8 cm
Paris, collection Prat
Photo : Collection Prat
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8. Victor Hugo (1802-1885)
Paysage au Burg et au pont, 1856
Pierre et encre brune, lavis brun,
rehauts de gouache, fusain - 15 x 20 cm
Paris, collection Prat
Photo : Collection Prat
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9. Henri de Toulouse-Lautrec
(1864-1901)
Jeune fille tenant une bouteille
Sanguine - 69,3 x 37 cm
Paris, collection Prat
Photo : collection Prat
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Un Corot, deux Victor Hugo (ill. 8), un Rodin, un Toulouse-Lautrec (ill. 9) concluent notre revue des acquisitions récentes de la collection Prat accrochées à la Fondation Bemberg. Quatre noms, cinq dessins, autant de chefs-d’œuvre qui viennent renforcer encore une collection vivante car elle s’enrichit. Bien sûr, Louis-Antoine Prat regrette que les prix aient récemment flambé pour les feuilles des artistes les plus recherchés. S’il peut montrer pas moins de trois Seurat, il lui serait désormais fort difficile, à moins d’un coup de chance, d’acquérir par exemple une feuille de Gauguin qui manque à cet ensemble. La concurrence de collectionneurs au goût non moins sûr comme Léon Black, qui dispose de moyens quasi illimités (il possède dit-on plusieurs dizaines de feuilles de Seurat) se fait durement sentir. Mais il est toujours possible malgré tout, avec du flair et quelques moyens, de collectionner.

Une chose est désormais certaine : tous ces dessins entreront à terme dans un musée français, Louis-Antoine et Véronique Prat, qui ont déjà donné au Louvre quelques dessins sous réserve d’usufruit, n’en font pas mystère. Mais ils aimeraient que ces œuvres patiemment et amoureusement réunies ne soient pas séparées, ce qui pourrait être le cas entre le Louvre et Orsay, si ce dernier se dotait d’un cabinet des dessins indépendants. Rappelons leur que le Louvre n’est pas le seul musée en France…


Commissaire : Pierre Rosenberg.


Pierre Rosenberg, De Poussin à Cézanne, Magonza, 2017, 304 p., 40 €. ISBN : 9788898756551.
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Informations pratiques : Fondation Bemberg, Hôtel d’Assézat, Place d’Assézat 31000 Toulouse. Tél : + 33 (0)561120689. Ouvert du mardi au dimanche de 10 h à 12 h 30 et de 13 h 30 à 18 h, le jeudi jusqu’à 20 h 30.


Didier Rykner, vendredi 21 juillet 2017





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